Amour et liberté dans Jacques le fataliste, Diderot

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:
Contexte : les Lumières  - 1. Une biographie de Diderot - 2. Présentation et structure de Jacques le fataliste -   3. Eloge de Richardson (théorie du roman) - 4. Diderot et le roman5 Humour et ironie dans Jacques le fataliste  - 6Qu'est-ce que fatalisme ? disait le lecteur  - 7. Bresson, Les Dames du bois de Boulogne (adaptation cinématographique de l'histoire du Marquis des Arcis et de Mme de la Pommeraye tirée de Jacques le Fataliste) - 8. Une présentation du Supplément au voyage de Bougainville - 9. Une présentation du Neveu de Rameau. - 10. Les Deux amis de Bourbonne (théorie du roman. - 11. Extraits de Tristram Shandy, Sterne -




La pagination correspondent à l'édition Gallimard, coll. folio-classique (édition d'Yvon Belaval), 1973 (réimpression 2006)

     Jacques le Fataliste et son maître contient, comme tous les romans, de nombreuses histoires d'amour, aux dires même du narrateur : "Et puis, lecteur, toujours des contes d'amour ; un, deux, trois, quatre contes d'amour que je vous ai faits ; trois ou quatre autres contes d'amour qui vous reviennent encore : ce sont beaucoup de contes d'amour." (p. 219)
     Le lecteur se sent doublement tenu de s'interroger : d'abord parce que ces contes entrent dans la catégorie tant décriée, par ailleurs, du romanesque, ensuite parce que le narrateur ne cessant d'insister sur son refus d'écrire un roman, cette soumission à la fantaisie du lecteur ne peut que le surprendre. Pas de romanesque, mais des contes qui le plus souvent ont pour moteur le sentiment amoureux, sous toutes ses formes, qu'est-ce à dire ?

1. Les contes d'amour du roman

Le récit des amours de Jacques

     Troisième cadre de l'enchâssement initial, ce récit commence dès l'incipit et se termine dans le cadeau des jarretières, dont l'une est passée à la jambe de la jeune-fille sous l'oeil bienveillant de la mère, non sans qu'une prolepse ait annoncé que les amours de Jacques et de Denise ont été consommées, puisque Denise "crut l'avoir [le pucelage de Jacques] et [...] ne l'eut point." (p. 238). Ce qui n'empêchera pas le narrateur de prétendre ne pouvoir conclure ce récit sans relecture attentive de l'ensemble, et de laisser la parole à l'éditeur qui proposera trois dénouements, superfétatoires en termes strictement diégétiques.
   Si le récit en est retardé d'interruptions en interruptions, c'est qu'il ne contient guère d'événements tout en mettant l'accent sur un aspect particulier des relations amoureuses : la naissance du sentiment. La rencontre (dont les prolégomènes sont les plus longs puisqu'il faut une succession de situations particulières pour qu'un quelconque soldat blessé finisse par entrer dans un château pour y être soigné), l'admiration de Jacques devant la beauté de Denise : "Une grande brune de 18 ans, faite au tour, grand yeux noirs, petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains..." (p. 115), l'attention portée par Denise aux soins à donner au blessé et à son bien-être (p. 319), les cadeaux que Jacques s'ingénie à trouver pour Denise (p. 320). Tout roman d'amour se réduit ainsi à la rencontre et la naissance de l'amour. Jacques est un "honnête homme" et Denise "a la cuisse plus longue qu'une autre" (le maître est d'ailleurs caution de cette "honnêteté" de Denise, puisque ses avances ont été repoussées, p. 204)  ce qui en termes plaisants, parce que licencieux, conduira le couple, inévitablement, vers un mariage.
     Jacques avait commenté cette naissance du sentiment amoureux, dès le départ, en insistant (selon sa théorie) sur la puissance d'Eros, en deux questions rhétoriques : "Est-on maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l'est, est-on maître d'agir comme si on ne l'était pas ?" (p. 40) ce qui était une manière déjà différente de poser la question du "fatalisme".
Ce récit met face à face deux jeunes gens dont les conditions s'accordent (il a 22 ans, "grand et vigoureux" "assez bien de figure", "alerte et point sot" (p. 250), dont l'amour est réciproque,  et dont l'histoire pourrait trouver son dénouement dans le couple paysan qui accueille Jacques ou le couple de l'hôtelière et de son mari, deux variantes de ce qu'il peut advenir d'une histoire d'amour après quelques années de vie commune.

Le couple de paysans

      Ici, pas de romanesque : un jeune couple, marié, déjà pourvu d'enfants ("quelques petits enfants" dont l'aîné est un petit garçon qui peut déjà monter à cheval, p. 40) aux prises avec les difficultés de la vie quotidienne (p. 53), mais le mari est jeune et la femme jolie, si bien que le résultat de leurs amours est nécessairement un enfant de plus.
L'histoire des deux paysans, amusante parce que l'oreille qui gratte n'est pas sans rappeler la naissance de Gargantua, pose deux questions : celle de la sexualité et celle de la reproduction. Ellle ramène donc l'amour à l'instinct génésique. Questions qui vont devenir récurrentes dans le récit : allusion à la possibilité pour Jacques et son maître d'avoir passé la 3e nuit chez les filles (p. 57), aventure de Jacques avec la servante Javotte qui prétend se faire payer une complaisance qu'elle n'a pas eu, pour lui, en tous cas (p. 64), aventure du maître avec Agathe qui se termine par une paternité qu'il doit endosser.

Les aventures de Gousse

     Relatées par le narrateur, elles sont marquées le plus souvent par des aventures amoureuses : la fuite de Prémontval et de Melle Pigeon (p. 101), sa propre fuite projetée avec sa servante qui le berne et pour laquelle, après avoir quitté sa femme, il se retrouve en prison (p. 122), celle du pâtissier qu'il rapporte et qui ne doit d'échapper à la prison qu'à l'habileté de son ami l'exempt (p. 129): elles mettent toutes l'accent sur la puissance du désir qui conduit à faire des sottises et le plus souvent à se mettre en infraction avec la loi ; elles semblent donc corroborer le sentiment premier de Jacques, l'amour est un "maître" auquel les hommes de toutes conditions sont soumis.

L'histoire de Mme de Pommeraye et du marquis des Arcis

      Racontée par l'aubergiste du Grand Cerf qui la tient de son mari qui la tenait de la servante qui la tenait du domestique du marquis, elle met en scène une femme en passe d'être abandonnée et qui prend les devants, bien décidée à se venger. Elle souligne l'inconstance du sentiment puisque le marquis avait été vraiment et profondément amoureux ("lui proposa même de l'épouser", p. 144) avant de se lasser "au bout de quelques années" (p. 145). Pour se venger, Mme de la Pommeraye se propose de lui faire épouser une courtisane. Le stratagème réussit, mais les deux "victimes" de la mise en scène sont tombés amoureux et le marquis pardonne et "oublie", se retirant avec sa femme dans ses terres : "tant y a que c'est une excellente femme ; que son mari est avec elle content comme un roi, et qu'il ne la troquerait pas contre une autre." conclut l'aubergiste (p. 197)

La fable de la gaine et du coutelet

      Le début du récit, après la présentation des personnages, est interrompu d'abord par une réflexion du narrateur (qu'ensuite il partage avec Jacques et son maître, affirmant ne pas savoir à qui l'attribuer), puis par la fable de la Gaine et du Coutelet qui se raconte, dit Jacques en la rapportant, dans les veillées de son village.
La première réflexion se retrouve, très semblable, dans le Supplément au voyage de Bougainville, 1772 . Orou, le Tahitien qui a accueilli l'aumônier du bateau de Bougainville (dans la fiction de Diderot), surpris  de ses propos sur la fidélité, et le mariage, lui rétorque :



Rien, en effet, te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la nature et la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre ; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu ; qu'un serment d'immutabilité que se font deux êtres de chair, à la face d'un ciel qui n'est jamais le même, sous des antres qui menacent ruine ; au bas d'une roche qui tombe en poudre ; au pied d'un arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s'ébranle ?




      Montaigne en faisait déjà la remarque dans bien des Essais et, en particulier, en III, 2 : " Le monde n’est qu’une branloire perenne.Toutes choses y branlent sans cesse: la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est qu’un branle plus languissant." et il ajoutait: "Je ne peins pas l'être. Je peins le passage." La fable de "la Gaine et du Coutelet" assure la même leçon : les objets permettent de dire, parce qu'objets, que la sexualité n'est pas le sentiment. Et cette leçon est "anonymée" (l'histoire provient des veillées, le personnage qui la donne est identifié par un archaïsme : "Cil" = celui) c'est-à-dire renvoyée à une origine immémoriale qui lui permet même de se terminer sur un quasi-blasphème (selon l'optique du temps puisque le mariage dans la religion chrétienne est un sacrement) : "Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines ; et toi, Gaine, pour recevoir plus d'un coutelet ?"

Les histoires de Desglands

      Elles sont deux.
     La première est celle du jeu (variation sur L'Histoire de Madame de la Carlière, 1772) : la femme qui vit avec lui depuis dix ans le quitte car il n'a pas tenu sa parole de ne pas jouer, tout comme Mme de la Carlière quittait un mari qu'elle aimait et qui l'aimait parce qu'il avait, une fois, commis un faux pas, après avoir juré d'être fidèle.
     La seconde est l'histoire de l'emplâtre : Desglands amoureux d'une inconstante (son mari "prétendait qu'il eut été aussi ridicule d'empêcher sa femme d'aimer, que de l'empêcher de boire" (p. 298), finit par tuer le nouvel amant qui l'a remplacé (chaque fois qu'il se bat avec lui, il diminue l'emplâtre qu'il a mis sur sa joue) ; la jeune femme  meurt d'avoir été cause d'un crime. Le récit peut apparaître comme une illustration de la fable, là où le mari se conduisait sagement en ne tenant pas compte des débordements de sa femme, Desglands, par une conception étroite de l'honneur, fait le malheur de tous.

Le dépucelage de Jacques

    Conte rabelaisien, les personnages en sont une adolescente, Justine, et deux paysannes, Suzanne et Marguerite, en sus de Jacques : héros et conteur. Histoire de village où pour sauver son ami Bigre et surtout Justine d'être surprise dans le lit de ce dernier, Jacques abusera un peu de la situation ; ensuite il sera recherché par Suzanne, d'abord, puis par Marguerite. Surpris par le vicaire du village, ils s'en moqueront. Légèreté, grivoiserie, rires parce que personne n'est blessé et que le plaisir n'est rien autre que le plaisir. C'est Bigre qu'aime Justine et elle continuera de l'aimer. L'aventure du grenier n'est pas plus importante que la curiosité, enfin satisfaite, de Suzon et de Marguerite.

L'histoire du maître

      Le récit des amours du maître est celui d'une jeune homme naïf, dupé et volé par un couple d'aigrefins : Agathe et le Chevalier de Saint-Ouin s'entendent pour exploiter le maître jusqu'à lui faire endosser la paternité de l'enfant du chevalier. C'est dans cette histoire que la confusion du désir sexuel et du sentiment amoureux est la plus claire puisqu'elle fait du jeune homme le jouet de ses désirs manipulés par le Chevalier. Il est si aveuglé qu'il est le seul à ne pas comprendre ce qu'il lui arrive : Jacques s'exclame dès le début et le lecteur avec lui : le mariage y est dénoncé comme une affaire financière et la procréation comme un instrument de chantage efficace. Le maître n'échappe au mariage qu'en raison de son statut social mais ne peut faire autrement que prendre en charge l'enfant que la loi lui attribue.

Les histoires de prêtres

      Jacques raconte celle de son frère, qui est plutôt une histoire de pouvoir, mais il n'en prête pas moins à Jean de nombreuses aventures sexuelles, allusivement : "et que s'il y avait une fille, deux mois après sa visite elle était mariée" (p. 76) et directement : "la dernière des filles du village, qu'il avait mariée et qui venait d'accoucher d'un gros garçon qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes d'eau" (p. 81)
      Le marquis des Arcis raconte celle du père Hudson, elle aussi histoire de pouvoir, mais à caractère nettement plus sexuel, puisque son pouvoir sert essentiellement à lui garantir l'assouvissement de ses pulsions sexuelles.
       La petite histoire qu'y ajoute Jacques sous forme de tableau montrant un moine pris en flagrant délit avec deux filles  —entre deux prostituées — (p. 233) permet d'inférer la leçon que la fable de la Gaine et du Coutelet avait énoncée : "Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient voeu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles certaines Gaines qui faisaient voeu de se fermer pour tout Coutelet." : agir contre la nature ne peut produire que des catastrophes, méchanceté, agressivité, volonté de pouvoir, manipulations diverses. Cela rend les êtres qui le font hypocrites pour le moins, malheureux le plus souvent, et entraîne le malheur des autres. 

2. Jacques le fataliste : un éloge de l'inconstance ?

     A première vue, il semble que oui. L'intertextualité interne (avec Le Supplément au voyage de Bougainville) et externe (Montaigne) semble plaider en ce sens. Pourtant, le roman ne prend nullement à son compte le discours de Don Juan à Sganarelle, dans la pièce de Molière : "Quoi , tu veux qu'on se lie au premier objet qui vous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne?" (Dom Juan, I, 2), la question posée est plus fondamentale et vise à déplacer l'interrogation. Du conte rabelaisien à la comédie de moeurs en passant par l'attaque en règle de la religion (dans l'histoire du marquis des Arcis un prêtre joue les entremetteurs), ce sont les fondements d'une morale qui sont remis en cause.
La maîtresse inconstante de Desglands est une femme honorable, dont les sentiments sont honnêtes et généreux, dont le mari (pourtant "trompé" selon les normes sociales) fait l'apologie, et qui meurt d'être cause d'une haine entre deux hommes. Il n'y a qu'une société hypocrite qui peut se formaliser de ce qu'elle nomme ses "débordements". Dans Le Supplément au voyage de Bougainville, la question était posée plus directement et la réponse visait à mettre en accord la loi sociale et les besoins de la nature, au lieu comme le signalaient les Tahitiens d'enfermer les humains dans des contradictions insolubles : ou obéir aux lois civiles voire religieuses et être malheureux en déconsidérant les impératifs naturels, ou obéir aux  impératifs de la nature et se trouver rejeter au ban de la société, du moins pour les femmes. Jacques le Fataliste..., semble par la voix du narrateur plaider au moins pour une égalité masculin-féminin "les hommes communs  aux femmes communes." Balzac s'en souviendra avec précision en écrivant La Physiologie du mariage.

3. Une interrogation sur la morale et donc la liberté.

     Chacune de ces histoires pose davantage la question de la sexualité que celle du sentiment. En renouant avec les histoires plaisantes traditionnelles : celles des maris trompés, ou des moines lubriques, le roman expose aussi peut-être leur raison d'être, une manière de compensation face à des situations invivables où les êtres humains (hommes et femmes) se font souffrir, prisonniers d'une morale, d'impératifs sociaux qui ne leur laissent le choix qu'entre deux malheurs : celui de rester avec quelqu'un qu'ils n'aiment pas ou n'aiment plus (le marquis des Arcis) ou celui de se mettre hors-la-loi, de déclencher des catastrophes : le duel de Desglands combattu par la jeune femme qui anticipe sur le meurtre de Saint-Ouin commis par le maître, la vengeance perverse de Mme de la Pommeraye dont l'échec n'empêche pas la noirceur.
La dernière histoire, par sa gaillardise, suggère une réponse qui ferait de la sexualité un besoin physique sans plus d'importance (mais sans moins non plus) que la faim, la soif ou le sommeil. Elle entre dans le domaine du corps qui n'est ni moral, ni immoral, qui simplement EST, comme matière. Reste que les individus vivent en société, que les sociétés ont besoin de se reproduire et de réguler cette reproduction. Dans Le Supplément au voyage de Bougainville, la liberté apparente, aux yeux des Européens, des Tahitiens, masquaient des règles différentes, mais qui n'en étaient pas moins des règles. Restent aussi les sentiments et les émotions : les couples de Jacques et Denise, du paysan et de sa femme, voire de l'aubergiste et de son mari, de Prémontval et Melle Pigeon, de Justine et Bigre, dans ces deux derniers cas, d'ailleurs, se pose aussi la question des familles (des pères en l'occurrence) qui se mêlent de régenter ce qui ne peut l'être comme l'a dit Jacques au début du récit.
La réponse, là,  se trouve peut-être dans le couple formé par le paysan et la paysanne du début, par le narrateur et son épouse, par l'aubergiste du Grand-Cerf et son mari, par le marquis des Arcis et sa jeune épouse : un projet commun et des enfants à élever. Dans chacun de ces cas, hormis pour l'épouse du narrateur dont le lecteur ne sait rien en dehors de son existence et sa conversation avec Gousse où elle apparaît comme bonne ménagère et hospitalière, les couples semblent s'être fondés sur un désir physique, dont témoigne encore les couples jeunes (commençant comme Justine et Bigre, voire Jacques et Denise puisqu'il s'agit du récit de leur rencontre) évoluant vers une sorte d'association tolérante, comme l'aubergiste et son mari en donnent l'exemple, occupés à faire fructifier leur entreprise.

Mais l'essentiel se trouve dans le fait que la relation amoureuse est de toutes les relations humaines celle qui peut le mieux se regarder comme un "modèle" (au sens de "système représentant les structures essentielles d'une réalité") puisqu'elle met en jeu un déterminisme qu'on pourrait appeler "instinct génésique", besoin de reproduction, et une liberté qui est le choix du partenaire. C'est aussi par rapport aux relations amoureuses que les humains veulent à la fois le plus de liberté comme le dit Diderot lui-même à l'une de ses maîtresses (Madame de Meaux) : "je ne puis souffrir que mes sentiments pour vous, que vos sentiments pour moi soient assujettis à quoi que ce soit au monde...", et contradictoirement, la détermination la plus grande, comme si le mythe de Tristan et Iseut, l'absorption du philtre, pouvait seul être garant de la profondeur du sentiment. "L'instinct" sexuel poussant à l'inconstance, et le "philtre" exigeant la fidélité et l'unicité du sentiment amoureux sur la base de la phrase, devenue fameuse, de Montaigne expliquant son amitié avec La Boétie : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi."
Ainsi, les histoires d'amour jouent-elles leur partie dans la réflexion philosophique à l'oeuvre dans le roman en reposant indéfiniement la même interrogation : liberté ou déterminisme ? Aucune des histoires ne fournit de vraie réponse, hormis le rire "rabelaisien" visant à rendre à la sexualité sa dimension ludique et joyeuse, en déplaçant la question morale vers le rapport à autrui. D'une certaine manière, Diderot libère la question, en redonnant à chacun le droit de trouver la réponse qui lui convient comme le marquis des Arcis a trouvé la sienne dans la situation où Mme de La Pommeraye avait voulu le piéger.


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