Qu'est-ce que fatalisme? disait le lecteur.

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A propos de Diderot, on peut lire aussi  sur ce site
:
Contexte : les Lumières  -  1. Présentation et structure de Jacques le fataliste -   2. Eloge de Richardson (théorie du roman) - 3. Les Deux amis de Bourbonne (théorie du roman) 4Amour et liberté dans Jacques le fataliste  -  5 Humour et ironie dans Jacques le fataliste  - 6. Bresson, Les Dames du bois de Boulogne (adaptation cinématographique de l'histoire du Marquis des Arcis et de Mme de la Pommeraye tirée de Jacques le Fataliste) - 7. Denis Diderot. 8. Diderot et le roman. - 9. Une présentation du Supplément au voyage de Bougainville - 10. Une présentation du Neveu de Rameau - 11. Extraits de Tristram Shandy, Sterne -




Les numéros de page correspondent à l'édition Gallimard, coll. folio-classique (édition d'Yvon Belaval), 1973 (réimpression 2006)    
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Dès le titre du roman, le lecteur s'interroge sur le sens à attribuer au complément déterminatif accolé au nom du personnage, définissant une sorte de nature,  "Jacques le fataliste", comme on dirait aujourd'hui "Jacques l'existentialiste" ou "Jacques le marxiste"; le suffixe -iste marquant l'adhésion à un système philosophique, voire politique. 
     Le terme  "fataliste" est, toutefois,  ambiguë : il peut qualifier une attitude devant la vie, d'acceptation du fait accompli, sans qu'il y ait vraiment conscience ou volonté de s'inscrire dans une "philosophie", au sens strict ; mais il pourrait aussi, de manière plus systématique, définir un personnage illustrant et défendant un point de vue philosophique, c'est-à-dire une doctrine constituée. Mais quelle doctrine au juste ?



PREALABLE :

André Lalande dans son Dictionnaire de philosophie (3e édition, 1993)  définit LE FATALISME  comme  la "Doctrine suivant laquelle la volonté et l'intelligence humaine sont impuissantes à diriger le cours des événements ; en sorte que la destinée de chacun est fixée d'avance quoiqu'il fasse." dans un premier sens, et dans un second comme un synonyme de "DETERMINISME" c'est-à-dire de la "doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements de l'univers, en particulier les actions humaines, sont liés d'une façon telle que les choses étant ce qu'elles sont, à un moment quelconque du temps, il n'y ait pour chacun des moments antérieurs ou ultérieurs qu'un état et un seul qui soit compatible avec le premier."
Il faut noter que le second mot n'apparaît en français qu'au début du XIXe. C'est un emprunt à l'allemand alors que le 1er est d'emploi ancien (XVIe siècle). Les deux mots sont d'abord apparus sous forme d'adjectifs qualifiant des attitudes avant de se transformer en substantifs nommant des doctrines plus ou moins constituées : fatalisme, au début du XVIIIe siècle ; déterminisme, au début du XIXe.  (Dictionnaire historique, Rey)

La première définition implique une vision transcendante, et fait de l'homme une sorte de marionnette aux mains d'une puissance supérieure, que cette puissance soit celle d'un Dieu (comme dans les visions les plus radicales du christianisme, le jansénisme, par exemple) ou celle de divinités comme les imaginaient les Grecs avec les Moïras, les Parques latines, ajustant les destinées des hommes, mais aussi des dieux. Elle est négation de la liberté.
La seconde, le déterminisme, plus complexe, peut se passer de transcendance et ne renvoyer qu'à des enchaînements naturels, susceptibles d'être compréhensibles (sinon compris) par les progrès des connaissances. Par ailleurs, les enchaînements de causes et d'effets ne sont pas nécessairement  "fatals" au sens où entre la cause et l'effet peuvent s'intercaler d'autres facteurs susceptibles de modifier, altérer, transformer ce dernier. Il n'y aurait donc pas d'incompatibilité absolue entre "déterminisme" et "liberté".





1. Le monde de Jacques le fataliste : un monde matérialiste ?

      Avant de s'interroger sur le sens à donner au monde, il faut commencer par le définir. Le monde dans lequel existent les personnages du roman est un tout matériel : pas de distinction entre esprit et matière, un continuum du vivant, mais un ensemble complexe. "La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens." (p. 218) dit le narrateur de Jacques, de même qu'il avait rappelé auparavant cette assertion de Jacques : "Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un." (p. 217) Il n'y a donc dans l'univers de Jacques le fataliste... qu'une réalité, celle de la nature (physis) dont l' "esprit" n'est qu'une des propriétés.
     De fait, les corps occupent dans le roman une place essentielle dès l'incipit puisque les aventures de Jacques sont mises en branle par l'absorption de vin se traduisant par l'ivresse de Jacques qui déclenche la colère du père (sentiment), laquelle se manifeste par une volée de coups de bâton sur les épaules de Jacques (sensation) qui font naître le dépit (sentiment) qui le pousse à s'engager. Les corps souffrants (le genou de Jacques, la chute de la femme, le genou du maître,  le rhume de Jacques, etc., voire l'irritation des piqûres de moustique), le corps heureux lorsque ses besoins sont satisfaits (nourriture, boissons,  sexualité,  sommeil), le corps désirable (la beauté de la paysanne sous ses jupes, celle de Denise, la séduction de l'aubergiste du Grand Cerf, celle d'Agathe où dans tous les cas, la texture de la peau joue une grand rôle... ) : les corps occupent une place de choix tout au long du roman et la grivoiserie ("obscénité" dira le narrateur en se fâchant contre le lecteur) est aussi un des moyens de rappeler, comme l'avaient fait Rabelais ou Montaigne, que l'homme est un corps et qu'il est différent selon les moments et selon l'état même de ce corps.
Ainsi de cette prééminence corporelle, le maître dira : "J'ai remarqué une chose assez singulière ; c'est qu'il n'y a guère de maximes de morale dont on ne fît un aphorisme de médecine, et réciproquement peu d'aphorismes de médecine dont on ne fît une maxime de morale.", ce qu'approuve Jacques avec un  "Cela doit être", p. 304.  Ainsi corps et pensée (esprit) sont un ensemble, une unité.  Ce que confirme l'humeur, bonne ou mauvaise, des personnages, dépendant de leur bien-être ou mal-être corporel.
     C'est par ailleurs, un monde sans commencement ni fin, dont le narrateur se refuse obstinément à fixer une origine : "d'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain.", tout autant qu'à  déterminer un but "est-ce que l'on sait où l'on va ?" puisque la seule réponse certaine est un truisme : à la mort.
Mais c'est aussi un monde dans lequel tout est mouvement, à commencer par les personnages. Même ceux qui, par définition, sont des sédentaires : le pâtissier ou l'aubergiste du Grand Cerf, sont constamment appelés à bouger, à changer de place, d'activité. Toujours menacés, par ailleurs, de ne pas être demain où ils sont aujourd'hui  : l'aubergiste qui a été élevée à Saint-Cyr, le pâtissier que l'amant de sa femme voudrait voir en prison, comme Esope voulant se rendre aux bains et se retrouvant en prison, ou Jacques passé de maître en maître pendant les dix années qui ont précédé son engagement par son maître actuel.
      Si la description du maître par le narrateur comme un automate est plus satirique que philosophique au sens strict, Jacques, lui, affirme que le maître et lui-même sont "deux machines vivantes et pensantes.", p. 306. Le terme "machine" connote l'idée de mécanisme, c'est-à-dire de rouages ou de "ressort", comme le commente aussitôt Jacques, dont la connaissance, et partant la maîtrise, n'est pas toujours accessible ; "vivantes" impliquant le changement, la transformation, et "pensantes" venant poser la question cruciale de la liberté ou non, car c'est de la pensée que naît l'impression de liberté, comme le glose le maître,  dans la discussion autour des moustiques et de la fable de Garo ( "Le gland et la citrouille", La Fontaine).
      La question était posée d'emblée dès l'incipit, où les deux sens du terme "fataliste" étaient énoncés  par  deux images, toutes deux données par Jacques : celle du "grand rouleau" implicite dans l'expression "tout ce qui nous arrive de bien et de mal était écrit là-haut" p.35 ; et celle de la gourmette : "Elles [les bonnes et les mauvaises aventures] se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette." (la gourmette étant la chaînette fixée de chaque côté du mors d'un cheval), p. 36.

2. "Le grand rouleau" : peut-on parler de destin ?

     S'en tenir strictement au destin (la racine du mot "fatalisme" est fatal, issu du latin fatalis, lui-même dérivé de fatum : prédiction, destin, temps fixé pour la vie. Ce dernier mot serait à rapprocher de fari et du grec phanaï : parler. Fatum serait l'énonciation divine) est, dès l'abord, éliminé par le roman par la concomitance des deux images citées plus haut qui ne renvoient pas exactement à la même vision du monde.
De fait, dès le récit résumé de son engagement, Jacques met en évidence un enchaînement de circonstances et non une injonction du destin : une ivresse réprimée par le père à coups de bâton, une réaction de dépit, le passage d'un régiment, l'enrôlement (p. 36). Il faut donc pour que la "destinée" de Jacques se mette en marche à la fois une succession d'événements familiaux et un hasard: celui du passage d'un régiment dans le village.
     Mais la violence du maître  à l'encontre du valet le montre aussi : les coups de fouet de la fin de l'incipit, acceptés avec soumission par Jacques, p. 36, ne le sont plus à la fin de la journée où Jacques a couru après la montre et le bourse, p. 66, et moqués et tournés en dérision à la fin du récit, p. 324, où Jacques répondra à l'hypothèse du maître sur sa chute "il était écrit là-haut et dans ma prévoyance que cela n'arriverait pas".  Formulation humoristique puisque si destin il y a, que vient faire ici la prévoyance de Jacques?
     De même, lorsque l'aubergiste tranche le différent entre le valet et son maître au profit du valet : la mise en question de la "maîtrise" est par le fait, encore, une mise en question de la fatalité, qu'est-ce, en effet, qu'une fatalité que l'on peut changer ?
On notera également que cette décision vient après l'histoire de Mme de La Pommeraye dont la conclusion retourne l'enchaînement des causes et des effets attendus par la protagoniste puisque le marquis mis dans une situation à laquelle il ne devrait donner qu'une réponse : celle qu'exigent de lui sa caste et le sens de l'honneur qu'elle impose, en invente une autre conforme à une autre valeur tenant à la fois de son amour et de son sens, à lui, de l'honneur : "la femme de César est au-dessus de tout soupçon": "Je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi ; Madame la marquise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre place ; Madame des Arcis, levez-vous..." (p. 195)
La progression souligne l'existence d'une transformation puisqu'elle donne à Melle Duquênoi, d'abord un statut dû à l'amour "ma femme", puis son titre "Madame la marquise" et enfin le nom qui devient de droit le sien, avec ou sans marquis, puisque veuve, elle le conserverait.
      Sur le plan social, ces quelques exemples suffisent à montrer que le fatalisme ne peut être pris en considération, du moins au sens premier de ce terme.
Le fatalisme de Jacques apparaît donc surtout comme un facteur de comique puisqu'il permet la répétition d'un "leit-motiv" constamment contredit par le comportement du personnage ; Jacques, en effet, au lieu de s'abandonner à la destinée, ce que devrait faire un fataliste conséquent, se sert de cette notion pour agir, ainsi, par exemple, dans le cas des "bandits" de l'auberge qu'il va affronter et réduire au silence et à l'inaction par sa détermination et dont il donnera pour explication que s'il a réussi, c'est qu'il devait réussir , p. 43.
D'ailleurs, au cas où le lecteur se serait laissé abuser, le long passage sur la divination par la bouteille (ou plutôt son contenu, variation plaisante à la fois sur le proverbe "in vino veritas" et sur Rabelais: à la fin du Tiers-Livre, Panurge désireux de se marier mais ne parvenant pas à se décider est engagé à aller consulter la "Dive bouteille", tribulations qui occuperont le Quart et le Cinquième Livre), nommée "gourde",  est là pour lui rappeler que la croyance en un destin et donc à sa possible connaissance est une question d'ivresse, pour la Pythie, Jacques, voire les apôtres (et la Pentecôte devient pour Jacques la "fête des gourdes", ce qui ne va pas sans ironie méchante à l'encontre de la religion parce que le susbtantif fait inévitablement écho à l'adjectif qui, au sens figuré, veut dire peu malin, dès la fin du XVIIe siècle). La parole divine, à l'origine du "grand rouleau" avait été éliminée très vite comme sans intérêt, p. 45. Ne reste qu'un "grand rouleau", écrit depuis toujours, se dévidant par sa propre impulsion, n'ayant pas d'origine et ne pouvant donc comporter aucun but, aucun objectif, même s'il peut connaître une fin au sens d'arrêt et auquel il faut trouver une autre signification que celle de "destinée". Et Jacques d'affirmer à son maître : "On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas, et il n’en sait peut-être rien lui-même".
      D'ailleurs, lorsque le cheval entraîne Jacques vers  le gibet, p. 93, c'est le maître qui parle de "pressentiment", d'avis, et qui est de fait fataliste, Jacques, au contraire, ouvre les interprétations possibles, p. 94, prouvant, par le fait, qu'il s'inquiète de son avenir, et qu'il refuse de le percevoir comme inévitable.
Si bien que le "fatalisme", dans lequel Jacques n'en continue pas moins à s'obstiner, relève, à plusieurs reprises, davantage d'une réponse consolatrice à l'égard du fait accompli que d'une vision du monde conséquente. C'est ainsi qu'il est utilisé avec la paysanne tombée de cheval, au début du roman : "consolez-vous, ma bonne, il n'y a ni de votre faute, ni de la faute du docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maître : c'était qu'il était écrit là-haut, qu'aujourd'hui, sur ce chemin, à l'heure qu'il est, M. le docteur serait un bavard, que mon maître et moi serions deux bourrus, que vous auriez une contusion à la tête et qu'on vous verrait le cul." : tout le fatalisme de Jacques tient dans cette explication qui accumule, sans les relier, des événements que, par habitude plus que par raisonnement, nous enchaînons, leur succession dans la phrase les  faisant "ressentir" comme successifs dans le temps et donc reliés implicitement par un rapport de cause à effet ; il est une "consolation" devant ce qui s'est produit, il évite de chercher des responsables tout en les reconnaissant (bavard et bourrus) ; les événements se produisent, il faut en prendre son parti. Le roman se terminera de même sur le sommeil tranquille de Jacques, peu soucieux d'une éventuelle tromperie de Denise puisque "s'il est écrit là-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le seras; s'il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas ; dors donc mon ami...." (p. 330)
Le fatalisme en devient une sorte de "sagesse" à la portée de tous, minimisant les peurs et les inquiétudes, voire les regrets devant le fait accompli. Mais comme le fait remarquer Wilson, en soulignant que la formule de Jacques, "c'était écrit là-haut" est continuement contredite par les actions et les réactions du personnage,  cette répétition  "contraint le lecteur à se rendre compte qu'une formule qui explique tout n'explique rien." (p. 560, Diderot, Robert Laffont, bouquins)

2. "La gourmette" : un fatalisme lexical pour un déterminisme philosophique.

      Jacques, par ailleurs, définit son fatalisme, plutôt comme un déterminisme lorsqu'il en fait la théorie. La première explication qu'il en donne en affirmant que ses aventures "se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette." (p. 36) redouble la présentation du narrateur : "Jacques disait que son capitaine disait": dans les deux cas, c'est l'idée d'un enchaînement qui est donnée, dans la répétition du verbe "dire" (dans la principale et dans la subordonnée qui en dépend) aussi bien que dans la comparaison.
L'image de la gourmette fait concurrence dans ses discours à celle du "grand rouleau" où tout est écrit. Et lorsqu'il raconte ses tribulations de maître en maître, ce qu'il dévide est un enchaînement de causes et d'effets (p. 205).
La première version qu'il en donne est encore de l'ordre plaisant, associant deux effets sans commune mesure avec leur cause : la boiterie et l'amour. Si la balle peut produire la boiterie (comme l'affirme le chirurgien, p. 69), il n'en est pas de même pour l'amour, si l'on ne tient pas compte d'un autre faisceau de causes. Pour dérouler ce faisceau de causes et d'effets enchaînés, il faut toute la durée du roman. Ce qui est aussi une manière plaisante de faire sentir au lecteur que la "mécanique" ne l'est pas autant qu'elle peut sembler.
A plusieurs reprises, les autres  histoires viendront apporter leurs "témoignages" à  l'existence de ces enchaînements, ainsi du cheval du bourreau qui permettra de voir qu'ils ne sont pas toujours visibles-lisibles au premier coup d'oeil. Ce n'est qu'une fois Jacques vidé des étriers à la porte du bourreau que s'explique la propension de l'animal à se précipiter vers les gibets, et c'est le maître qui en explicite les chaînons : "Suivez les chaînons de votre gourmette. Vous avez besoin d'un cheval, le sort vous adresse à un passant, et ce passant, c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches patibulaires ; la troisième, il vous dépose chez un bourreau...", p. 109. Comme dans le récit de l'engagement, si le comportement du cheval s'explique par une cause, la rencontre du bourreau relève du hasard. Il y a donc combinaison de hasard et de nécessité, et non fatalité.
Les comportements du capitaine et de son ami, ceux de Gousse dans leur apparente incohérence s'expliquent par leurs "tempéraments" (les dispositions qui leur sont propres, et qu'il faut bien, selon les termes du temps, renvoyer à la nature, à ce qui serait un déterminisme psychologique). Jacques souligne à son propos :  "ne suis-je pas toujours une cause une ?". Il y aurait une propension naturelle à être-sentir d'une manière singulière qui "déterminerait" des attitudes particulières selon les circonstances, comme réponse à ces circonstances.

Ainsi la question du fatalisme est-elle plus justement posée en terme de "déterminisme", comme l'explique par ailleurs l'article "Fatalité" de L'Encyclopédie rédigé par l'abbé Morellet qui définit l'usage du mot "fatalité" comme "La cause cachée des événements imprévus, relatifs au bien ou au mal des êtres sensibles". Le roman de Diderot propose à son lecteur de réfléchir au problème essentiel du déterminisme versus liberté.
Peut-être peut-on dire qu'elle est posée par le narrateur affirmant de ses personnages, p. 47, qu'ils avançaient "sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu près où ils voulaient aller" puisque, de fait, le maître va vers un meurtre et Jacques vers la prison, ce qui n'était leur projet ni à l'un ni à l'autre, tout comme Esope se retrouve en prison alors qu'il voulait aller aux bains.
Il y a d'une part l'appréhension intellectuelle du monde et des interactions entre les hommes, reposant sur une compréhension matérialiste et excluant toute transcendance puisque, nous l'avons vu, Jacques tient fort peu à savoir qui a écrit le fameux rouleau, mais qu'en revanche, il admet avoir appris dans le grand livre la connaissance des véritables rapports existant entre lui et son maître. La métaphore du "grand livre" renvoyant de longue date à la nature. La question se déplaçant vers les possibilités qu'a l'homme de maîtriser la connaissance des causes à l'origine d'un certain effet, et le capitaine de Jacques lui-même posait la question : "Y-a-t-il un homme capable d'apprécier juste les circonstances où il se trouve ? » (p. 46), nos savoirs sont imparfaits, notre capacité sans doute aussi.
Cette conception des enchaînements inéluctables est imputée par Jacques à la vision spinoziste de son maître : « Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu'il avait puisées, lui, dans son Spinoza, qu'il savait par coeur », p. 218.
Le déterminisme semble être la seule explication rationnelle d'un monde perçu comme matière. Mais ce déterminisme laisse ouverte la question de la morale : si l'homme, comme le reste du monde, obéit, la plupart du temps dans la nescience, à des enchaînements de cause à effet, en croyant, comme le maître, à partir d'une impression subjective, être libre, p. 306, "je sens au-dedans de moi-même que je suis libre, comme je sens que je pense.", comment fonder une morale, indispensable pour rendre possible la vie en société, les relations entre les hommes ?

3. La liberté : une illusion indispensable ?

      Si le roman se moque du fatalisme naïf qui voit le destin partout, tout en posant le déterminisme comme une pensée logique et incontestable, il n'en laisse pas moins apparaître un certain "jeu" (au double sens d'espace et de caractère ludique) dans les enchaînements.
En effet, nombre d'histoires aussi viennent contredire l'inéluctabilté des enchaînements : le marquis des Arcis aurait dû ne pas supporter le déshonneur, et non seulement il le supporte mais le transforme en bonheur aux dires à la fois de l'hôtesse et de Jacques ; de même que Melle Duquênoi rappelle qu'il est tant d'honnêtes filles qui deviennent des catins que l'inverse peut être tout aussi vrai, p. 294 ; Gousse est amoral, mais la situation le déterminera à donner une réponse ou une autre selon les circonstances, générosité totale dans un cas (avec Prémontval et Melle Pigeon, avec les besoins en livres du narrateur)  ingratitude parfaite dans un autre (avec le vol des 800 livres). De même que les possibles narratifs proposés par le narrateur s'offrent comme des choix qui infléchiront le récit dans un sens ou dans un autre. Toutefois, un choix opéré, les conséquences en deviennent presque aussi mécaniques que le fait de boire trop de vin de champagne entraîne le mal être du lendemain.  L'homme est comme les personnages du roman, dans un voyage dont il ignore l'origine et dont il ne connaît pas le but, comme le maître et Jacques voyageaient  "sans savoir où ils allaient quoiqu'ils sussent à peu près où ils voulaient aller." p. 47. Il est nanti d'un "caractère" qui infléchira ses agissements, mais jusqu'à quel point ? Les circonstances ne peuvent-elles modifier la réalité ? L'homme n'a-t-il réellement aucun pouvoir ? Les chevaux sont chevaux par nature, donc déterminés, et pourtant le cheval du bourreau court irrésistiblement vers le gibet, et le cheval de selle du maître ne peut se soumettre au joug du laboureur. Il en est des hommes comme des chevaux, l'éducation les modifie. Ainsi, malgré les affirmations de Jacques que l'homme naît et reste bon ou méchant : "Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie, qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une montagne.", p. 217 (rappel d'un texte célèbre de Spinoza), il n'en soutient pas moins que tout est possible, qu'il n'y a donc que des potentialités et pas de "nature" ; et se rebelle lorsque le maître prétend qu'un Jacques n'est qu'un jacques, entendons, un paysan, un inférieur, quelqu'un dont il n'y a pas lieu, et dont il n'y aura jamais lieu, de tenir compte.
Le fils du chevalier de Saint-Ouin et d'Agathe pourrait selon les projets du maître devenir un artisan, ou Cromwell selon les possibilités ouvertes par Jacques ; de même le narrateur propose au lecteur de rêver à l'hypothèse d'un enfant de Mme de La Pommeraye et de l'abbé Hudson, lequel pourrait être un "sublime coquin" ou un "honnête  homme". Les possibles sont toujours ouverts, le déterminisme est donc battu en brêche.

Il est courant d'arguer de la lettre à Landois pour faire de Diderot un déterministe niant toute liberté. Mais il faut noter que cette lettre date de 1756, et que s'il est une pensée en mouvement, c'est bien celle de Diderot. Outre qu'une telle interprétion contrevient à toute l'entreprise des Lumières, la lettre à ce collaborateur est d'abord une lettre de circonstance destinée à essayer de "changer" l'attitude de Langlois, ce qui de fait est déjà une mise en cause d'un déterminisme sans faille et elle témoigne, tout du long, de l'exaspération qu'éprouve Diderot devant les récriminations de son collaborateur. Le mot "liberté" y recouvre l'idée de "caprice", de "comportement sans cause", chose, en effet, que Diderot estime impossible, mais si toute liberté était bannie de sa pensée, comment expliquer cette phrase : "Adoptez ces principes si vous les trouvez bons, ou montrez-moi qu'lis sont mauvais. Si vous les adoptez, ils vous réconcilieront aussi avec les autres et avec vous-même.": à Landois est donc offert un choix, celui de continuer à se rendre malheureux, ou de prendre la décision de changer. Si Landois n'est que le résultat d'un déterminisme, cette proposition n'a aucun sens. Ainsi, tout ce que peut prouver cette lettre c'est que Diderot posait déjà le problème de l'oscillation entre déterminisme et liberté.

     Le roman n'est pas chargé de résoudre, donc de détruire, ce qu'on pourrait presque appeler une aporie, mais de la rendre sensible et visible. Ce  tourniquet, dans lequel le philosophe est pris et nous prend à notre tour : le déterminisme est une pensée rigoureuse mais si l'on s'en tient au déterminisme, il ne peut plus être question de liberté, or, ce n'est pas une postulation tenable pour un philosophe puisqu'elle interdit toute intervention sur le monde réel, alors que la philosophie (au XVIIIe siècle) est un combat pour changer ce même réel.
      D'un autre côté, même la nature est susceptible d'être changée : un cheval peut devenir cheval de bourreau, "déterminé" à monter vers les gibets, un cheval "déterminé" à être de selle ne peut plus devenir un cheval de labour, il s'agit toutefois toujours de chevaux, donc sur un même donné de base, des formes différentes d'être dans le monde peuvent se développer. De même que les paysans peuvent être des révoltés sans but apparent, p. 46, ils peuvent aussi se révolter pour une  cause (et non par seule réaction au passé), la solidarité avec le colporteur, p. 62,  et mieux encore pour la justice, lorsqu'ils procèdent à l'arrestation de Jacques complice, à leurs yeux, d'un meurtre, p. 325, les hommes, eux aussi, peuvent changer; il faut donc postuler un certain degré de liberté permettant d'agir sur les causes et de les modifier pour obtenir des effets autres que ceux qu'auraient dû provoquer les premières.
Ainsi de la dispute sur les femmes que résume le narrateur en ponctuant chaque argument contraire au précédent par "et ils avaient tous  deux raison" (p. 56) : la nature offre toutes les possibilités.
     Mais dans le même temps, la liberté semble toujours discutable, car la recherche des raisons d'une action finit toujours par reconduire à un enchaînement de causes et d'effets, ainsi des amours de Jacques où chaque événement produit un effet qui, devenant la cause d'un autre événément, finira par le conduire au château de Desglands où il connaîtra Denise.
Si bien que le lecteur est perpétuellement joué et balancé de déterminisme en liberté et de liberté en déterminisme sans pouvoir réellement trancher entre les deux postulations.
      Sans doute convient-il de laisser le mot de la fin à Cassirer (La Philosophie des Lumières), cité par Wilson (p. 561) :
"Selon Diderot, c'est cette oscillation entre les deux pôles de la liberté et de la nécessité qui referme le cercle de la pensée et de l'existence. Par cette oscillation, et non par une simple assertion ou dénégation, nous pouvons découvrir le concept de nature qui englobe tout, ce concept qui, en dernière analyse, dépasse aussi largement l'accord et la contradiction, le vrai et le faux, que le bien et le mal car il inclut les deux extrêmes sans différenciation."



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