Le Neveu de Rameau, Diderot

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Les tribulations d'un texte

     Le texte a une histoire complexe, comme souvent quand il s'agit de Diderot. Ce dernier, en effet, ne publiait guère, se contentant d'accumuler dans ses tiroirs, donnant quelquefois à son ami Grimm pour la publication dans sa revue manuscrite, La Correspondance littéraire.
Mais il n'en fut pas ainsi du Neveu de Rameau, dont il ne fait même pas mention dans ses lettres personnelles.
Le résultat est que l'on ignore quand il fut écrit exactement.
Certaines références à l'actualité littéraire, voire mondaine, renvoyant à 1761, il est probable qu'une grande partie de la rédaction est postérieure à cette date et antérieure à 1764, année de la mort du musicien Rameau, vivant dans le roman.
Des corrections et des ajouts peuvent être datés de 1772, mais peut-être, comme pour Jacques le fataliste et son maître, Diderot est-il revenu régulièrement sur son texte.
Il n'est donc pas publié du vivant de Diderot. Après sa mort, les oeuvres complètes éditées par son secrétaire et ami, Naigeon, ne le contienne pas, bien qu'il y fasse allusion dans sa préface.
Il réapparaît en Allemagne, à Leipzig, en 1804-1805 et Schiller en propose la traduction à Goethe pour le compte d'un éditeur. Goethe fera cette traduction et y adjoindra un appareil de notes critiques.




A la fin de 1804, Schiller m'apprit qu'il avait entre les mains un manuscrit encore inédit et resté inconnu d'un dialogue de Diderot intitulé: Le Neveu de Rameau. Il me dit que M. Goeschen avait l'intention de le faire imprimer, mais que, d'abord afin d'exciter plus vivement la curiosité publique, il se proposait d'en publier une traduction en allemand. On me confia ce travail, et comme depuis longtemps j'avais un grand respect pour l'auteur, je m'en chargeai volontiers après avoir parcouru l'original.

Goethe, cité par J.Assézat dans sa "Notice préliminaire" au Neveu de Rameau
(Tome 5 des Oeuvres complètes de Diderot, 1875)




Sur cette traduction, Hegel, dans la Phénoménologie de l'esprit, fera une analyse de l'oeuvre, en 1807.
En 1821, deux traducteurs décident de rendre au français le travail de Goethe, mais en le faisant passer pour un inédit de Diderot.




frontispice édition 1821

Frontispice de l'édition de 1821 (BnF). En réalité, il s'agissait de la traduction du texte de Goethe, faite en 1804-1805, sur un texte transmis par Schiller et disparu ensuite.


En 1823, un éditeur entreprend de publier une nouvelle oeuvre complète de Diderot et la fille de ce dernier, Mme de Vandeul, lui donne le manuscrit  du Neveu... qui est en sa possession. S'ensuit une polémique entre les auteurs de l'oeuvre de 1821 et l'éditeur de 1823, les premiers




assurant que seul leur texte est authentique et que celui de 1823, si fautif en terme de langue (ils détestent tout particulièrement le mot "musiquer"), ne saurait être de Diderot. L'éditeur en appellera à Goethe qui tranchera en sa faveur.
C'est donc 39 ans après la mort de son auteur que ce récit, dénommé par son premier éditeur "roman dialogué", arrive enfin au public de sa propre langue. Mais l'histoire ne s'arrête pas tout à fait là. En effet, en 1891, chez un bouquiniste, Georges Monval (alors directeur de la Comédie française) découvre un manuscrit "tout entier de la main de Diderot, soigné, complet, sans rature". Le manuscrit contenait de plus tous les noms propres éliminés (ou non fournis) par l'édition de 1823. C'est à partir de ce manuscrit que seront ensuite établies les éditions du Neveu de Rameau.

Titre et sous-titre

      Le titre habituel est bien Le Neveu de Rameau même s'il n'est pas sûr que ce soit un titre décidé par Diderot lui-même ; c'est du moins celui que lui avait donné Goethe. Il fait référence, en tous cas, à une personne réelle, Jean-François Rameau, réellement neveu du compositeur. Louis-Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris (1781), en fait un portrait en accord avec celui de Diderot mais Jacques Cazotte est bien plus nuancé: "[...] l'homme le plus plaisant par nature que j'ai connu. Il s'appelait Rameau et était le neveu du célèbre musicien. [...] il vécut pauvre ne pouvant suivre aucune profession. [...] Il est mort aimé de quelques-uns de ceux qui l'ont connu, dans une maison religieuse où sa famille l'avait placé, après quatre ans d'une retraite qu'il avait prise en gré et ayant gagné les coeurs de ceux qui d'abord avaient été ses geôliers." (Cité par J.Assézat, Tome 5, op. cit., pp. 382-83). Ce portrait de Cazotte prouve son amitié pour le personnage, mais ne dit pas que la famille a demandé une lettre de cachet, accordée en 1769, que la maison religieuse est une prison de fait (l'Hospice des Bons-Fils-d'Armentières) où il meurt, en effet, en février 1777, soit quand même après 8 ans d'enfermement et non quatre.
ATTENTION : ce titre agit sur le lecteur qui pourrait se laisser tenter par l'idée qu'il désigne le sujet du récit qui le suit. Or, les deux personnages du dialogue, MOI et LUI, sont à considérer avec la même attention ; sans doute, même, devrait-on s'attacher davantage à MOI et ne voir dans le neveu, LUI, que l'objet suscitant la réflexion.
     Le sous-titre est "satire seconde" ce qui suppose naturellement qu'il y a une satire première. De fait, elle existe, elle est dédiée à Naigeon et porte pour titre "Satire I, sur les Caractères et les mots de Caractères, de profession, etc." Cette satire, rédigée en 1773 et publiée dans la Correspondance littéraire en 1778,  épingle avec humour les réactions "automatiques" des individus que leur enjoignent à la fois leur caractère et leur profession: "Aussi autant d'hommes, autant de cris divers." [le terme "cri" est à entendre comme la réclame que criaient les vendeurs ambulants dans les rues] Ce thème se retrouve dans Le Neveu de Rameau, tout au long du dialogue, et particulièrement dans la fin du roman, dans la pantomime évoquant les "positions" inévitables dans la comédie sociale.




édition 1884

Première page d'une édition de 1884.
Vignette de F.-A. Milius (BnF)



Le texte

La forme du récit :

Ce récit, à la première personne, débouche aussitôt sur un dialogue entre deux personnages, MOI et LUI, que le narrateur interrompt parfois.  Le dialogue est une forme qu'affectionne Diderot. Il a un passé prestigieux puisque la philosophie platonicienne s'est inscrite dans le dialogue entre Socrate et divers interlocuteurs. Mais à l'encontre de Platon qui fait de Socrate un "accoucheur d'esprit" et par là même poursuit une démonstration systématique, Diderot utilise le dialogue pour chercher, ce qui ne veut pas dire nécessairement trouver. Il y a bien chez Diderot quête et non enquête.



Le dialogue surtout, car c'est le moyen de mettre en scène le doute et la résistance d'un adversaire, l'argumentation qui ébranle cette résistance, l'acquiescement obtenu. La dramatisation de la pensée par le dialogue permet de multiplier les tournures interrogatives, de marquer des progressions, et de jeter une plus vive lumière sur les évidences victorieuses. Le dialogue met l'énergie de la parole sous tension devant l'imminence de la contradiction, dans l'alternance de l'offensive et de la défensive.

Jean Starobinski, Action et réaction, Seuil, 1999.



Le narrateur présente le cadre, le lieu : le jardin du Palais Royal, plus précisément le café de la Régence (ouvert en 1718), célèbre pour être le rendez-vous des joueurs d'échecs, et le temps : une après dîner. Le narrateur y rencontre le neveu de Rameau (Jean-Philippe), personnage drôlatique avec lequel le "philosophe" (c'est ainsi que le neveu le désigne avec un soupçon d'emphase ironique) va converser un laps de temps s'étendant entre deux ou trois heures puisque celui-ci le quittera pour se rendre à l'Opéra (le spectacle y commence à six heures) en entendant sonner une cloche "Il est cinq heures et demie, j'entends la cloche qui sonne les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes." Remarque qui situe la musique sur le même plan que la religion.

Les thèmes abordés :

La conversation est en apparence décousue, donnant l'impression de sauter du coq-à-l'âne, mais cette apparente désinvolture est plus rigoureuse qu'il n'y paraît, enchaînant les thèmes abordés par continguïté, progressant comme en spirale puisque la conversation passe et repasse par les mêmes points. Le fil rouge de son organisation est le récit différé des malheurs du neveu (ce qui n'est pas sans rappeler le récit continûment différé des amours de Jacques dans Jacques le fataliste et son maître). Force est d'y voir une méthode qui permet de s'interroger (personnages et lecteur) sur des questions essentielles : celle de l'éducation, celle du bonheur, celle de la morale et de ses liens avec le bonheur, avec la création artistique (en particulier musicale), celle du Génie, celle de la vie en société, avec ses "castes" (c'est encore une société d'ordres dont il s'agit), ses rituels sociaux, ses types par lesquels Diderot, qui est aussi dramaturge, renoue, par certains aspects avec un vieux lieu commun (au sens strict du terme), que Borges appellerait "métaphore essentielle",  celui du "Theatrum mundi" (le théâtre du monde).
Au passage, il épingle les travers de la grande bourgeoisie et de la noblesse, le clan des anti-philosophes (dont faisait d'ailleurs partie le vrai neveu de Rameau), c'est-à-dire de tous ceux qui se liguent, des cercles du pouvoir jusqu'aux marginaux comme le neveu, contre les écrivains et artistes proches des "encyclopédistes". Sur ce plan-là, Le Neveu de Rameau peut apparaître comme une riposte à la pièce de Palissot, Les Philosophes (comédie en trois actes et en vers), présentée le 2 mai 1760 à la Comédie Française, où Diderot était particulièrement brocardé.



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