28 février 1533 : Michel de Montaigne

coquillage


Commencements

     Le 28 février 1533, Un enfant mâle naît au château, nous disons aujourd'hui, quoique l'écrivain n'ait jamais utilisé ce terme, au château donc de Montaigne, sis à environ 8 km au nord de Castillon-la-Bataille, et à 65 km à l'est de Bordeaux. Ses parents sont Pierre Eyquem de Montaigne et Antoinette née Louppes de Villeneuve. Il est leur troisième enfant, mais les deux premiers sont morts en bas âge, Michel sera donc l'aîné d'une fratrie de sept (quatre garçons et trois filles). Les parents sont issus de deux famille fortunées. La fortune des Eyquem a commencé, dans le commerce, au début du XVe siècle, avec Ramon Eyquem qui a acquis la seigneurie de Montaigne, en 1477 : plus de 300 hectares de vignes, champs, prairies et bois. Son fils Grimon (grand-père de notre auteur) devient jurat de Bordeaux en 1485. Les "jurats" sont des magistrats municipaux qui, entre autres fonctions, élisent le maire. Le fils aîné de Grimon, Pierre Eyquem, devenu seigneur de Montaigne après la mort de son père (en 1519), accompagne François Ier dans sa campagne d'Italie (1519-1528). La famille est maintenant tout à fait sortie du négoce, elle a pignon sur rue, joue son rôle dans le monde du pouvoir. Pierre Eyquem accèdera à la mairie de Bordeaux, et s'entend à faire fructifier son bien ; entre autres choses, il améliore sa maison, la fortifie, construit les tours d'angle. La fortune de la famille maternelle est elle aussi bien installée tant à Bordeaux qu'à Toulouse, où elle a fourni au moins un capitoul (magistrat municipal, équivalent du "jurat" bordelais). Si cette famille maternelle a certainement des origines espagnoles, peut-être juives, ce passé a bien disparu dans les flots du passé, tant et si bien que Michel ne semble jamais en avoir rien su.
L'enfant est mis en nourrice chez des paysans et en donnera, sur la fin de sa vie (Livre III, chap. 13 des Essais) une explication morale, lui faire vivre la vie du peuple pour la comprendre et ne pas se détourner de ses devoirs envers les pauvres. Pour la même raison, il aurait eu pour parrain un voisin pauvre ("il me donna à tenir sur les fonts baptismaux à des personnes de la plus basse condition" dit-il). Une coutume que respecteront encore Montesquieu et Buffon au XVIIIe siècle.
Deux ans après, l'enfant est ramené au château et confié à un précepteur allemand ignorant le français et chargé expressément de ne parler que le latin à son pupille, consigne généralisée à toute la maisonnnée. Pierre Eyquem n'avait pas seulement guerroyé en Italie, il y avait découvert ce que nous appelons l'humanisme, la certitude que le savoir est une nécessité et que les grands textes de l'antiquité en sont le premier réservoir, que l'instruction n'est pas nécessairement un châtiment.
A six ans (1539 ou 1540), il entre au Colllège de Guyenne qui passe pour un des meilleurs de France. Il y restera sept ans. Il y apprend le français, sans pour autant négliger le latin qu'il parle comme sa vraie langue maternelle, sous la férule de maîtres renommés (Elie Vinet, Marc-Antoine Muret, George Buchanan, auxquels rend hommage leur ancien élève, des années après, dans ses Essais, I, 26, Pléiade, 1962, p. 173)
Quand il quitte le Collège, la situation bordelaise est terrible. La révolte des "pitaux" (1548) a entraîné une féroce répression ; exécutions sommaires, arrestations, condamnations à mort, dissolution du Parlement, suppression de la fonction de maire : lorsque la ville sera de nouveau autorisée à en avoir un, son mandat sera limité à deux ans. Pierre Eyquem juge sans doute plus sain d'envoyer ailleurs son fils pour poursuivre des études, peut-être à Toulouse. N'oublions pas qu'il y avait une parentèle maternelle. Mais les biographes discutent encore pour savoir si ce n'est pas plutôt à Paris. En tous cas, Michel de Montaigne est sorti de l'enfance et entre dans sa vie d'adulte.




portrait de Montaigne

Portrait de Michel de Montaigne, huile sur bois, peinture anonyme (longtemps attribuée à Dumonstier), école française du XVIe siècle, Musée Condé, Chantilly.
Le collier est celui de chevalier de l'Ordre de Saint-Michel qui lui est conféré en 1571.





Bordeaux
pour agrandir cliquer sur l'image

plan de Bordeaux au XVIe siècle, extrait du Théâtre des cités du monde, Georg Braun et Frans Hogenberg (1572 à 1617) auquel a collaboré Abraham de Bruyne.
Le cartouche porte "Civitatis Burdegalensis in Aquitanea." (Burdigala est le nom romain de Bordeaux)

La vie publique

L'année 1554 est celle où Pierre Eyquem devient maire de Bordeaux, où Michel devient conseiller à la cour des aides de Périgueux (son oncle, Pierre Eyquem, seigneur de Gaujac, lui résigne son siège) ; c'est aussi l'année où entre au parlement de Bordeaux Etienne de la Boétie qui va jouer un si grand rôle dans la vie de Montaigne.



Etienne de la Boétie
(1530-1563) : "parce que c'était lui, parce que c'était moi" (Essais, I, 28, Pléiade 1962, p. 187. La formule si célèbre est, en fait, un ajout tardif, postérieur à 1588, rédigé en deux reprises). Né à Sarlat dans une famille bourgeoise, fortunée, appartenant à la magistrature, orphelin à 10 ans, il reçoit une éducation soignée et sera un brillant helléniste. Il est licencié en droit à l'université d'Orléans en 1553, et achète sa charge au parlement de Bordeaux qu'il intègre en 1554, il jouera un rôle de diplomate entre catholiques et huguenots à partir de 1560. De Thou dit de lui que ses capacités oratoires étaient exceptionnelles. Il est l'auteur d'un petit livre explosif, De la servitude volontaire, dont les protestants vont s'emparer pour le publier sous le titre Contr'un, en 1574. Il semble bien, malgré les dénégations de Montaigne, avoir été écrit après la répression qui s'est abattue sur l'Aquitaine en 1649 ; pensons que La Boétie n'avait pas encore 20 ans, et que ce texte circulera, manuscrit, dans tout le milieu parlementaire. Mais il est aussi auteur de poésies que Montaigne publiera après sa mort, et de traductions du latin et du grec. Il meurt brutalement, le 18 août 1563, après 10 jours d'un mal que ses biographes identifient différemment, peste, tuberculose, dysenterie... Il lègue ses papiers et sa bibliothèque à Montaigne.



Pendant sa mandature (1554-1556), Pierre Eyquem fait un voyage à Paris "pour les affaires de la ville" dit la Chronique de Jean Darnal. Il est probable que son fils aîné l'accompagne. Les voyages à Paris seront nombreux dans la vie de ce Gascon.



Porte de la grosse cloche

La porte saint-Eloi dite de la grosse cloche, détail d'une gravure, début XIXe siècle. Construite à la fin du XVe siècle, elle reste l'un des rares témoignages du temps de Montaigne. La cloche jouait un rôle important dans la vie des Bordelais, et dans les cas de séditions, comme en 1548, l'autorité royale la supprimait. Les Bordelais ne la retrouvèrent qu'en 1561.

La Cour des Aides de Périgueux étant dissoute en 1556, Montaigne est transféré au parlement de Bordeaux, à la chambre des enquêtes. C'est ainsi qu'il fera la connaissance de la Boétie et que se noue une amitié que la mort même ne dénouera pas puisque les Essais, seul ouvrage de l'ancien parlementaire hormis le "Journal de son voyage en Allemagne et Italie" (qui ne sera publié qu'à la fin du XVIIIe siècle), en est tout imprégné et pas seulement dans le chapitre consacré à l'amitié (I, 28).
Mais l'entrée dans la vie d'adulte, ce n'est pas seulement endosser des responsabiltés (au Parlement), rencontrer l'amitié, c'est aussi entrer dans des temps politiques troublés dans lesquels Montaigne va vivre le reste de sa vie. Depuis 1534, les tensions s'exaspèrent entre les catholiques et les partisans d'une réformation de la religion, d'abord considérés comme Evangélistes, puis Protestants, Huguenots (terme péjoratif visant à les déconsidérer). Le sud de la France, et la Guyennne, en particulier, était région où les idées calvinistes s'étaient répandues. On comptait alors 7000 Protestants, à Bordeaux, sur 40.000 habitants. Peut-être faut-il y voir l'expression d'un refus de la monarchie (après tout la Guyenne n'est française que de fraîche date, 1472), l'opposition du "sud" contre ce "nord" dont il se sentait asservi. Ces temps difficiles qui tournaient vivement en émeutes, voire en massacres, voient le jeune Michel de Montaigne jouer un rôle de plus en plus consistant, comme en témoignent ses fréquents séjours à la Cour. En 1559, il est dans la suite de François II, à Bar-le-Duc. Il est de nouveau à Paris, en 1561, pour traiter des troubles religieux en Guyenne. En 1562, il assiste ou participe au siège de Rouen, dans la suite de Charles IX. Il y rencontre des Tupinambas, des hommes venus de la France Antarctique, cette éphémère colonie française installée dans la baie de RIo de Janeiro (Brésil).
Quoique Montaigne appartiennent plutôt au monde des "Ligueurs", ces catholiques extrémistes autour de la famille des Guise, il est probable que l'influence de la Boétie jointe à son expérience propre des misères entraînées par ces guerres incessantes, ces massacres, ces assassinats, sans compter l'existence dans sa propre famille de convertis (un des ses frères et une de ses soeurs) l'a sans doute poussé dans la voie où il s'engage de plus en plus, celle de la conciliation.
La vie se poursuit, avec ses malheurs personnels et d'abord la mort de la Boétie dont Montaigne relate les derniers moments dans une longue lettre à son père qu'il insèrera à la fin du recueil des oeuvres de son ami (mais sans le Discours de la servitude volontaire qu'il tient à faire passer pour un simple exercice scolaire) en 1571.
En 1565, Montaigne a 32 ans, il épouse Françoise de la Chassaigne, la fille d'un collègue du Parlement. Le couple aura six enfants, six filles, dont une seule survivra, Eleonore, née en 1571, les autres mourront entre quelques jours et quelques mois. Expérience renouvelée de la fragilité de la vie. En 1568, c'est son père, Pierre Eyquem, qui meurt, et dans le partage de la succession, le château et les terres attenantes lui reviennent, ce qui le fait seigneur de Montaigne à son tour. Peut-être est-ce alors qu'il abandonne le patronyme de Eyquem, pour n'être plus que Michel de Montaigne.
L'année siuvante, 1569, nouveau voyage à Paris, pour faire éditer sa traduction de la Théologie naturelle (1436) de Raimond Sebond, traduction entreprise à la demande de son père.


C'est probablement dans ces années-là, entre 1567 et 1570, "Pendant nos troisièmes trouble ou deuxièmes (il ne me souvient pas bien de cela)" dit-il dans "De l'exercitation" (II, 6), que se produit l'accident qui va lui aussi jouer un rôle dans la suite de sa vie, peut-être comme catalyseur de son désir de retraite et de réflexion. Il fait une chute de cheval, extrêmement violente comme il le raconte au chapitre VI du livre II (Pléiade, 1962, pp. 352/53) qui le laisse évanoui plus de deux heures. Avoir ainsi frôlé la mort l'a sans doute conforté dans l'idée qu'il était temps de peser sa vie, voire de peser LA vie.
A peine revenu à Bordeaux, il vend sa charge de conseiller (avril 1570) puis repart pour Paris faire publier les oeuvres de la Boétie. Cela fait bien des allers-retours, mais Montaigne rappelle, à plusieurs reprises, dans les Essais, qu'il aime chevaucher, et même l'accident n'y a rien changé. Ainsi qu'il le dit en III, IX après une citation de Virgile "Pour moi si les destins me permettaient de vivre / A ma guise..." je choisirais à la passer le cul sur la selle." (Pléiade, 1962, p. 965)



"Le sein des doctes vierges"

Montaigne se retire en sa maison et installe sa "librairie" dans la grosse tour d'angle qui passe ainsi de son statut militaire (elle était chargée d'assurer la défense de la demeure) à celui de centre de savoir et de réflexion, chapelle au rez-de-chaussée, chambre au premier, cabinet de travail et librairie au second ; il fait apposer, dans le cabinet, une inscription latine marquant le départ de cette nouvelle vie, "dans le sein des doctes vierges" et une autre vouant à la mémoire de la Boétie, "l'ami le plus doux, le plus cher et le plus intime", "ce studieux appareil dont il fait ses délices". Il fera orner les poutres et solives de l'édifice de sentences grecques et latines.
Mais cette retraite, pour avoir été réelle, et productive, puisqu'en sortent les Essais, n'est pas totalement à l'abri du monde extérieur. Si Montaigne n'est plus parlementaire, il n'en reste pas moins un homme inséré dans des réseaux de pouvoir.
L'année même de sa retraite, il a été nommé ambassadeur de France, fait chevalier de l'ordre de saint-Michel, par l'entremise de Gaston de Foix-Candale (1511-1591), marquis de Trans (un voisin certes, mais aussi un "ligueur" acharné) et en septembre 1571, Charles IX le nomme gentilhomme ordinaire de sa chambre. Tous ces titres sont en grande partie honorifiques, mais ils soulignent le statut de leur porteur, au plus près du pouvoir et ses charges de diplomate, qui pour l'être dans la discrétion, n'en est pas moins souvent sollicité.
Toutefois Montaigne s'adonne à ses études. Il lit et annote ses lectures. Ce qui va devenir les Essais commence là, dans ce dialogue entre lecture et écriture. La plus grande partie du premier livre date des années 1572-73. Et Montaigne choisit d'écrire en français ce qui est s'inscrire, de fait, dans une modernité, mouvante au demeurant, puisque cette langue est si labile, alors, qu'il se demande si sa langue sera encore comprise cinquante ans plus tard.



la tour

Château de Montaigne, à droite la tour dont il avait fait sa bibliothèque cabinet de travail.
Dessin anonyme antérieur à l'incendie de 1885 qui détruit l'ensemble à l'exception de la tour.


L'année 1574 voit le début de la cinquième guerre civile. Montaigne, avec d'autres gentilhommes de Guyenne, rejoint l'armée royale, commandée par le duc de Montpensier. La bataille n'aura pas lieu, mais le duc l'envoie en mission auprès du parlement de Guyenne.
Les années qui suivent sont studieuses, entrecoupées sans doute de voyages à Paris. Nouveau tournant dans sa vie, vers 1577/78 se manifestent les premières atteintes de la "maladie de la pierre" (son grand père et son père en ont aussi souffert) sous forme de douloureuses coliques néphrétiques. Il va lui falloir apprendre à vivre avec ces crises qui sont, certes, intermittentes, mais violentes et éprouvantes.
En 1577, Henri de Navarre (le futur Henri IV, lequel a épousé, en 1572, Marguerite de Valois, fille de Catherine de Médicis, soeur des rois de France qui se succèdent durant la vie de Montaigne, puisque à Charles IX, mort en 1574, a succédé son frère Henri III), dont la résidence ordinaire se situe à Nérac (environ 100 Km au sud de la résidence de Montaigne), le nomme gentilhomme de sa chambre. L'année siuvante, Montaigne ajoute à sa propriété quarante hectares de forêt (Bretanor), ce qui lui permettra d'offrir une chasse à Henri de Navarre quand ce dernier lui rendra visite, en décembre 1584.
En mars 1580, la première édition des Essais en deux livres est publiée à Bordeaux, ensuite de quoi Montaigne part à Paris où il est en juin et offre à Henri III un exemplaire de son livre, puis il rejoint l'armée royale au siège de la Fère. En septembre, accompagné de son plus jeune frère, Bertrand de Mattecoulon (de 27 ans son cadet, puisque né en 1560), de Charles d'Estissac, fils d'une de ses amies, et de quelques autres jeunes gens, Montaigne prend la route dans le but d'atteindre Rome. Voyage de curiosité mais aussi de santé puisqu'ils s'arrêtent dans les stations thermales alors renommées où Montaigne "prend les eaux". Le voyage dure un peu plus d'un an, puisqu'il n'est de retour à Montaigne qu'en novembre 1581, possesseur d'une "bulle authentique de bourgeoisie romaine", dont il n'est pas peu fier ; il en transcrit les formules au chapitre IX du livre III (Pléiade, 1962, p. 978), reconnaissant, cependant, aussi que ce n'est guère plus que manifestation de vanité. Les détails nous en sont connus par le journal (mentionné plus haut) qu'un secrétaire tient d'abord, qu'il poursuit lui-même ensuite, à partir du 16 février 1581, en italien et en français. Entre temps, au mois d'août, il a été élu maire de Bordeaux. C'était un bon choix dans la mesure où Montaigne avait à la fois ses entrées auprès du roi de France et auprès d'Henri de Navarre, ce qui, en ces temps troublés permettait des négociations. Sans compter qu'il note dans ses Ephémérides que le roi avait "trouvée très agréable" cette nomination et lui "commandait"  de s'en venir à sa charge. Il n'y avait guère moyen de se récuser.


Rome

Plan de Rome, miniature anonyme, Bnf.


Son mandat semble avoir agréé à ses concitoyens puisqu'il est réélu en 1583. Ce second mandat de deux ans va se dérouler dans un contexte très difficile, la Guyenne est en proie à deux malheurs : la guerre civile entre protestants et catholiques et la peste.
C'est en 1582 que paraît une nouvelle édition des Essais, toujours à Bordeaux, toujours en deux livres, mais avec additions et corrections.
Lorsque finit son mandat en 1585, la peste et la guerre continuent leurs ravages et Montaigne abandonne sa maison avec famille et serviteurs. Il n'en continue pas moins ses lectures, comme la révision des Essais. C'est un véritable travail de rumination et de création, puisqu'entre 1585 et 1587, il rédige la plus grande partie du livre III.
L'année 1588 est une année particulière dans cette vie déjà si occupée. Il part à Paris pour faire éditer chez Abel L'Angelier les Essais qui sont maintenant trois livres, les deux premiers fortement retouchés, le troisième inédit. Sur son chemin, près d'Angoulème, au coin d'un bois, au sens strict, il est attaqué et dévalisé par des Protestants, lesquels, ensuite, lui rendent ses biens. A Paris, il tombe malade ; son ami, le poète Pierre de Brach dira même qu'il était à l'article de la mort. Le 12 mai, journée des barricades, Henri III fuit la ville, Montaigne est de sa suite. A son retour, en juillet, il est arrêté par des Ligueurs et conduit à la Bastille dont Catherine de Médicis le fait sortir immédiatement.
Au début de son séjour, il a fait la connaissance de Marie Le Jars de Gournay (1565-1645). La jeune femme a découvert les Essais, dans leur première édition, à 18 ans. Tête aussi bien faite que bien pleine, elle a fasciné un homme pourtant difficile en amitié, comme elle en fascinera d'autres au cours de sa vie. Oublions les clichés négatifs du XVIIe à son encontre, c'était une brillante intelligence, et l'on comprend qu'il en ait fait sa "fille d'alliance". Il va passer l'été en Picardie, dans le château de la famille de Marie, avant de rejoindre ses terres.
Pendant les quatre années qui lui restent à vivre, Montaigne va essentiellement se préoccuper de son livre, il corrige, il ajoute, il amende. En 1589, Henri III est assassiné et Henri de Navarre devient roi de France. Prendre possession de son trône ne sera pas si aisé, mais il finira par y parvenir (1594) et mettra fin aux dissensions par le fameux Edit de Nantes, promulgué le 13 avril 1598. Mais dès qu'il est avisé de ce changement de situation, il appelle Montaigne à son service, lequel décline avec élégance (il rééitère son allégeance au roi) mais fermeté.
Le 27 mai 1590, Montaigne marie sa fille Léonor à François de la Tour. Mariage noté dans les Ephémérides "Un jour de dimanche Léonor ma fille unique espousa François de la Tour en présence de Bertrand son père & de moi & et de ma fame céans" (Pléiade, 1962, p. 1412). L'année suivante naîtra sa petite fille, Françoise.
Le 13 septembre 1592, Montaigne meurt dans son lit d'une "esquinancie", une inflammation de la gorge.
Pierre de Brach va recopier l'exemplaire des Essais sur lequel travaillait Montaigne, copie qu'il transmet à Marie de Gournay. Elle va travailler trois ans à mettre au point, avec lui, l'édition de 1595, augmentée d'un tiers par rapport à celle de 1588, qui paraîtra alors à Paris, toujours en trois livres, chez Abel L'Angelier. Françoise de Montaigne, dépositaire du volume, en fait don au couvent des Feuillants où était enterré son époux. C'est cet exemplaire qui est dénommé "exemplaire de Bordeaux". Mais les érudits pense qu'il a pu en être autrement : que Françoise de Montaigne aurait fait parvenir à Marie un autre exemplaire de travail destiné à l'imprimeur, et donc un état plus avancé du travail de Montaigne. C'est la raison pour laquelle, ils jugent que c'est l'édition de 1595 qui doit faire autorité.
Montaigne, en près de 60 ans de vie, était devenu ce qu'il était, l'auteur incomparable des Essais. A plonger dans ces méditations, tout lecteur ne peut que souscrire à l'affirmation de Nietzsche "Qu'un tel homme ait écrit, vraiment la joie de vivre sur terre en a été augmentée" ("Schopenhauer éducateur" in Considérations inactuelles, 1873-1876.)



détail du tombeau de Montaigne

Tombeau de Montaigne (détail). Au n°46 des Ephémérides, une main a noté "Cette année 1592 mourut Michel seigneur de Montaigne agé de 59 ans e demy a Montaigne, son coeur fut mis en l'esglise St Michel et Fransoise de la Chassagne, dame de Montaigne, sa vefve, fit porter son corps à Bourdeaus et le fit enterrer an l'église des Foeuillens ou elle lui fit faire un tombeaux eslevé et acheta pour cela la fondation de l'esglise" (Pléiade, 1962, p. 1415)

Il a longtemps occupé la salle des pas perdus de la Faculté des Lettre de Bordeaux sise jusqu'en 1968, au centre ville, cours Pasteur.

L'homme que Françoise, son épouse, immortalise ainsi est tel quil se voyait, un gentilhomme en armure, le heaume posé au-dessus de sa tête, le collier de l'ordre de Saint-Michel (dit Ordre du Roi) sur la poitrine.





A lire
, à parcourir, à consulter : le texte des Essais dans la version Villey & Saulnier (PUF, 1965) proposée par l'Université de Chicago. Villey a établi son texte sur l'exemplaire de Bordeaux, publié en 1922-23, revu et corrigé en 1930, repris, revu et corrigé par Saulnier pour l'édition de 1965.
A écouter : une conférence d'Anne Marie Cocula à la librairie Mollat (Bordeaux) pour présenter son édition du Discours sur la servitude volontaire qui éclaire le contexte dans lequel vivent les deux hommes, La Boétie et Montaigne.
Curiosité : les habitations de Montaigne à Bordeaux.



Accueil               Calendrier des écrivains de langue française