Essais, III, 13, "De l'expérience", Michel de Montaigne, 1588/1595

coquillage



Dali

Frontispice d'une édition étasunienne (Doubleday & Compagny) de 1947.
Il s'agit d' une sélecion d'essais illustrés par Salvador Dali (1904-1989) Le frontispice est accompagné de ces mots "Hommage à la France"

Lire les Essais

     Les Essais, rédigés par Michel de Montaigne tout au long de sa vie, à partir de 1571, date à laquelle il s'installe dans sa maison, sur ses terres, jusqu'à sa mort en 1592, est un ensemble de 107 chapitres répartis en trois livres. Oeuvre interminable, s'il en fût, puisque d'une édition l'autre, leur auteur relit, annote, ajoute, complète. Ainsi à la première édition, à Bordeaux en 1580, de deux livres (57 chapitres pour le I, 37 pour le II) l'édition parisienne de 1588, ajoute-t-elle, outre les additions aux deux premiers livres, un troisième livre (13 chapitres). Enfin, l'édition posthume de 1595 établie par Marie de Gournay et Pierre de Brach, prend en compte les relectures faites par Montaigne entre 88 et 92. Il le disait lui-même à sa manière: "Qui ne voit que j'ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'irai autant qu'il y aura d'encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens pas mes fantaisies" (III, 9, Pléiade, 1962, p. 922), les "fantaisies" étant à entendre comme les productions de l'esprit et, quoique l'auteur aime fort à les dénigrer, il ne s'agit pas d'élucubrations mais de réflexions.
     Comment lire les Essais ? on peut s'y prendre de deux manières. Ouvrir le livre à la première page et lire jusqu'à parvenir à la dernière, comme on le ferait d'un roman, d'une autobiographie, de mémoires, dans la mesure où la progression chronologique de l'action importe à la compréhension. Mais les Essais, comme le pluriel l'indique soulignant la multiplicité, n'étant ni des mémoires, ni une autobiographie, encore moins un roman, il est possible de choisir une lecture vagabonde, piochant au hasard des curiosités éveillées par un table des matières aux titres souvent énigmatiques, comme le ferait le lecteur d'un recueil de poèmes. Peut-être était-ce ainsi que Montaigne lui-même en envisageait la lecture puisque immédiatemment après l'adresse "Au lecteur", "C'est ici est un livre de bonne foi, lecteur...",  l'édition de 1588 présente un sommaire de tous les titres des chapitres répartis selon leurs livres.  Ainsi le lecteur était-il avisé du contenu du livre, en gros et en détail, avant d'éventuellement procéder à un choix, selon le moment ou selon son humeur. Et ce d'autant qu'en feuilletant le livre, il ne pourra manquer d'être frappé par la récurrence de certains thèmes comme la nature, la mort, la justice, le corps, la souffrance, le plaisir, comme il pourra noter que les éléments d'auto-portait promis à l'orée du texte se donnent plutôt à la façon d'un puzzle dont les pièces se dispersent au fil de chacun des essais. Si bien que la réflexion dans laquelle il est invité à s'engager relève bien davantage de la spirale que de la ligne droite, que chaque essai peut être regardé, à bon droit, comme une sorte de miroir de sorcière où se reflète, sous un certain angle, l'ensemble.

Le chapitre 13 du livre III

     C'est le dernier chapitre de l'oeuvre. Et comme, entre 1588 et 1592, Montaigne n'a ajouté ni d'autres chapitres, encore moins un autre livre, il peut apparaître comme le couronnement de la réflexion, sinon sa conclusion, puisque nous avons dit que l'auteur ne cesse de la reprendre et de la creuser.


     Contextes
     Comme les autres chapitres de ce troisième livre, rédigés entre 1585 (fin du mandat de maire de Montaigne) et 1587, il l'a été dans des temps difficiles. Recrudescence de la guerre civile en Guyenne (8e guerre de religion), ce qui signifie non seulement des batailles, rangées ou non, des exactions diverses aussi terribles d'un côté que de l'autre, mais aussi des troupes de soldats rançonnant le pays ; épidémie de peste, qui débute en juillet 1585, contraignant Montaigne et sa famille à six mois d'errance afin d'échapper à la contagion, particulièrement sévère puisque Bordeaux aurait comptabilisé 14.000 morts, ce qui fait beaucoup pour une population d'environ 40.000 âmes. A ces circonstances extérieures, ajoutons que Montaigne a dépassé la cinquantaine, qu'il souffre, depuis une dizaine d'années (1578, les premières crises), de la maladie de la pierre ou gravelle (calculs rénaux), maladie dont les crises sont particulièrement douloureuses. Tout cela ne l'a pourtant pas empêché de poursuivre son oeuvre.
     Le chapitre 13 est intitulé "De l'expérience". Le titre, comme d'autres semblables, (par exemple "De Démocrite et Héraclite", I, 50) est construit sur un latinisme (de + ablatif) où la préposition a le sens de "à propos de", "au sujet de". Montaigne aime assez ce type de titrage (38 sur 57 dans le premier livre, 12 sur 13 dans le dernier) qui apparaît comme plus ouvert qu'un autre, car proposer une réflexion "à propos de" permet toutes les digressions en ce qu'une idée en fait surgir une autre et de fil en aiguille élargit le propos, sans le perdre vraiment de vue, néanmoins, comme le dit Montaigne (III, 9) lui-même : "Cette farcissure est un peu hors de mon thème. Je m'égare mais plutôt par licence que par mesgarde ; mes fantaisies se suivent mais parfois c'est de loin ; et se regardent, mais d'une vue oblique." (p. 973)
     Le terme "expérience", par ailleurs, est un terme polysémique puisqu'il renvoie à l'acquisition de connaissances par la pratique et l'usage, en même temps qu'à l'ensemble des connaissances ainsi acquises mais désigne aussi une épreuve destinée à vérifier une hypothèse, ou encore l'accumulation vécue de faits, d'événements dont on a tiré une leçon. Venant clôturer un livre intitulé "Essais", ce chapitre semble donc proposer le bilan de ces diverses expériences (c'est aussi l'un des sens du mot essai), peut-être en tirer la théorie, en généraliser (ou en synthétiser) les acquis.
     Si l'on met en regard de ce dernier essai, le premier (I, 1), l'adresse au lecteur qui le précède, et l'essai 37 qui clôt le deuxième livre, autrement dit le point de départ, et le premier point d'arrivée (provisoire), apparaissent un certain nombre de constantes.
     L'adresse "Au lecteur", sans doute écrite vers 1579, se construit sur un apparent paradoxe, à la fois attirant, "un livre de bonne foi" et repoussant le lecteur : "ce n'est pas raison que tu emploies ton temps en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc" Or quel est ce sujet ? "moi-même" dit-il, c'est-à-dire "la matière de mon livre", autrement dit le matériau (ou les matériaux) entrés dans la construction de l'oeuvre, mais c'est aussi ce qui entre en discussion, en somme ce qu'il s'agit d'éclairer, de mieux saisir. Ainsi semble se proposer un projet autobiographique, un auto-portrait destiné aux proches, comme il le redit en diverses occasions, par exemple en rappelant avoir vu à Bar-Le-Duc, en 1559, un tableau, "pour la recommandation de la mémoire de René, Roi de Sicile, un portrait qu'il avait lui-même fait de soi. Pourquoi n'est-il pas loisible de même à un chacun de se peindre de la plume, comme il peignait d'un crayon ?" (Pléiade, p. 637)
     Le premier chapitre, quant à lui, interroge, à travers une série d'anecdotes puisées dans l'histoire antique ou plus récente (exemples du prince noir ou de Conrad III), la diversité des comportements humains : tel se laisse aller à la mansuétude si sa pitié est éveillée, tel autre, au contraire, si la fermeté devant l'adversité force l'admiration ; mais aucune réponse n'est prévisible puisque implorer comme résister peuvent conduire tout aussi bien au supplice et à la mort. Imprévisibles diversités que synthétise l'affirmation : "Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme. Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme." (Pléaide, 1962, p. 15) Les deux termes, l'adverbe "merveilleusement" et l'adjectif "vain" sont polysémiques ; le premier marquant l'étonnement, mais aussi pour une part l'inquiétude devant ce qui n'est pas compréhensible, et le second la faiblesse, l'inconsistance tout autant que l'inconstance (on aura déjà noté que l'adjectif "vain" se trouve souvent sous sa plume), ce que redoublent les deux autres adjectifs "divers" et "ondoyant", insistant sur la multiplicité et le caractère instable de l'être humain. Le seul élément d'auto-portrait qui y apparaît briévement consiste à noter qu'il est lui-même plutôt enclin à la mansuétude : " Car j'ai une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude." (p. 12) dont il souligne qu'il n'y a pas à se vanter puisqu'il s'agit d'une "étonnante faiblesse" (rappelons-nous que Montaigne est gentilhomme et comme tel considère l'activité militaire comme la plus enviable ; on ne sache pas que "miséricorde" et "mansuétude" soient des qualités militaires).
     Le chapitre 37 qui clôt les deux premiers livres joint ces deux pistes, celle de la connaissance de soi et celle de l'enquête, non sur la nature, mais sur la "condition" humaine : "Je me suis envieilli de sept ou huit ans depuis que je commençai ; ce n'a pas été sans quelque nouvel acquêt. J'y ai pratiqué la colique par la libéralité des ans. Leur commerce et longue conversation ne se passe aisément sans quelque tel fruit" (p. 737). Ce premier bilan insiste sur le caractère physique de la condition humaine. Un homme, c'est d'abord un corps, sujet au temps (vieillesse) et aux disfonctionnements (maladie). Notre santé mentale dépend, en grande partie, de notre santé physique et cette dernière ne peut être remise à la médecine. Dans un "allongeail" (Joli mot que le dictionnaire de l'Académie donne comme un hapax. Montaigne est le seul à l'utiliser) postérieur à 1588, il distingue "justice" et "médecine" (noble vertu) des activités exercées sous ce nom, lesquelles il condamne comme "vicieuses". Cette critique raisonnée de la médecine s'appuie sur son expérience vécue de la maladie.



De l'expérience

     Le dernier des Essais reprend, d'une certaine manière, l'ensemble du parcours en commençant par ces mots : "Il n'est désir plus naturel que le désir de connaissance." Pour y parvenir, deux voies s'offrent, celle de la raison (entendement, jugement), celle de l'expérience. Si les voies de la raison sont les meilleures, elles ne sont pas toujours faciles à mettre en oeuvre, reste donc l'expérience. Nous avons déjà souligné les multiples sens de ce mot : parce que "expérience" désigne des réalités multiples et différentes, elle est "un moyen plus faible et moins digne" ; en seront témoins les lois, tentant par leur démultiplication de rendre compte de réalités toujours diverses, et finissant par aboutir à tout sauf à la justice, ou la médecine, toujours défaillante. Que reste-t-il ? le grand précepte de Socrate, "Connais-toi toi-même" gravé au fronton du temple d'Apollon à Delphes. Les Essais s'y sont appliqués durant plus de trois lustres au moment où s'écrit le chapitre final :"Je m'étudie plus qu'un autre sujet. C'est ma métaphysique, c'est ma physique" (p. 1050), autrement dit c'est aussi l'élaboration d'une philosophie (dont métaphysique et physique sont les deux volets), au sens strict, un amour de la sagesse et donc sa quête. De cette étude découle de nombreux avantages.
Le premier, la possibilité de se corriger, de percevoir nos défaillances, de nous méfier de nous-mêmes, de nos jugements : "D'apprendre qu'on a dit ou fait une sottise, ce n'est rien que cela ; il faut apprendre que l'on n'est qu'un sot, instruction bien plus ample et plus importante." ajoute-t-il après 1588.  L'essentiel est, en effet, de penser juste. Or penser juste, c'est d'abord constater nos limites "mon apprentissage n'a d'autre fruit que de me faire sentir combien il me reste à apprendre" (p. 1052) car "L'affirmation et opiniâtreté sont signes exprès de bêtise" (p. 1053). Flaubert, quelques siècles plus tard, grand lecteur de Montaigne, résumera par "Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure" (Lettre à Bouilhet, 4 septembre 1850).
D'autre part, penser juste, c'est aussi faire part au corps, autre limitation de "l'humaine condition". Corps et esprit ne sont pas séparés comme certains le prétendent (en gros, la plupart des philosophies) : "Moi, qui ne manie que terre à terre, hait cette inhumaine sapience qui nous veut rendre dédaigneux et ennemis de la culture du corps." (p. 1086) Cette mixité de la condition humaine, il la rend sensible en parlant des "plaisirs présents, de la loi humaine et générale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels." Le deuxième est donc d'avoir saisi la "condition humaine" à travers ses perpétuelles transformations, physiques autant qu'intellectuelles, car en s'étudiant, Montaigne a découvert, assez vite, qu'il n'y a rien de fixe chez l'être humain, comme il le posait déjà dès son premier chapitre, "divers et ondoyant" qualifiait-il l'homme.
Le troisième, c'est de pouvoir regarder, à leur tour, les autres, et les comprendre : "Cette longue attention que j'emploie à me considérer m'apprend à juger aussi passablement des autres" (p. 1053) En somme, cette étude du soi débouche sur une compréhension, sans doute relative, mais meilleures en tous cas, de ce qui nous entoure. Elle a comme plus grand mérite de nous rendre attentif.


 
Dali

Illustration de Salvador Dali pour le dernier chapitre des Essais, Doubleday & Compagny, 1947.


     Montaigne, qui a l'art de la formule aisément tournée en maxime, en fournit ici quelques-unes qui peuvent s'entendre comme des règles de savoir vivre :" Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre c'est de vivre à propos" (p. 1088) ; "Il n'est rien de si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie" (p. 1091) ; "Pour moi donc j'aime la vie et la cultive telle qu'il a plu à Dieu nous l'octroyer" (p. 1093), "telle qu'il a plu..." c'est-à-dire dans toutes ses dimensions, celles des plaisirs sensibles, comme celles de ses limitations (vieillesse, maladies, etc.) ; "Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste" (p. 1094) : "Que l'esprit éveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arrête la légèreté de l'esprit et la fixe" (p. 1095) et cette remarque, rendue célèbre par son plagiat pascalien (lequel pillait éhontément Montaigne), "Ils [les philosophes contempteurs du corps] veulent se mettre hors d'eux et échapper à l'homme. C'est folie ; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes ; au lieu de se hausser, ils s'abattent." (p. 1096) Où Montaigne s'inscrit dans une tradition philosophique de l'échelle des êtres. Boèce (Consolation de la philosophie, 524), avant lui, voyait dans l'aspiration au bien de quoi rapprocher l'homme du divin, dans son abandon, la relégation à l'état bestial dont il fournissait des exemples concrets, avidité et violence du loup ou colère du lion, etc. (Rivage-poche, 1989, traduction de Colette Lazam, p. 161-62). L'opposition montaignienne est plus terre à terre, en quelque sorte, nier son corps revient à se nier soi-même, s'abstraire de la condition humaine (ou croire le faire, puisque c'est une flagrante impossibilité), et donc tomber dans la "bêtise" consistant en "cette arrogance importune et querelleuse, se croyant et se fiant toute à soi" (p.1052).
Et enfin ce rappel, frappant, parce qu'imagé, de la condition humaine "Si avons-nous beau monter sur des échasses, encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sus notre cul." Des bergers gascons de la grande Lande (terre particulièrement misérable) au roi lui-même, nous ne sommes que des hommes, soumis aux mêmes nécessités, comme il l'écrivait un peu plus haut "Et les Rois et les philosophes fientent, et les dames aussi." (p. 1063)

     "De l'expérience", comme tous les Essais est un régal sur tous les plans. C'est un régal pour les yeux et les oreilles car la langue de Montaigne est profondément savoureuse. C'est une fête de l'esprit car le lecteur suit avec bonheur les méandres d'une réflexion qui finit toujours par retomber sur ses pieds, qui nous promène, nous amuse, nous intrigue, nous interroge jusques et y compris dans des détails de vie quotidienne qui se révèlent riches d'enseignement pour peu que l'on y prenne garde.

Et le lecteur de faire sienne la formule de Nietzsche "Qu'un tel homme ait écrit,vraiment la joie de vivre sur terre en a été augmentée"




A lire
: Dans le magnifique Montaigne en mouvement de Starobinski (Gallimard, 1982), le chapitre IV, "Le moment du corps", qui éclaire la complexité des rapports de Montaigne avec la médecine de son temps, permettant de dépasser le simple effet de satire anti-médicale que l'on pourrait croire à l'oeuvre dans ce chapitre (comme dans d'autres, d'ailleurs, comme le dernier du livre II)



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