5 octobre 1713 : Denis Diderot

coquillage



A propos de Diderot, on peut lire aussi  sur ce site :
Contexte : les Lumières  -  1. Présentation et structure de Jacques le fataliste -   2. Eloge de Richardson (théorie du roman) -  3. Les Deux amis de Bourbonne (théorie du roman)  - 4. Diderot et le roman - 5Amour et liberté dans Jacques le fataliste  -  6 Humour et ironie dans Jacques le fataliste  - 7Qu'est-ce que fatalisme ? disait le lecteur  - 8. Bresson, Les Dames du bois de Boulogne (adaptation cinématographique de l'histoire du Marquis des Arcis et de Mme de la Pommeraye tirée de Jacques le Fataliste) - 9. Présentation du Supplément au voyage de Bougainvile - 10. Extraits de Tristram Shandy, Sterne - 11. Présentation du Neveu de Rameau



Il naît à Langres, petite ville au nord de Dijon, dans une famille bourgeoise (des artisans aisés : le père est maître coutelier, la mère, fille d'un tanneur).  Il est l'aîné de quatre enfants dont deux entreront en religion (Angélique et Didier-Pierre). Lui-même semble avoir été tenté par cette voie : il reçoit la tonsure en 1726, part étudier au lycée d'Harcourt (qui devient lycée Saint-Louis, en 1820), puis  la théologie à la Sorbonne, mais une fois son diplôme obtenu (1735), il se tourne vers le droit.
En 1737, son père, las d'entretenir un éternel étudiant, lui coupe les vivres, et Diderot va connaître quelques années difficiles où il multiplie les petits emplois.
En 1741, il s'éprend d'une jeune lingère, Anne-Toinette Champion (née en 1710) et malgré l'opposition familiale, l'épouse en 1743, pour découvrir très vite que le mariage ne lui convient pas vraiment.
La quête aux petits métiers continue et Diderot traduit des ouvrages anglais dont An Inquiry concerning Virtue and Merit de Shaftesbury [1671-1713], traduction qui est aussi l'occasion de développer sa propre pensée dans de longues notes. L'écrivain et philosophe que nous connaissons est vraiment en train de naître et se pose la question qui sera la sienne toute sa vie : comment bâtir une morale sans religion.
Cette traduction paraît en 1745 sous le titre de Essai sur le mérite et la vertu ; en 1746, il publie, anonymement, un recueil de Pensées philosophiques. Le genre lui convient et il le gardera: discontinuité, fragments, utilisation du dialogue. La forme dialoguée se retrouvera peu ou prou dans toutes ses oeuvres.
Les ennuis commencent aussi : le livre est condammné à être brûlé,  "comme scandaleux et contraire à la religion et aux bonnes moeurs." entre autres raisons parce que "par une incertitude affectée, [il] place toutes les religions presque au même rang, pour finir par n'en reconnaître aucune." 








"On doit exiger de moi que je cherche la vérité,
non que je la trouve. " (1746)



Diderot

Figure de fantaisie, Jean Honoré Fragonard, vers 1769, portrait dans lequel la postérité identifiait Diderot jusqu'en 2012. On nous permettra de continuer à rêver sur ce visage malgré les yeux bleus qui pourraient bien être, après tout, la transposition picturale d'un regard clair et lucide, les fameux "yeux très vifs" dont se targue Diderot lui-même.


Ce portrait, dans lequel la postérité reconnaît Diderot, donne la sensation de la mobilité, dont l'écrivain reprochait à Van Loo, dans le Salon de 1767, de l'avoir privé  (à voir ici) :
"Que diront mes petits-enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ? Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait d'un ancien orateur, une bonhommie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. Sans l'exagération de tous les traits dans la gravure qu'on a faite d'après le crayon de Greuze, je serais infiniment mieux. J'ai un masque qui trompe l'artiste : soit que les impressions de mon âme se succèdent très rapidement et se peignent toutes sur mon visage, l'oeil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devient plus difficile qu'il ne la croyait."

Déjà, en 1759, au début de leur correspondance, il écrivait, de Langres, à Sophie Volland (11 août 1759) :
     "Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouettes. [...]
      Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale, et l'application assidue m'ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts. Ce qui m'a plu une fois me plaît toujours, parce que mon choix m'est toujours motivé. Que je haïsse ou que j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que je suis porté naturellement à négliger les défauts et à m'enthousiasmer des qualités. Je suis plus affecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice. Je me détourne doucement des méchants, et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent. Je ne vois que cela ; je ne me souviens que de cela. Le reste est presque oublié."

Ce que confirme D'Holbach, rapporté par Naigeon : "Vous êtes l'homme le plus heureux que je connaisse ; vous n'avez jamais trouvé ni un sot, ni un fripon, et vous n'avez jamais lu un mauvais livre, car à mesure que vous le lisez vous le refaites."

Mais sa célébrité, Diderot la doit d'abord à L'Encyclopédie.
C'est un projet qui lui est bien antérieur et remonte aux années 1740. Il ne s'agissait, au départ, que de traduire une encyclopédie britannique. En 1745, le libraire Le Breton s'associe pour cela avec trois autres libraires, mais le travail n'avance guère, si bien qu'en 1747, les commanditaires confient l'entreprise à deux jeunes gens qui y collaboraient déjà : Diderot et d'Alembert [1717 - 1783]. Diderot va consacrer vingt ans de sa vie (il écrira à Grimm, en 1759 : "J'encyclopédise comme un forçat.") à ce qui n'est plus une traduction mais un bilan de l'état des connaissances, tant théoriques que pratiques, un recensement des savoirs dont le but est de permettre leur développement. Environ 170 collaborateurs y participeront, des plus grands (Montesquieu, Voltaire, Rousseau) aux plus modestes, mais non moins utiles. Le premier volume en sera publié en 1751 avec un discours préliminaire de d'Alembert qui sonne comme un manifeste,  et les derniers, après bien des tribulations (interdictions, condamnations, querelles et brouilles entre philosophes, censure des articles, par le libraire lui-même, Le Breton, dans les derniers volumes) en 1765, plus en 1772, le dernier volume des planches. Total : 17 volumes (in-folio) d'articles, 11 volumes de planches illustrant mais aussi dévoilant, en particulier, les savoir-faire. Autre innovation à longue portée : les renvois qui organisent le savoir en système, et permettent aussi de déployer la critique là où elle est le moins attendue.
Occupé à gérer, organiser, écrire aussi (on lui doit directement plus de 3 500 articles) L'Encyclopédie, il continue à rédiger ses propres oeuvres  dont la diversité est aussi la marque de son génie: Mémoires sur différents sujets de mathématiques et Les Bijoux indiscrets (conte oriental qui est aussi réflexion sur les préjugés moraux, et déjà une interrogation sur la nature et la société), publiés en 1748, puis la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient en 1749. Cette dernière lui vaut un emprisonnement dans le donjon de Vincennes de juillet à novembre. Diderot en tira une leçon très pratique : tout n'est pas à publier, et la plus grande partie de son oeuvre ne sera vraiment connue qu'après sa mort.
C'est aussi en 1749 qu'arrive à Paris un jeune Allemand ambitieux qui va jouer un  grand rôle dans la vie de Diderot : le baron Frédéric Melchior Grimm (1723- 1807)

En 1753, Diderot devient père d'une fille, Marie-Angélique, la seule de ses enfants à avoir survécu. Elle se marie en 1772 et devient Mme de Vandeul. Elle laissera des Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de Diderot, que l'on peut lire, dans le tome premier des oeuvres de Diderot, p. XXV.
Au groupe formé par Diderot, d'Alembert, Condillac, Rousseau vont s'adjoindre d'Holbach et Grimm, au début des années 1750.  Mais Rousseau se sépare de Diderot, après 15 ans d'amitié, avec un certain éclat, puis se tourne contre les encyclopédistes après l'article "Genève" (1757) ; d'Alembert, quant à lui, s'éloigne avec plus de discrétion et de Diderot et de L'Encyclopédie. Restera dans l'aile la plus avancée des philosophes, Diderot, d'Holbach et Grimm,  fidèles au sensualisme (hérité de Locke et de Condillac, leur contemporain) de leurs débuts,  matérialistes et donc athées, contrairement à la majorité des esprits des Lumières qui prônent un déisme de bonne compagnie.
Grimm va prendre la suite de l'abbé de Raynal à la direction du périodique la Correspondance littéraire. Cette revue, recopiée et distribuée, deux fois par mois, à des abonnés dans les grandes cours européennes, est à la fois confidentielle et référentielle. Diderot y publiera bien des écrits qui n'auront pas d'autre publicité (dont Jacques le fataliste et son maître) et, en particulier, ses Salons, à partir de 1759: compte rendu de l'exposition de peintures organisée, tous les deux ans, par l'Académie de peinture dans le salon carré du Louvre. Les Salons sont intéressants à plus d'un titre. D'abord, ils inaugurent un genre nouveau, celui de la critique d'art et  permettent de suivre la construction et l'évolution des théories esthétiques de Diderot, ensuite, ils témoignent de la sensibilité de son siècle, enfin, ils infléchissent celle-ci dans le sens de ce que l'on appelle le "préromantisme": Diderot se délecte, par exemple, de paysages de ruines, de tempêtes en mer, mais aussi loue en Chardin un coloriste hors pair.
Diderot continue à écrire, et à garder ses écrits dans ses tiroirs à moins qu'il n'en fasse goûter les primeurs aux têtes couronnées d'Europe. En 1755, il a rencontré une femme de trois ans sa cadette, Louise Henriette Volland, qu'il surnomme Sophie, avec laquelle il entretient une liaison et une correspondance  qui durera toute leur vie (elle meurt en février 1784 et lui, en juillet de la même année).
Mais philosophie, peinture, récits ne suffisent pas à l'activité d'un Diderot polygraphe, il est aussi dramaturge. Il écrit des pièces et surtout il réfléchit à ce qu'est le théâtre dès Le Fils naturel (1757, monté en 1761). Il sera ainsi à l'origine d'un renouvellement du genre, correspondant aux nouveaux questionnements de son époque. Le drame (c'est le nom qui s'imposera pour des pièces qui ne sont ni des comédies au sens strict, ni des tragédies) mettra en scène des questions "sérieuses" et ses personnages en seront des bourgeois. C'est aussi la première fois (si l'on excepte Corneille qui le fit épisodiquement) que des pièces sont publiées avant d'être montées.



Grimm et Diderot

Grimm et Diderot, aquarelle de Carmontelle (Louis Carrogis, dit Carmontelle. 1717 - 1806, auquel nous devons un grand nombre de dessins et d'aquarelles témoignant de la vie quotidienne des "philosophes")

Catherine II, impératrice de Russie, pour aider le philosophe, lui achète sa bibliothèque en viager (elle n'en prendra


possession qu'à sa mort) et lui fait une rente annuelle "pour les soins et les peines qu'il prendra à former cette bibliothèque." dont elle lui versera, en 1766, cinquante ans d'avance...  Après bien des tergiversations, il fera un voyage en Russie, en 1773-74, par reconnaissance, comme il l'écrit à sa fille, le 23 octobre 1773 : "Ne me grondez pas ; j'avais un devoir à remplir ; je l'ai rempli.
Les ingrats découragent les bienfaiteurs, et il ne faut pas faire ce rôle-là avec les souverains qui peuvent faire tant d'heureux. Il faut qu'ils voient l'image du bien qu'ils ont fait ; songez que c'est leur unique récompense." Il rencontrera la tsarine avec laquelle il s'entretiendra régulièrement. Leurs rapports seront loin d'être aussi orageux que ceux de Frédéric II et de Voltaire, plutôt chaleureux, semble-t-il, dans les lettres de l'écrivain, mais il s'ennuie de Paris, de sa famille, de sa liberté aussi, sans doute. Une cour n'est pas un lieu propice à la lberté. Et il rentre à Paris, un an après son départ.
Il lui reste dix ans à vivre, quelques oeuvres majeures à écrire dont Jacques le fataliste auquel il adjoint sans fin de nouveaux morceaux et son dernier essai, à la fois méditation philosophique et politique. Son projet d'oeuvre complète auquel il travaille aussi ne verra pas le jour, du moins de son vivant. Son disciple - secrétaire, Naigeon, se chargera de cette incomplète publication. Mais la postérité, vers laquelle Diderot se tournait sans cesse, ne sera pas ingrate et progressivement toutes ses oeuvres deviendront accessibles et continuent à nous interroger.
Diderot meurt en 1784 d'une attaque d'apoplexie, quelques mois à peine après son amie Sophie.


OEUVRES PRINCIPALES DE DIDEROT [la première publication des oeuvres complètes procurée par J. Assézat, en 1875, comprend vingt volumes ; celle de Naigeon, en 1798, malgré ses quinze volumes, était restée bien incomplète]

1748 :
Les Bijoux indiscrets
1749 : Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient
1753 : Pensées sur l'interprétation de la nature
1757 : Le Fils naturel [théâtre]
1758 : Le Père de famille  -  Discours sur la poésie dramatique
1760 : La Religieuse
1762-1777 : rédaction du Neveu de Rameau (paraît d'abord en allemand, traduit par Goethe, en 1805 ; cette traduction est traduite en français en 1821. Le texte de Diderot, à partir d'une copie autographe de l'écrivain ne sera publié qu'en 1883)
1765-1773 : rédaction de Jacques le fataliste et son maître (publié en 1796)
1769 : rédaction du Rêve de d'Alembert (publié dans La Correspondance littéraire en 1782, puis  en volume en 1830)
1772 : rédaction du Supplément au voyage de Bougainville (publié dans La Correspondance littéraire à l'automne 1773 et au printemps 1774)
1773 : Paradoxe sur le comédien (dont une première ébauche date de 1770, "Observations sur Garrick et les acteurs anglais", publiée dans La Correspondance littéraire — remanié en 1778)
1776 : Entretien d'un philosophe et de la maréchale de ***
1778 :  Essai sur la vie de Sénèque, sur ses écrits et sur les règnes de Claude et de Sénèque (le texte sera réédité avec de profonds remaniements en 1782 sous  le titre  Essai sur les règnes de Claude et de Néron)



Un certain nombre de textes de Diderot sont disponibles sur le site du professeur Thierry Ottaviani.
A consulter : le texte de l'Encyclopédie.



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