l'humour et l'ironie dans Jacques le fataliste..., Diderot

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:
Contexte : les Lumières  - 1. Une biographie de Diderot 2. Présentation et structure de Jacques le fataliste -   3. Eloge de Richardson (théorie du roman) - 4. Diderot et le roman - 5Amour et liberté dans Jacques le fataliste  -   6Qu'est-ce que fatalisme ? disait le lecteur  - 7. Bresson, Les Dames du bois de Boulogne (adaptation cinématographique de l'histoire du Marquis des Arcis et de Mme de la Pommeraye tirée de Jacques le Fataliste) - 8. Une présentation du Supplément au voyage de Bougainville - 9. Une présentation du Neveu de Rameau - 10. Les Deux amis de La Bourbonne (théorie du roman) - 11. Extraits de Tristram Shandy, Sterne -




Si le récit de Jacques le fataliste et son maître est à la fois une réflexion sur le romanesque et sur la problématique de la liberté, c'est aussi et surtout un récit divertissant dans lequel narrateurs et personnages s'amusent souvent et invitent le lecteur à s'amuser aussi.
En 1781, dans une lettre (28 juillet) à sa fille qui se trouve à Langres, Diderot raconte plaisamment l'utilité qu'il vient de découvrir aux romans, en voyant le bon effet qu'ils ont sur l'humeur de sa femme : "J'avais toujours traité les romans comme des productions assez frivoles ; j'ai enfin découvert qu'ils étaient bons pour les vapeurs; j'en indiquerai la recette à Tronchin la première fois que je le verrai. Recipe huit à dix pages du Roman comique ; quatre chapitres de Don Quichotte ; un paragraphe bien choisi de Rabelais ; faites infuser le tout dans une quantité raisonnable de Jacques le fataliste ou de Manon Lescaut, et variez ces drogues comme on varie les plantes, en leur en substituant d'autres qui ont à peu près le même vertu."
Jacques le fataliste, est donc, avec d'autres, un remède à la mélancolie.
D'abord, parce qu'il est placé sous le signe de la comédie, ensuite parce que toutes les histoires racontées, aussi bien que les personnages dont il est composé, relèvent d'une veine humoristique, voire comique, sans oublier que le dialogue du narrateur et du lecteur, dans sa familiarité conflictuelle redouble, d'une certaine manière, le dialogue de Jacques et de son maître, et qu'enfin l'écriture de Diderot jouant autant de la rapidité que de la surprise,  en fait un récit plein de verve, dont la relecture offre sans cesse le plaisir de la découverte tant son tissage est serré: le lecteur croit avoir tout vu quand il a encore si peu vu. A proprement parler, Jacques le Fataliste et son maître est un récit inépuisable.

1. Sous le signe de la comédie : le couple maître / valet

     Ce couple est celui sur lequel repose la majorité des comédies et le valet s'y montre, le plus souvent, habile à tirer parti des défauts de son maître tout en étant, par ailleurs, un personnage grossier, souvent pataud, voué aux coups, même s'il lui arrive de s'en venger, comme Scapin ; reproduisant les travers de son maître (ainsi de Sganarelle, dans le Dom Juan de Molière, se piquant de raisonner ou tentant, comme Dom Juan l'a fait, de se débarasser de M. Dimanche) conformément à sa condition. Si avec Marivaux, peut-être sous l'influence de la Commedia dell'arte, le valet se met à ressembler davantage à son maître, s'il s'est affiné en faisant oublier ses origines paysannes, son langage continue à le trahir. Toutes nuances gardées toutefois, de Molière à Beaumarchais, le valet reste un personnage comique, même Figaro, qui fait moins rire de lui que rire avec lui.
     En reconduisant ce couple dans son récit, Diderot le place sous le signe du rire. Et de fait, l'obstination de Jacques à répéter la phrase de son capitaine, les coups dont il est gratifié à la fin de l'incipit confirment cette tradition et la dernière fois que le lecteur voit ensemble les deux personnages (avant l'intervention de l'éditeur), le maître est encore en colère et poursuit Jacques de son fouet autour du cheval : jeu de comédie puisque Jacques en rit et s'en moque, alors que les premiers coups de fouet étaient subis dans la soumission. Mais régulièrement coups (ou projets de coups), insultes, viennent rappeler la relation de pouvoir dans laquelle s'inscrit le couple. Par ailleurs, le maître tutoie Jacques, sauf lorsqu'il veut signifier la réintroduction de la distance dans la familiarité qui leur est habituelle, glosée par le narrateur, à propos des chevaux, "c'étaient deux paires d'amis" (p. 51), alors que Jacques, malgré ses insubordinations diverses,  ne lui dit que "Monsieur" et le vouvoie du début à la fin.
    Jacques possède, par ailleurs, les caractéristiques du valet de comédie : il est frondeur, désobéissant, entêté et "raisonneur", actif (c'est toujours lui qui résoud les problèmes posés par le voyage: les brigands dans l'auberge, le vol du cheval...), mais aussi volontiers buveur (et la scène de l'auberge avec l'abus de vin de champagne et ses conséquences du lendemain met cette particularité en évidence), restes de la gourmandise souvent attribuée aux valets de comédie. Son goût immodéré pour la parole et son explication par une disposition naturelle renforcée par le bâillon du grand-père sont aussi sources de rire.
Les deux personnages sont suffisamment antithétiques  pour que leur relation devienne conflictuelle, à l'occasion ; les conflits engendrant le comique comme la discussion sur les femmes, la dispute dans l'auberge du Grand Cerf : "descendra ? descendra pas ?", ou leurs accès de mauvaise humeur réciproque.
Toutefois, cette inscription du couple maître-valet dans une tradition théâtrale est aussi subvertie puisque le maître n'est pas toujours celui qui porte ce nom. Avant même la dispute dans l'auberge du Grand Cerf qui se concluera par une sorte de contrat confirmant Jacques dans une maîtrise réelle et le maître dans le rôle de faire-valoir, le lecteur a pu percevoir que Jacques dominait la relation. Ce retournement de rôles est aussi facteur de sourires, voire de rires. Le lecteur prenant plaisir à voir le valet tenir tête à son maître :"Tout doux, monsieur, je ne suis pas d'humeur aujourd'hui, à me laisser assommer..." (p. 66) ; "Un Jacques ! un Jacques, monsieur est un homme comme un autre. LE MAÎTRE. Jacques, tu te trompes, un Jacques n'est pas un homme comme un autre. JACQUES. C'est quelquefois mieux qu'un autre." (p. 207) voire le ridiculiser en soulignant sa niaiserie comme il le fait, au début du récit des amours du maître.
Cette dimension comique ne doit pas masquer la dimension ironique indiquée par le renversement des rôles : si l'ironie interroge, questionne, le couple formé par Jacques et son maître est aussi une interrogation sur les rapports de force qui organisent la société et que l'on trouve particulièrement signalés dans le "curriculum vitae" de Jacques, passant de main en main, "qui me donna" comme un objet (p. 205).

2. Des histoires plaisantes

     La majorité des rencontres durant le voyage aussi bien que les contes qui l'agrémentent s'inscrivent dans un fond traditionnel de plaisanteries dont les femmes et les moines font les frais, sans oublier les médecins — ici, en l'occurrence les chirurgiens. Les femmes ne pensent qu'à tromper leur mari : de la patissière à Marguerite ; les maris, moins souvent, mais Gousse quitte sa femme pour sa servante qui est jolie. Elles sont, comme il n'est pas nouveau de l'entendre, toujours prêtes à se laisser séduire, même la pauvre paysanne qui tente de résister à son mari, par crainte d'une grossesse, finit par lui céder ; Agathe sait utiliser ses charmes à des fins financières, certes, mais sans déconsidérer le plaisir qu'elle peut y prendre,  comme Justine n'a guère qu'un semblant de résistance si l'on en croit Jacques. Il n'est jusqu'à l'aubergiste du Grand Cerf qui ne se remémore avec satisfaction toutes les têtes qu'elle a fait tourner, quoiqu'elle semble quelque peu avoir renoncé à ces jeux pour s'en tenir à la passion exclusive pour sa chienne Nicole, toquade qui, par ailleurs, ne date que de quelques jours.
     Les moines sont aussi, par tradition, toujours lubriques, toujours ambitieux et assoiffés de pouvoir, toujours manipulateurs, même le frère de Jacques qui est pourtant le plus sympathique du lot, et rien n'amuse autant que le dévoilement de leur hypocrisie, raison pour laquelle l'histoire du père Hudson, sinistre à tout prendre, se termine par le plaisant tableau de Jacques qui le jette aux rires de la rue lorsqu'il est découvert avec deux prostituées en raison d'un accident.
     Quant aux chirurgiens, le premier incident du parcours les ridiculise d'avance. Dans son entêtement à démontrer le bien-fondé de son intervention, le chirurgien met à mal la jeune femme montée en croupe; cela ne s'améliorera pas avec ceux qui se retrouveront autour du genou de Jacques : vaniteux, hâbleurs, ivrognes et avides d'argent, toujours prompts à déconsidérer leurs collègues ou à prendre leur place, ils sont tout sauf dévoués à leurs patients, qui portent bien leur nom.
     Certaines des histoires voient leur effet comique souligné par la répétition chère aux contes : la répétition mécanique du paysan sur la présence de sa femme à la porte alors qu'elle aurait pu être ailleurs, les trois démarrages du cheval qui entraîne par deux fois Jacques vers un gibet, vide — sinon le rire ne pourrait se donner libre cours — et la troisième fois vers la poutre qui va le jeter à terre et résoudre l'énigme ; les trois "dépucelages" de Jacques dont le dernier se termine avec le vicaire hargneux promené au bout de sa pique.
L'aller et le retour du convoi funéraire sorti de nulle part pour aller nulle part.
Mais les histoires traditionnelles, ou la répétition, ne font pas à elles seules, le comique du récit. La scène de Jacques obligé de payer Javotte et sa déconfiture, est elle aussi plaisante, ou le maître demandant à Jacques de se mettre à la place de son cheval (p. 68)
La consolation inadéquate pour la mort du capitaine suscitant l'indignation de Jacques et le rire du lecteur qui s'est lui aussi laissé prendre au quiproquo.
Presque tous les récits sont, à un moment ou un autre, tirés vers le comique. Même les malheurs du maître, volé, trompé, obligé de payer ne sont pas vraiment pathétiques en raison de la niaiserie dont il fait preuve, de son manque de jugement que souligne Jacques.
Et quand ils risquent d'y glisser tout entiers, leur fin heureuse les en empêche : les paysans pouvaient pâtir de secourir Jacques, mais tout finit bien pour eux puisque Jacques déménage chez le chirurgien ; la scène du mari de l'aubergiste avec son compère, par son retournement, provoque le rire après un certain malaise quand on réfléchit aux conditions économiques de la paysannerie; l'histoire du marquis des Arcis, malgré la noirceur de la vengeance organisée, se termine elle aussi par son bonheur ; le maître redressera, selon les valeurs de sa caste, le tort qui lui a été causé, et aucun lecteur n'est tenté de plaindre la mort de Saint-Ouin, dont la rapidité ne laisse guère le temps au lecteur de s'attendrir sur un personnage déjà déconsidéré par l'histoire contée. Même l'arrestation de Jacques, prise dans le mouvement qui anime le roman tout entier ne peut être ressentie que comme provisoire.

3. Des personnages aux idiosyncrasies divertissantes

Si les histoires sont plaisantes, les personnages ne le sont pas moins. Le personnage du maître et son activité mécanique : regarder l'heure, priser, interroger Jacques sur ses amours ; le personnage de Gousse et son aventure rocambolesque : se faire un procès à soi-même et le perdre volontairement (histoire qui a d'ailleurs à voir avec "l'arroseur arrosé" puisqu'il croyait jouer un bon tour à sa femme et se trouve victime du stratagème qu'il a inventé) ; les contradictions de Jacques lui-même sont source d'amusement, ses inquiétudes, par exemple, sur les capacités prémonitoires des chevaux; le capitaine et son ami, incapables de se passer l'un de l'autre et incapables de ne pas se battre en duel ; Marguerite et Suzanne, les deux paysannes délurées ; le vicaire du village au bout de sa fourche; le roman ne manque pas de personnages hauts en couleur dont les particularités et l'originalité (au sens de différence, de manière d'être hors la norme) sont sources de comique à divers niveaux, car si le lecteur rit de Gousse, en se réjouissant du "tel est pris qui croyait prendre", il rit avec Marguerite et Suzanne dont l'appétit sexuel est d'abord et avant tout un appétit de vivre et de profiter de la vie, sans acrimonie, ni jalousie, ni sentiment de propriété, plus amies que jamais après l'aventure avec Jacques. Le lecteur ne peut qu'éprouver un sentiment de sympathie pour ces joyeuses luronnes.
De même l'aubergiste, comique dans son souci  exclusif du bien-être de sa chienne, dans son activité débordante ; sa dispute avec Jaccques pour le droit à la parole est plaisante, grâce en partie à la réconciliation dans le vin de champagne qu'ils apprécient tous deux également, aussi bien que dans la parodie de jugement judiciaire pour réconcilier Jacques et son maître.

4. le dialogue du narrateur et du lecteur

     Dans l'amusement que prend le lecteur à la lecture de Jacques le fataliste, le dialogue du narrateur et de son lecteur fictif, joue un rôle non négligeable. Le rire, ici, est une manière pour le lecteur réel de se désolidariser de la mauvaise lecture que lui prête le narrateur. Ce dernier le bouscule, par exemple en lui enjoignant de choisir lui-même le lieu de la 3e nuit (p. 57), le somme de prendre des décisions en lui traçant un portrait du maître qui pourrait être le sien ("il ne dort pas, il ne veille pas non plus, il se laisse exister : c'est sa fonction habituelle", p. 59), se dispute avec lui : "Lecteur, vous êtes d'une curiosité  bien incommode !", p. 56, lui attribue des réactions agressives : "quand on en manque [de génie], il ne faut pas écrire." p. 71 ; ou au contraire l'agresse, par exemple, "et de maudits questionneurs qu'on fuyait comme la peste", p. 56,  "Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce que l'on sait où l'on va ? Et vous, où allez-vous ?" p. 83, ou "Lecteur [...] à force de vouloir montrer de l'esprit, vous n'êtes qu'une bête.", p. 289, ou encore dans la tirade sur l'obscénité (p. 261).
Lui demande de réfléchir à des suites possibles, p. 39, en l'avisant qu'il doit choisir en fonction de "ce qui convient le mieux à la circonstance présente", p. 39, ce que le lecteur ne parvient naturellement pas à faire — quoiqu'il l'eût pu s'il eût réfléchi, Il lui propose d'aller dormir (p. 234), accepte parfois ses récriminations, argumente avec lui pour le convaincre de la pertinence de ses choix, à lui, le narrateur (p. 286), se joue de lui en prétendant avoir oublié des informations (p. 62 : "car c'est dans une ville que Jacques et son maître avaient séjourné la veille ; je me le rappelle à l'instant." ajoutant avec désinvolture quelques lignes plus loin "c'est que cela ne m'est pas venu plus tôt."). Profite du sommeil de ses personnages pour raconter ses propres histoires, celle de "l'homme qui raclait de la basse" que lui a racontée Gousse.
Il se conduit avec le lecteur sur le modèle de ce que fait Jacques avec son maître, à moins que ce ne soient Jacques et son maître qui redoublent la relation entretenue entre le narrateur et le lecteur: le premier tout activité, le second toute passivité, qu'il s'agit de stimuler, d'exciter, de faire réagir.

5. un récit plein de verve

Des situations amusantes, des personnages surprenants et souvent drôles, un narrateur qui ne manque pas d'esprit (quand il s'agit d'introduire une famille de silencieux — les grands parents de Jacques —ils reçoivent le nom si peu approprié, qu'il suscite le rire,  de Jason, homophone de "jasons", du verbe jaser = parler, avec la connotation de "à tort et à travers", plus qu'on ne devrait)  et un lecteur qui en manque souvent, ne suffiraient peut-être pas à faire de Jacques le Fataliste le récit divertissant qu'il est s'il n'y avait aussi la langue de Diderot. Le narrateur est parfaitement conscient que pour mener à bien son projet "il ne s'agissait pas seulement d'être vrai, mais qu'il fallait encore être plaisant." (p. 49)
Bien qu'aucune aventure, à proprement parler, n'advienne aux deux personnages au cours de leur voyage, la conversation qui le compose ne connaît aucun temps mort, même les nuits dans les auberges apportent leur contingent d'informations et de réflexions ; lorsque les personnages se taisent, le narrateur s'empare de la parole ; mais il s'en empare aussi en les interrompant, ce qui satisfait aussi le goût de la surprise que le lecteur dûment chapitré finit par apprendre à apprécier, voire à désirer.
L'utilisation importante du dialogue aussi bien dans les récits cadres que dans les histoires racontées est pour beaucoup dans cette impression de vivacité que laisse le roman.
Les répliques des personnages sont souvent humoristiques, ainsi de Jacques déclarant à son maître à propos des pressentiments : "Vous êtes quelquefois si profond et si sublime, que je ne vous entends pas." (p. 111), ou de leur dialogue après l'attaque des bandits contre Jacques : "Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire ? que vas-tu devenir ? Ta position m'effraye. JACQUES. Mon maître, rassurez-vous, me voilà. LE MAÎTRE. je n'y pensais pas..." (p. 118). Le bégaiement du vicaire outré dans l'aventure avec Suzon amuse autant (p. 259) que les redoublements de phrases causés par l'inquiétude de Jacques devant les lubies de son cheval (p. 94)
Les allusions coquines (dès la scène de la paysanne tombée : "Je ne sais s'il commença par rabaisser les jupons ou par dégager le pied", p. 38), l'utilisation d'un vocabulaire cru, peu souvent employé mais présent ; le jeu sur les attentes du lecteur : qu'est-ce que l'enterrement ? que sera la réaction de Jacques mis en présence du bourreau ? qu'est la bande de paysans armés qui croise le chemin de Jacques et de son maître ? anticipation de ceux que rameute le colporteur à l'encontre de Jacques ? eux-mêmes anticipation de ceux qui conduiront Jacques en prison après le duel du maître ?
Le narrateur extradiégétique tient continuellement son lecteur en haleine. Les digressions elles-mêmes participent de ce plaisir du conte qui est moins dans sa conclusion que dans l'art de conter en passant du tableau (la paysanne cul par dessus tête ou le moine immobilisé entre les deux prostituées sous le rire des badauds, ou encore les trois personnages dans la chambre autour de leur verre de champagne dans l'attente du récit) au dialogue qui fait scène (Gousse et la femme du narrateur ; l'exempt dans la chambre du pâtissier : "Vous êtes le pâtissier, car le pâtissier est celui qui couche avec la pâtissière.", p. 132), en utilisant l'allégorie explicite (le château) ou implicite (le voyage de la vie), l'apologue aussi bien que la fable (La Gaine et le Coutelet), en concentrant grâce à des accumulations verbales toute une histoire en une seule phrase : "Jacques se frotta les yeux, bâilla à plusieurs reprises, étendit les bras, se leva, s'habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de la chambre, descendit, alla à l'écurie, sella et brida les chevaux, éveilla l'hôte qui dormait encore, paya la dépense, garda les clefs des deux chambre ; et voilà nos gens partis." (p. 44). Et même si Jacques proteste, le portrait a aussi sa place dans le récit.
La variété du récit et l'inventivité dont fait preuve le narrateur font de Jacques...  un roman où le lecteur, toujours surpris, rit non seulement de ce qu'on lui raconte mais de lui-même : des erreurs de lecture qu'il a commises, comme le maître, de sa précipitation, de ses attentes trop bien devinées et déjouées. Rire salutaire qui le met à distance et des histoires racontées et de sa tendance à la passivité pour le transformer en acteur, bien décidé à ne plus se laisser prendre. Jeu qui est, bien sûr, toujours à recommencer. Jeu qui participe et qui est même la condition conduisant ce même lecteur à philosopher, à appliquer la devise que Kant formulera, en 1784, au début de Qu'est-ce que les Lumières : "Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !" Le rire autorise toutes les audaces.



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