Essais, III, 9, "De la vanité", Michel de Montaigne, 1588/1595

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A propos de Montaigne sur ce site
: 1. Une biographie de l'auteur - 2. Une présentation des Essais - 3. Notes pour la lecture de III,13 "De l'expérience" -




Michel Eyquem (qui abandonne ce patronyme après le décès de son père, en 1568), seigneur de Montaigne, est l'auteur d'une oeuvre unique, qu'il a intitulée Les Essais. Même s'il existe aussi un Journal de voyage en Italie, que son auteur n'a jamais publié ; découvert, par hasard, à la fin du XVIIIe siècle, sa première parution date de 1774.
La première édition des Essais date, elle, de 1580. Elle est suivie de quelques rééditions avant que, huit ans plus tard, en paraisse une nouvelle version augmentée d'amples ajouts (l'éditeur en proclame six cents) et d'un troisième livre ; deux ans après sa mort (1592), en 1595, une dernière édition verra le jour, due à Marie de Gournay assistée sans doute de l'ami Pierre de Brach. Cette nouvelle édition intègre les corrections, compléments et "allongeails" portés par l'auteur entre 1588 et 1592. Les éditions contemporaines établissent leur texte en tenant compte à la fois de l'édition imprimée de Marie de Gournay (dont le manuscrit a disparu) et de  l'exemplaire dit de Bordeaux qui en diffère quelque peu.
Chacun des essais qui composent l'oeuvre peut se lire indépendamment des autres même si la continuité présente aussi son intérêt. Dans tous les cas, tous reprennent, par des voies différentes, une réflexion sur soi et sur l'être humain puisque Montaigne a fait sienne la formule de Térence (poète comique latin, 194-159 av. J.-C.) "Homo sum, humani a me nihil alienum puto (“Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger") en affirmant "Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition" (Essais, Pléiade, 1962, III, 2, p. 782). Mieux qu'un autre, sans doute, l'essai 9 du livre III, sous le titre "De la vanité", en explore la complexité.







Simon Renard de Saint-André

Simon Renard de Saint-André (1613-1677), Vanité, vers 1650, Musée des Beaux-Arts, Marseille

Le titre

     Comme d'autres semblables (par exemple "De Démocrite et Héraclite", I, 50, ou "De l'expérience", III, 13), il est construit sur un latinisme (de + ablatif) où la préposition a le sens de "à propos de", "au sujet de". Montaigne aime assez ce type de titrage (38 sur 57 dans le premier livre, 12 sur 13 dans le dernier) qui apparaît comme plus ouvert qu'un autre, car proposer une réflexion "à propos de" permet toutes les digressions en ce qu'une idée en fait surgir une autre, une anecdote en appelle une autre, similaire ou contradictoire, et, de fil en aiguille, élargit le propos, sans le perdre vraiment de vue, néanmoins ; comme le précise Montaigne ici même : "Je m'égare mais plutôt par licence que par mesgarde ; mes fantaisies se suivent mais parfois c'est de loin ; et se regardent, mais d'une vue oblique." (Pléiade, 1962, p. 973) Par "fantaisie", il faut comprendre "pensées" ou, sans doute, encore plus précisément, l'acte même de penser, comme le montre le début de III, 9 qui précise "Et quand serai-je à bout de représenter une continuelle agitation et mutation de mes pensées..."
     Le terme "vanité" vient du latin "vanitas-vanitatis" (dérivé de "vanus" = vide, où il n'y a rien) qui désigne un "état de vide, de non réalité", une apparence (qui trompe), un mensonge, la frivolité. Dans toutes ses acceptions (cf. TLF), le terme est négatif.
S'il s'agit de caractériser une chose, c'est ce qui est vide, creux, ce dont la réalité ou la valeur est illusoire (futilité, insignifiance, néant, vide).
C'est aussi le caractère de ce qui est inutile, de ce qui ne peut rester que sans effet (inanité, inefficacité).
Il est employé en peinture pour désigner un genre, florissant de la fin du XVIe siècle à la fin du XVIIe (voir ci-contre), nature morte particulière, peinture de méditation, "memento mori" (Souviens-toi que tu vas mourir) évoquant la précarité de la vie (sa fugacité souvent symbolisée par la bougie qui se consume, voire le sablier) et l'inanité des occupations humaines, fussent-elles, en apparence, les plus honorables, peut-être en ce qu'elles sont supposées durer plus que leur créateur (dans la peinture ci-contre, la musique) d'où l'inévitable présence du crâne.
S'il s'agit d'une personne, le terme "vanité" en souligne le goût du paraître (complaisance, fatuité, orgueil, suffisance).
Montaigne, dans cet essai, fait droit à toutes ces acceptations.
     Dès qu'il est évoqué, le terme est implicitement renvoyé à ces mots de l'Ecclésiaste (le titre de ce livre de l'Ancien testament est, en hébreu, "Propos de Quohélet, fils de David") "Vanité des vanités, [...] vanité des vanités, et tout n'est que vanité" (I, 2, repris en 12, 8, traduction Lemaître de Sacy), ce à quoi Montaigne lui-même ne manque pas puisqu'il rappelle, après l'avoir plaisamment moquée, la vanité de l'écriture, "Ce que la divinité nous en a si divinement exprimé devrait être soigneusement et continuellement médité par les gens d'entendement." Dans le même temps qu'il l'affirme, il s'en gausse puisqu'il va se situer dans la cohorte de ceux qui n'apportent dans la réflexion que "la sottise, la vanité [justement ! au sens de vide], l'oisiveté".
Mais n'oublions pas l'ironie socratique, car le même avait bien fait graver la sentence latine sur une des poutres de sa bibliothèque.



Il s'agit bien de réfléchir aux sens que peut prendre la formulation en ce qui regarde la vie humaine en général (individuelle et sociale) et la vie humaine, en particulier, de Michel, en dressant, comme dans les autres essais du livre III, une manière de bilan de presque vingt ans de réflexion, et un peu plus si l'on tient compte des ajouts apportés par l'édition de 1595, 120 dont 15 dépassent un paragraphe. La notion de vanité, en effet, n'est jamais très éloignée des voies réflexives que suit l'écrivain ; il en débusque les manifestations à tous les niveaux de l'expérience humaine (savoir, raison), notamment en II, 12, "Apologie de Raimond Sebond".
Comme l'Ecclésiaste le souligne, la vie humaine est précaire, en proie au temps et sans recours contre ses puissances. En regard de cette finitude humaine, toutes les actions, voire tous les projets, paraissent sans consistance, d'où des conseils de sagesse invitant tout autant à jouir du présent qu'à se soumettre aux aléas éventuels en s'en remettant, pour l'Ecclésiste, à la garde de Dieu. Montaigne partage l'essentiel de ces réflexions, au moins pour le constat, bien moins quant aux conséquences à en tirer et reste fort discret quant à la question religieuse à laquelle, pourtant, le concept de "vanité" semblerait conduire inévitablement.
Par ailleurs, si Montaigne utilise avec parcimonie le terme "vanité" dans ses réflexions, l'adjectif "vain", en revanche, est un des plus courants sous sa plume quand il s'agit de qualifier l'être humain, ainsi dès le premier chapitre des Essais, notait-il : "c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme. Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme." (Pléiade, 1962, p. 13)

Ordre et désordre

    Montaigne associe avec constance l'adjectif "vain" à "divers", "multiple" et à des termes évoquant l'idée de "passage", de changement. Cette mutabilité de l'esprit humain (mais du corps aussi) se retrouve dans l'écriture que l'auteur dit être "à sauts et à gambades". Certains de ses contemporains, Pasquier par exemple, lui reprochaient cette dispersion, au point même que son ami Charron, comme le dit Jean-Pierre Cavaillé, en propose une "lecture ordonnée et méthodique" dans De la Sagesse (1601).
     "A sauts et à gambades", c'est bien le cas ici où la pensée de Montaigne se déploie dans un entrelacement qui noue une réflexion sur l'écriture (dans toutes ses dimensions, pourquoi, mais aussi pour quoi, écrire ? Pour qui écrire ? qu'écrire ? comment écrire ? ce qui inclut la question de la langue) à une méditation sur soi-même (la vieillesse, la maladie, la mort, le rapport à soi et aux autres), des considérations sur l'état des affaires publiques à des remarques relatives à certains travers (ou qualités, selon le point de vue) humains, comme le goût de la nouveauté ou la croyance si fortement ancrée, qu'elle perdure encore, que c'est toujours plus intéressant, plus beau, plus excitant ailleurs, d'où une réflexion sur le voyage qui n'en néglige pas pour autant les aspects bénéfiques qu'il avait déjà développés dans "De l'institution des enfants" (I, 26), résumés dans la formule "pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui" (p. 152).




Tempus

"Tempus", 1537, gravure de Cornelis Anthonisz Theunissen (vers 1505-1553), Paris, BnF


      C'est dans le tressage de ces quatre dimensions de la réflexion que le lecteur découvre, progressivement, un homme particulier (Michel) jusque dans ses réticences ou ses implicites. Il le précise d'ailleurs : "Joint qu'à l'aventure ai-je quelque obligation particulière à ne dire qu'à demi, à dire confusément, à dire discordamment" (Pléiade, 1962, p. 974). Affirmation qui a été interprétée dans le double sens d'un choix esthétique (comment mieux peindre le mouvant, le passage, qu'en feignant le désordre) et d'un choix idéologique (en des temps d'intolérance violente, mieux vaut biaiser pour prôner la tolérance). Mais sans négliger que la formule est aussi un mode d'emploi de la lecture car "dire à demy" c'est souligner le rôle des allusions et des implications exigeant la collaboration du lecteur pour décryptage ; "dire confusément" signale l'embrouillamini ("embrouillure" dit Montaigne) où les digressions (ou ce qui paraît tel à première lecture) peuvent plonger le lecteur, surtout s'il est "indiligent" (autrement dit "mauvais" lecteur), mais c'est aussi faire sa part à l'importance des images, en particulier les métaphores, qui voilent et dévoilent dans le même mouvement ; enfin le "dire discordamment" est la pratique constante de l'auteur, en particulier dans ce chapitre où toute affirmation est aussitôt suivie de son opposé, par exemple, la réflexion sur les malheurs du temps et la décadence est aussitôt contredite par des exemples prouvant que tout ce qui semble près de sa fin ne finit pas toujours, "Tout ce qui branle ne tombe pas" (p. 938) ou "notre police se porte mal ; il en a été pourtant de plus malades sans mourir" (p. 937) ; ou encore le goût du "voyage" poussant à découvrir l'étranger et qui finit, dans la plupart des cas, par ingorer l'étranger en confortant le voyageur dans la certitude de sa supériorité sur ce dernier.

L'auto-portrait, façon puzzle

    Ainsi se dessine l'écrivain, de réflexions en réflexions qui semblent, à première vue, n'obéir qu'à de lâches associations d'idées, par exemple dans le début, le scripteur passe de la vanité de ses écrits, à un temps qui les mutlipliant prouve sa "corruption" avant d'en revenir à lui-même et à ses réactions face à la fois à ses propres malheurs (vieillesse, maladie) et à ceux de son époque. Il est loisible de saisir que le discours sur soi se joue à deux niveaux, explicite et implicite.    
     Le discours explicite vise à tracer le portrait d'un homme libre (sur tous les plans, autant sociaux qu'intellectuels), âgé certes et malade ("Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins", p. 956), mais résistant ("Je me tiens à cheval sans démonter, tout «coliqueux» que je suis, sans m'y ennuyer, huit et dix heures", p. 951) ; depuis, en effet, 1577, il souffre de douloureuses coliques néphrétiques ; un homme que l'adversité n'abat pas mais raidit, honnête et de parole "Je suis délicat à l'observation de mes promesses jusques à la superstition "p. 944.
      Le discours implicite laisse deviner une perception de soi tout aristocratique : l'idéal du moi est "militaire" (de cavalier à chevalier, il n'y a guère loin) qui se manifeste aussi dans le choix du modèle littéraire, Jules César (A sa mort, son épouse y fera droit puisque le gisant du tombeau est vêtu en chevalier) ; un gentilhomme qui se targue de sa "maison" ("c'est le lieu de ma naissance et de la plupart de mes ancêtres. Ils y ont mis leur affection et leur nom", p. 948. En vérité, seuls, lui et son père sont nés à Montaigne acquis par l'arrière grand-père en 1477. Quant au nom, il est passé de la terre aux propriétaires et non l'inverse).






Michel de Montaigne

Portrait de Montaigne, copie d'un tableau original du XVIIe, anonyme, début XIXe.


     Un homme dont les choix de vie vont vers la "mediocritas aurea", la "précieuse médiocrité" chère à Horace, ce qui le conduit à passer sous silence ses activités publiques (mais il y reviendra dans l'essai suivant, III, X, "de ménager sa volonté"). Il a été magistrat durant presque 15 ans au Parlement de Bordeaux (1557-1570), puis maire de Bordeaux pour deux mandats (de 1581 à 1585) dans des circonstances difficiles (guerres civiles et peste), comme sans doute "négociateur" officieux entre les partis, catholiques d'une part, protestant du côté d'Henri de Navarre dont témoignent peut-être les titres de "gentilhomme du roi" donné par Henri III en 1573, puis par Henri de Navarre en 1577.
Sans doute faut-il aussi rattacher à cet "idéal du moi aristocratique", le mépris affiché de l'argent et des comptes "Le vilain et sot étude d'étudier son argent, se plaire à le manier, peser et recompter ! C'est là que l'avarice fait ses approches." (p. 930) et de préciser qu'il déteste les comptes d'apothicaire "avoir les oreilles battues tous les soirs de trois, cinq, sept [escus]", il ne serait pas davantage soucieux de contrats, "paperasses poudreuses" (p. 931), comme il se pose en héritier quelque peu négligent malgré l'exemple de son père. En réalité, il ne faut pas trop le croire sur parole, il a bel et bien augmenté les terres de Montaigne et su, dans des temps périlleux, en protéger la propriété.   
Il éprouve un certain plaisir à noter (dans un additif postérieur à 1588, probablement vers 1590) les visites d'Henri de Navarre "La majesté Royale y a pu plus d'une fois en sa pompe" sous-entendu "séjourner en sa maison", laquelle, insiste-t-il, est plus qu'honorable. "Plus d'une fois" se résume à deux visites, en 1584 (Montaigne organise une chasse au cerf) et en 1587, qui ont eu lieu avant qu'Henri ne devienne roi, après l'assassinat d'Henri III en 1589. Mais puisque la réflexion s'attache à la vanité, il n'est pas mauvais de rappeler que tout un chacun en est victime. Il réitèrera, in fine, avec la bulle de "bourgeoisie romaine", "faveur vaine" certes, mais dispensatrice de plaisir. C'est un des traits essentiels du scripteur, son sens de l'humour et de l'auto-dérision.
Il tient beaucoup à ne pas paraître "écrivain", ni métier, ni vocation, car ce n'est pas occupation digne d'un gentilhomme. Les Essais ("fantasies", "pensées", "ravasseries") apparaissent, dans ce chapitre, comme une sorte de livre de conscience, un "miroir" où retrouver sa juste dimension : "Je sens ce profit inespéré de la publication de mes moeurs qu'elle me sert aucunement de règle" (p. 958) et même temps qu'une "bouteille à la mer" lancée dans l'espoir qu'elle parviendra à quelqu'un qui saurait se reconnaître en lui et venir occuper la place de l'ami restée vide après la mort de La Boétie.
A la fin de "De la présomption" (II, 17), passant en revue les hommes remarquables de son temps, il ajoute, après 1588, un paragraphe sur Marie de Gournay qui s'est révélée être la lectrice espérée : "J'ai pris plaisir à publier en plusieurs lieux l'espérance que j'ai de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance..." (Pléiade, 1962, p. 645)
      Montaigne se défend (pas seulement ici) d'être un homme de lettres, mais il n'en a pas moins une conscience aiguë de son statut d'auteur, justifiant  "J'ajoute mais je ne corrige pas [...] Mon livre est toujours un. Sauf qu’à mesure qu’on se met à le renouveler afin que l’acheteur ne s’en aille les mains du tout vides, je me donne loi d’y attacher, comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe, quelque emblème supernuméraire" (p. 941), traitant donc son livre comme un produit qui ne doit pas désappointer l'acheteur, d'autant que les défauts d'impression étant inévitables (p. 942) il faut compenser ; il est soucieux de ne pas rabâcher  ("la redite est toujours ennuyeuse"), préoccupé d'en courir le risque par défaut de mémoire, soucieux aussi d'un "style" à la fois léger et hardi, plaisant, un style conforme à ses propos, à ce qui pourrait être une enquête sur l'entendement humain (notre aptitude à comprendre) où il convient d'user à la fois de précision et de suggestion, conviant le lecteur à réfléchir tout autant qu'à s'amuser, car il y a une propédeutique du jeu et du rire :  "je m'emploie à faire valoir la vanité même et l'ânerie si elle m'apporte du plaisir" (p. 975).
      Toutefois dans ce jeu de l'autoportrait, façon puzzle, dans la mesure où les remarques rassemblées ci-dessus n'aparaissent, dans le texte lui-même, que dispersées au fil de la réflexion, la part la plus importante, celle qui fait de Montaigne un écrivain fascinant et inépuisable, c'est l'humour avec lequel il se joue de ce qui, à la réflexion, se révèle grave et profond. Nous disons "humour", du point de vue du lecteur contemporain, ce qui serait mieux nommé "ironie". Une double ironie, portant sur la pensée tout autant que sur l'écriture, qui doit beaucoup à celui que Montaigne érige en modèle humain (quelquefois discutable, précise-t-il) : Socrate. Socrate est l' "eirôn" (celui qui dissimule sa pensée, mais le terme vient de eïreïn = dire) : celui qui feint de ne pas savoir pour confondre son interlocuteur et qui, pour ce faire, pratique le questionnement (la maïeutique). Comme le souligne Jankélévitch, l'ironie socratique a un double visage, elle "nous délivre de nos terreurs ou nous prive de nos croyances" (L'Ironie, Champs Flammarion, 1964, p. 11), ce qui revient peut-être au même. L'ironie porte sur la pensée et les "certitudes communes" en les renvoyant dos à dos dans un tel tournoiement que le lecteur en est déstabilisé, contraint de reconnaître la faiblesse de "l'entendement" humain, celui qui devrait méditer sur "la vanité". Les exemples concrets utilisés, ainsi des notions de "loin" et "près" mis en images dans les rapports maritaux, renforcent cette déstabilisation de la pensée, tout autant que les jeux de langages, paronomases, isolexies, allitérations, jeux de mots (certains grivois), forte utilisation de ce que nous appelons "modélisateurs" : "j'aime ces mots qui amolissent et modèrent la témérité des propositions : à l'aventure, aucunement, quelque, on dit, je pense et semblables." précise-t-il dans "Des boiteux" (III, 11, Pléiade, 1962, p. 1007) étant entendu que ce à quoi il s'agit surtout d'échapper c'est à la certitude (affirmation péremptoire, "je sais"), laquelle, compte-tenu des capacités humaines, ne peut-être que provisoire et toujours destinée à être battue en brêche tant nous baignons dans l'ignorance.







Corot

Jean Baptiste Camille Corot (1796-1875), Rome, le château Saint-Ange, vers 1830.
Ce qui fut à l'origine le tombeau d'Hadrien (76-136) est un des monuments que Montaigne a pu connaître.

Homo viator (l'homme voyageur)

     La métaphore essentielle (selon l'expression de Borges), que nous dénommons plus volontiers "lieu commun" avec un rien de condescendance, ordonnant le chapitre est celle de l' "homo viator" : l'homme est un voyageur et la vie un voyage. Elle est appelée, implicitement, par la référence aux paroles de la divinité, l'Ecclesiaste, mais aussi les Psaumes, en particulier le Psaume 38 qui associe "vanité" et "voyage" : 38-8 "En vérité tout ce qui vit sur la terre, et tout ce qui est dans l'homme, n'est que vanité", et 38-9 "En vérité l'homme passe comme une ombre et comme une image ; et néanmoins il ne laisse pas de s'inquiéter et de se troubler, quoiqu'en vain", et en 17, le psalmiste s'adresse à Dieu "parce que je suis devant vous comme un étranger et un voyageur, de même que tous mes pères l'ont été" (traduction Lemaître de Sacy, Robert Laffont, 1990, p. 680)
La métaphore se retrouve aussi chez Paul de Tarse (Lettres aux Corinthiens) et Montaigne y a fait allusion dans l' "Apologie de Raimond Sebond" (II, 12).
      Elle a, donc, été particulièrement florissante dans le christianisme où le voyage prend l'allure d'un pélerinage dont la fin (but et aboutissement) est le passage (la mort) dans l'éternité divine, seule vraie vie du croyant. Mais elle est bien plus ancienne. Elle a fleuri dans l'antiquité géco-latine, où elle s'était déjà enrichie de tous les éléments propres à l'élément concret de l'analogie, ainsi des carrefours proposant un choix, des aspérités ou des charmes apparents de la voie, pour donner "à voir" les choix moraux qui se proposent à l'homme, entre vices et vertus ; c'est le cas chez Hésiode ou Socrate (rapporté par Platon). Elle définit encore la vie chez Sénèque (Consolation à Polybius, Laffont, Bouquins, 1993, traduction de René Waltz, revue par Paul Veyne, Robert Laffont, p. 91) : "quid enim est novi hominem mori, cuius tota vita nihil aliud quam ad mortem iter est ?" = "quelle surprise y-a-t-il à ce qu'un homme meure, alors que toute son existence n'est qu'un cheminement vers la mort ?"
     Et  elle se poursuit bien au-delà de la Renaissance, elle imprègne la pensée du progrès chère aux Lumières (Jacques le fataliste de Diderot en propose une plaisante réflexion) et au XIXe s., par exemple dans "La Caravane" de Hugo (Châtiments, 1853) comme elle informe ses "Mages" (Contemplations, 1856) : le passant, le marcheur, l'exilé étant chez Hugo à la fois la figure de l'homme et celle du poète. Image qui n'est pas près de disparaîre, ne la retrouve-t-on pas chez Rimbaud, Apollinaire, plus tard Réda, dans la seconde moitié du XXe siècle ?


Peut-être s'ancre-t-elle simplement dans l'expérience humaine. Parce que la vie humaine s'inscrit dans une durée, limitée, qui connaît un point de départ (la naissance, voire la vie intra-utérine) et un point d'arrivée (la mort), elle invite presque spontanément à la percevoir comme un parcours dans le temps, d'autant que ses effets sont sensibles physiquement, croissance et dépérissement. Et comme la figuration du temps est souvent spatialisée, ce déplacement dans le temps, ou ce déplacement du temps, prend la forme du chemin ou de la route, et l'homme y devient un passant, un marcheur, un voyageur.
Dans le tressage de III, 9, le voyage (donc le voyageur) occupe une place structurante puisqu'il est à la fois une réalité (le voyage en Italie de juin 1580-novembre 81) et une double métaphore s'appliquant autant au livre en cours d'écriture qu'à l'homme et à sa vie.
Le voyage réel : Montaigne, en 1580, vient de faire publier à Bordeaux ses Essais. Il est "malade de la pierre", depuis déjà trois ans, et a tâté de différentes stations thermales, sans grand profit, dans l'espoir d'un soulagement. Il prend la décision d'aller tenter les plus fameuses, en commençant par Plombières, dans les Vosges, et en finissant par Lucques, en Italie. Il passera ainsi par la Lorraine, la Suisse, la Bavière avant de rejoindre l'Italie, de séjourner à Venise, puis de rejoindre Rome.
      Dans ce chapitre, il donne de multiples raisons à ce voyage : échapper aux ennuis du ménage (entendons "gestion de la propriété"), changer de cadre de vie, découvrir le monde et les autres, bien qu'il précise n'être guère allé loin "Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue" (p. 964), échapper au désordre public, sans dire mot du projet thérapeutique. L'essai s'arrête sur les trois étapes importantes du voyage, la "maison" de Montaigne, point de départ du périple, Paris dont il dit : "elle a mon coeur dès mon enfance" et Rome, point d'arrivée. A Paris, où Montaigne et ceux qui l'accompagnent s'arrêtent, il offre ses Essais à Henri III, avant de partir pour le siège de La Fère, puis de prendre enfin la route de son périple. Un secrétaire en tient d'abord le journal qu'il continuera ensuite, mi-partie en italien, mi-partie en français.
     Ce grand voyage (malgré ce qu'il en dit, et, certes, à côté des voyageurs du Nouveau monde, ou de ceux qui rapportent des voyages accomplis en Asie, et dont il possède un certain nombre de livres, il ne quitte pas le voisinage) lui permet toutefois, de vivre la diversité dont il se réjouit (se moquant au passage de ceux qui ne cherchent à l'étranger que la confirmation de la supériorité de leurs coutumes), de constater aussi que l'humanité est une par-delà toutes les variétés apparentes, langues, vêtements, us et coutumes. Le voyage met aussi en oeuvre le transitoire, le mouvement, comme il obéit pour Montaigne à l'aléatoire "Moi, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il fait laid à droite, je prends à gauche [...] Ai-je laissé quelque chose derrière moi ? J'y retourne ; c'est toujours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ni droite, ni courbe" (p. 963). Le mot important dans ces réflexions est celui de "plaisir". Chaque moment peut tourner à notre enrichissement, y compris l'expérience de la déception "Ne trouvé-je point où je vais, ce qu'on m'avait dit [...] je ne plains pas ma peine ; j'ai appris que ce qu'on disait n'y est point."
Plus important, sans doute, le voyage est propédeutique. Il permet par l'expérience, que l'on pourrait dire physique, de percevoir, de sentir, d'éprouver la "vanité" : "Je sais bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager porte témoignage d'inquiétude et d'irrésolution [...] «Il y a de la vanité, dîtes-vous, en cet amusement.» — Mais où non ? Et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité toute la sagesse." et il ajoutera, après 1588, une citation latine tirée des Psaumes (93,11) "Dominus novit cogitationes sapientium, quoniam vanae sunt" (Le Seigneur connaît les pensées des sages et sait quelles sont vaines), p. 967, que l'on peut voir comme la caution d'une autorité, certes parole divine, mais peut-être aussi déplacement du point de vue, qu'après Voltaire on appellerait le "point de vue de Sirius" : la vue d'ensemble condamne les hommes à n'être qu'un point sans importance dans l'espace-temps où ils se meuvent, à grand renfort d'agitations, pour si peu de temps. Mais dans le même temps, il s'agit de prendre le contrepied de cette apparente sagesse, car la vie est "vanité" par essence.
Voyages métaphoriques
La vie
     Mais chez Montaigne, cette "inutilité" (cette "gratuité") du voyage est loin d'être condamnable, elle souligne, au contraire, la vérité de l'être humain, car, comme le précisait le Psalmiste qu'est-il d'autre qu' "inquiétude et irrésolution" ? Ce que le voyage nous apprend, c'est que cette condition, loin d'être lamentable (au sens de sur laquelle se lamenter), est l'être même de l'humain, et source de plaisir car elle est" conforme à notre être" comme le disait déjà l'Apologie (II, 12). L'expérience concrète du voyage donne vie à la métaphore, et d'assurer que "Le voyage de ma vie se conduit de même" (p. 955) puisque "chaque journée en fait le bout". Le plaisir de la diversité, le mouvement en sont les maîtres mots. Ainsi "La vie est un mouvement matériel et corporel, action imparfaite de sa propre essence et déréglée" et d'ajouter "je m'emploie à la servir selon elle" (p. 967).
Mais aussi, cette "vie" s'incrit bel et bien dans le voyage réel qui conduit à Rome et Montaigne de rappeler les liens étroits qui l'unissent à cette ville dont l'histoire a occupé toute son enfance (rappelons que le latin a été sa première langue).
Le livre
Du constat intial de l'inanité du livre à la démonstration progressive du profit que le scripteur (et pourquoi pas le lecteur) peut en tirer, le livre s'inscrit aussi dans la métaphore du voyage puisqu'il est une "route" à parcourir, sans but à atteindre, étant pur parcours conditionné uniquement à l"encre" et au "papier", se traçant au fur et à mesure qu'il s'écrit. Par le biais de la métaphore de la route, Montaigne réitère, une fois de plus, l'identité du livre et de l'homme : "Cette publique déclaration m'oblige de me tenir en ma route" (p. 958). Vie et livre, comme le voyage réel, auront une "fin" mais leur tracé ne relève pas d'un programme, comme le voyage (et la vie) le livre est découverte active de l'inconnu, il obéit au hasard des découvertes, et sa seule obligation consiste à ne pas tricher avec elles. Il doit aller son train comme le voyageur : "Il faut que j'aille de la plume comme des pieds" (p. 969)

     Le voyage (dans le tissage de ses trois niveaux, réel et métaphoriques), aboutit ainsi à la déclaration finale, "paradoxale", dit-il, ne ce qu'elle contrevient aux habitudes les plus enracinées et à ce qu'en apparence, il devrait permettre de conclure, l'éloge de la diversité, variété, mouvement, le conduit à la grande leçon d'Apollon "Regardez dans vous, tenez-vous à vous" au lieu de vous laisser "divertir", dira Pascal, par le monde extérieur, car faute de se connaître, de se "mesurer" "pleins d'inanité et de fadaises", l'homme n'est guère plus que "le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout le badin de la farce" (p. 980) où il faut donner à "après tout' son sens de finalité. Au bout du compte, la mort attend chaque homme et dévoile la vérité ultime : le néant. La vie est une "farce" dont l'homme est le sot assumant un rôle de pédant comme dans la commediadell'arte, à moins qu'il ne "mesure" ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Le voyage n'est pas dispersion mais incitation au "Connais-toi toi-même".




A lire
: pour prolonger et approfondir la réflexion sur Montaigne "écrivain", l'article de Jean Balsamo sur Fabula "Montaigne auteur. Conscience littéraire et pratiques éditoriales dans le livre III des Essais"



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