Essais, Michel de Montaigne, 1580-1595

coquillage




la tour

La maison familiale (acquise par l'arrière grand-père, Raimon Eyquem), avec la tour où Montaigne (qui a abandonné le patronyme de Eyquem) installe ses appartements. Gravure de Jean-Gérôme Baugean, Nouveau voyage pittoresque de la France, 1817.

La tour et "le sein des doctes vierges"

     En 1571, Montaigne met à exécution un projet de vie qu'il caressait sans doute depuis déjà un certain temps : il abandonne la vie publique (en 1570, il a vendu sa charge de conseiller au parlement de Guyenne qui siège à Bordeaux) et s'installe dans sa maison, fortifiée et agrandie par son père mort en 1568, près du village de Saint-Michel-de-Montaigne, son nom actuel.
Lorsque Montaigne choisit de s'y installer, il décide qu'il n'est nul besoin d'en faire un bastion, et transforme la tour d'angle destinée à en protéger l'accès ("C'était au temps passé le lieu plus inutile de ma maison", dit-il. Essais, III, 3) en lieu de vie et de méditation. Au rez-de-chaussée, une chapelle, au premier, sa chambre, au second sa "librairie" avec un cabinet attenant. Pour marquer solennellement cette entrée dans ce que le latin appelle "otium" (opposé au "negocium"), une oisiveté studieuse, il fait inscrire sur un des murs de son cabinet deux textes en latin, l'un qui, après avoir donné la date "L'an du Christ 1571 [...] la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne", définit son projet "se retira dans le sein des doctes vierges [entendons "les muses"], où, [...] il passera les jours qui lui restent à vivre."; l'autre inscription voue à la mémoire de La Boétie (1530-1563) "ce studieux appareil dont il fait ses délices."
A sa mort, en effet, La Boétie avait non seulement légué ses papiers à Montaigne mais aussi sa bibliothèque.
En fait, avant de se lancer dans sa retraite studieuse, Montaigne avait rendu hommage à ses morts, en faisant publier, en 1659, à Paris, la traduction du livre de Raimond Sebond qu'il intitule Théologie naturelle (le texte latin de Sebond ne portant pas de titre) entreprise à la demande de son père.


En avril 1570, il repart pour Paris, cette-fois ci, pour faire éditer les oeuvres de La Boétie dont il exclut le Discours sur la servitude volontaire. Il aura beau, dans son propre livre, plus tard, insister sur le caractère "d'exercice de collège" du texte, il a probablement bien conscience qu'il s'agit d'un brûlot. Une autre hypothèse étant qu'il avait peut-être l'intention d'en faire une édition à part, et que les Essais seraient nés de la préparation de cette édition (Alain Legros). Ce serait alors le détournement d'une partie du texte (traduit en latin) par les Protestants, en 1574, pour l'insérer sous le titre de Contr'un dans un pamphlet antimonarchiste, puis sa publication intégrale, en français, en 1576, qui auraient dissuadé Montaigne de poursuivre son projet tel quel et en aurait modifié le but, mêlant enquête sur les savoirs (et leur possibilité) et quête de soi.
on n'en est pas encore là,en 1571. Montaigne accompagne la publication des oeuvres de son ami (poèmes et traductions) de dédicaces de son cru adressées à différents grands personnages dont le chancelier de France, Michel de l'Hospital (il démissionnera en 1573). Il y adjoint aussi la longue lettre destinée à son père dans laquelle il racontait l'agonie de son ami, soulignant sa force et sa grandeur d'âme.








Bilal

Bilal, portrait de Montaigne pour la couverture du Magazine littéraire qui lui était consacré à l'occasion de la nouvelle édition de la Pléiade, mai 2007.






La fabrique des Essais

     Accomplis ces deux devoirs qui, en même temps, le font entrer dans le monde du livre, Montaigne s'installe chez lui et commence son commerce privilégié avec sa librairie dont il écrira qu'elle "est des belles entre les librairies de village" (Essais, II, 17) mêlant à la fois la fierté qu'il en a et le grain de malice qui la tempère, une manière de faire courante dans les Essais. Selon son propriétaire, elle comptait mille volumes dont l'essentiel a disparu. Pouilloux (Montaigne, Gallimard Découvertes, 1988) rappelle qu'on a tenté d'en reconstituer le catalogue à partir des Essais. Outre les Grecs dont Plutarque dans la traduction de Jacques Amyot (1559), les Latins, dont Montaigne était plus familier, puisqu'il s'agit d'une langue pour lui quasi maternelle (c'est la première qu'il a apprise), les poètes dont Virgile, mais aussi Lucrèce, Pline, Jules César. Les contemporains sont essentiellement des historiens, des juristes, dont Bodin, des récits de voyage, Histoire des Indes occidentales de Lopez de Gomara (peut-être dans la traduction de Martin Fumée publiée en 1577) mais aussi Jean de Léry, Voyage en la terre du Brésil (1578) ou encore Histoire du grand royaume de la Chine de Gonzalez de Mendoza (mis en français par Jean de la Porte, 1589). La curiosité de Montaigne était grande.
Que fait donc Montaigne ? Il lit, il annote ses lectures, il y réfléchit, il rédige ses réflexions, tant et si bien que vers 1574-76, s'il doit renoncer à publier La Servitude volontaire (le titre ne comportait pas alors le mot "discours") il est en tête d'une masse écrite assez imposante pour enivsager une autre destination que l'encadrement du texte de La Boétie. C'est, sans doute, vers 1579 qu'il rédige l'adresse au lecteur (voir ici le texte de 1580) qui ouvre ce livre qu'il va intituler Essais :


C’EST icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la  connoissance qu’ils ont eu de moy. Si c’eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presanterois en une marche estudiée*. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté entre ces nations qu’on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de la nature, je t’asseure que je m’y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. À Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars, 1580.

* seule phrase qui a été changée en 1588. L'édition de 1580 disait "Je me fusse paré de beautés empruntées, ou me fusse tendu et bandé en ma meilleure démarche". Raison pour laquelle la date était celle de 1588.




page de titre 1580

La page de titre de la première édition des Essais. On noetra que le titre du livre importe moins que celui de son auteur "Messire" "Michel seigneur de Montaigne", "chevalier de l'Ordre du Roi", c'est l'Ordre de Saint-Michel qu'il a reçu a 1571, comme le titre de" Gentilhomme ordinaire de sa chambre", entendons celle du roi.

L'ensemble va paraître à Bordeaux, en deux livres, en 1580.
Le premier livre contient 57 chapitres et le second 37 ; le premier s'articule (si l'on peut dire) autour de la mémoire de La Boétie avec le chapitre "De l'amitié" (28) et celui qui offre 29 sonnets de l'ami disparu à "Madame de Grammont, Comtesse de Guissen" (née Diane d'Andouins, dont le mari, le comte de Grammont sera tué au siège de La Fère, en août 1580). Dans les éditions ultérieures, les sonnets seront supprimés pour avoir été publiés à part ; le second livre s'articule, lui, autour de la mémoire du père en raison du long chapitre XII, intitulé "Apologie de Raimond Sebond". Mais aussi bien le souvenir de La Boétie, comme celui du père, court en filigrane dans l'ensemble de ces réflexions.
Le titre
Il vient du bas latin exagium : "poids, pesage". Il est dérivé de exigere, "expulser", puis "mesurer, régler". Vers le milieu du XIIe siècle, le terme a le sens de tentative, d'épreuve.
L'essai est donc d'abord une tentative, une expérience de la pensée : "Le jugement est utile à tous sujets, et se mêle partout. A cette cause, aux essais que j'en fait ici, j'y emploie toute sorte d'occasion" (I, 50), ou encore  "Ce que ma force ne peut découvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et pétrissant cette nouvelle matière, la remuant et l'échauffant, j'ouvre à celui qui me suit, quelque facilité pour en jouir plus à son aise et la lui rends plus souple et plus maniable" (II, 12).
Parce que tentative et expérience, l'essai tel que le met en oeuvre Montaigne (le premier à employer ce mot en ce sens, lequel finira par désigner un genre littéraire) est une oeuvre "ouverte", en réécriture constante, celle de son auteur, comme celle du lecteur ainsi qu'il l'y invite dans II, 12 et bien d'autres endroits du texte.
"Tentative, expérience" justifient aussi le désordre, la rédaction à "à sauts et à gambades" (III, 9) : flux de pensée en acte, qui s'essaie à la précision (accumulations, répétitions, redondances). C'est aussi une expérience de confrontation entre la pensée de Montaigne et celle d'autrui qui commence, d'ailleurs, par être celle d'autrui que tente de "peser" Montaigne. Le texte progresse à travers ces deux premiers livres vers ce qui deviendra le livre III, de la compréhension des textes anciens, citations et paraphrases, de l'assimilation de la pensée d'autrui au développement d'une pensée personnelle.
Pour cela Montaigne invente une écriture qui correspond aussi à l'ethos qu'il se donne et que rend visible la page de titre de la première édition (ci-contre) : c'est le projet d'un gentilhomme (versus "pédant", il ne s'agit pas de "faire la leçon") dont l'écriture doit exprimer la sincérité, ce qui se traduit par le manque apparent d'art et de règle. Les Essais, certes, ne respectent guère la rhétorique en usage. ils 'en forment une à leur mesure. On le lui a reproché en son temps, par exemple Etienne Pasquier, pourtant grand admirateur de la langue et de la sagesse de Montaigne, qui en écrit à Claude Pellejay : "Il était personnage hardi, qui se croyait, et comme tel se laissait aisément emporter à la beauté de son esprit. Tellement que par ses écrits il prenait plaisir de déplaire plaisamment. De là vient que vous trouverez en lui plusieurs chapitres dont le chef ne se rapporte aucunement à tout le demeurant du corps, fors aux pieds ; je veux dire aux dix ou douze lignes dernières du chapitre, ou en peu de paroles, vers un autre endroit ; et néanmoins le chapitre sera quelquefois de douze feuillets et plus." Pasquier cite quelques titres  "et sur tous, celui Des vers de Virgile, qu'il pouvait à meilleur compte inituler Coq à l'Ane ; pour s'être donné pleine liberté de sauter d'un propos à un autre, ainsi que le vent de son esprit donnait le vol à sa plume." (orthographe modernisée. Le texte est vraisemblablement écrit après 1595 ; rappelons que Montaigne est mort en 1592.)


De même que Montaigne ne se plie pas aux règles de la rhétorique, il décide d'écrire en français (non en latin, langue des lettrés et des doctes) ce qui correspond à la fois à son ethos de gentilhomme, à sa quête d'un lecteur semblable à lui, susceptible de partager sa quête-enquête, à son essai même de la langue : que peut-elle exprimer ? comment le peut-elle ?, et son invention, qu'il décrit lui-même: "Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque (ajout postérieur à 1588) Plustost difficile qu'ennuieux, esloingné d'affectation, desréglé, descousu et hardy ; chaque lopin y face son corps ; non pédantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de Julius Caesar" (I, 26, Pléiade, 1962, p. 171) Et comme il y a réussi ! Il n'y a pas plus savoureux que la langue des Essais, comme en témoigne ici la succession des quatre adjectifs définissant quatre langages (Ecole, Eglise, Justice, Armée) dont les trois premiers sont rejetés à la fois du côté du jargon et de la complication inutile et, pour ce qui est du langage juridique, il en avait fait l'expérience lui-même.
Cette première édition est offerte à Henri III qui en félicite son auteur venu à Paris le lui présenter, puis Montaigne après avoir participé au siège de La Fère, entreprend un long périple qui le conduit à travers Allemagne, Suisse et Italie. Il ne revient sur ses terres qu'en novembre 1581, ayant, entre temps, été élu maire de Bordeaux. Il le restera jusqu'en 1585, ayant été réélu pour un second mandat en 1583. Il lui faut dans le même temps affronter la gestion d'une ville, la guerre qui sévit et ravage la Guyenne, les diverses tractations entre les chefs des partis (Henri III, les Guise, Henri de Navarre), et la peste. Mais rien de tout cela n'empêche notre homme de reprendre sans fin ses Essais, retouchant ici, rajoutant là, retranchant très peu. D'ailleurs, en 1582, il a fait paraître, toujours à Bordeaux une deuxième édition de son livre, la page de titre augmentée de ses nouveaux titres "maire et gouverneur de Bourdeaus", le texte revu et augmenté, en particulier de citations de poètes italiens.
Il leur adjoint même un troisième livre, pour l'essentiel rédigé entre 1585 et 1587. Un livre où la pensée personnelle de l'auteur prend de l'ampleur. Moins de chapitres (13) mais plus longs, bien davantage ancrés dans son expérience prsonnelle, celle du monde, comme celle de lui-même. C'était déjà le projet qu'annonçait l'adresse au lecteur et dont faisait bien l'essai les deux premiers livres, mais dont on dirait, en suivant une métaphore sportive, que le troisième livre transforme en envoyant le ballon très haut au-dessus des poteaux. Que tel était bien le projet, la suite le prouve puisque Montaigne continuera bien à relire, retoucher, ajouter, mais il ne changera plus rien à la structure de son oeuvre



L'édition de 1588

Une première édition parisienne était parue en 1587 qui suivait l'édition bordelaise de 1582. Mais en février 1588, Montaigne se rend à Paris afin d'y faire éditer les trois livres de ses Essais. C'est Abel L'Angelier qui s'en charge. La page de titre est différente des éditions précédentes : le titre de l'oeuvre y occupe une place plus importante, et l'auteur a perdu son "Messire" et ses diverses dignités pour n'être plus que Michel Seigneur de Montaigne, comme s'il n'était plus nécessaire d'un appareil extérieur, de signes de reconnaissance pour que Michel sache exactement qui il est. L'éditeur y met en valeur sa marchandise en indiquant "Cinquième édition, augmentée d'un troisième livre et de six cents additions aux deux premiers", on ne saurait, dans le même mouvement, mieux promettre à la fois un livre très certainement estimable, puisque tant de fois réédité, et tout nouveau dans son augmentation et ses additions.
C'est durant ce séjour que Montaigne fait la connaissance de Marie Le Jars de Gournay qu'il va nommer sa "fille d'alliance". Cette rencontre est essentielle pour la suite de l'oeuvre.
De retour à Montaigne, l'auteur des Essais reprend ses lectures et sa réécriture sans fin de son oeuvre. Lorsqu'il meurt, en 1592, son oeuvre s'est si bien augmentée que sur la page de titre d'un exemplaire de 1588, il note "viresque acquirit eundo", une citation de Virgile "il acquiert des forces en avançant".
Reste le mystère. Ou cet exemplaire, dit de Bordeaux, donné aux Feuillants par sa veuve puis à la Révolution française rejoignant la bibliothèque municipale, aurait été copié pour fournir à Marie la matière de l'édition posthume qu'elle va publier en 1595 ; ou il existait un autre exemplaire, perdu aujourd'hui, qui lui aurait été remis et dont certains spécialistes pensent qu'il devait être plus avancé, peut-être déjà destiné à l'éditeur. Ceci pour expliquer les différences entre l'édition de 1595 et l'exemplaire de Bordeaux.
Ces trois strates du texte, 1580, 1588, 1595, sont, depuis l'édition de Pierre Villey (1922-23) reprise dans les années 1960 par V.-L. Saulnier, distinguées par les lettres a (1580), b (1588), c (1595). Elles permettent au lecteur de suivre le mouvement de la pensée de Montaigne.



Paris 1588
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Paris en 1588, détail d'un tableau
de Fédor Hoffbauer (1890)


Un fourre-tout génial

Les Essais ne sont ni des Mémoires, Montaigne y raconte peu de sa vie publique et souvent minimise son rôle dans les événements politiques de son temps ; ni une autobiographie quoiqu'il lui arrive d'utiliser des événements de sa vie pour développer une réflexion, par exemple le système éducatif de son père à son égard ("De l'institution des enfants", I, 26) ou son accident de cheval ("De l'exercictation", II, 6) ; c'est un ensemble de réflexions philosophiques si l'on veut bien se souvenir de l'étymologie du mot (philo = qui aime / sophia = la sagesse), les Essais sont en quête d'une "sagesse", d'un "savoir-vivre", avec soi, avec le monde, avec les autres. 
Et d'abord c'est une bibliothèque à soi seul. Montaigne a beaucoup lu, beaucoup comparé, confronté les textes les uns aux autres et truffe son propre texte de citations multiples et diverses, le plus souvent en latin, parfois en italien, rarement (mais quelquefois) en français, comme il fonde sa réflexion sur la paraphrase de textes ayant retenu son attention. Ainsi, par exemple, dans le chapitre II du livre I, sont mis à contribution, Hérodote, Cicéron, Ovide, Virgile, Pétrarque, Catulle, Pline, et deux auteurs contemporains, Paul Jove et Guichardin, le tout en à peine quatre pages. La poésie, l'histoire servent de tremplin à la réflexion.
Comme il l'annonce dès le premier chapitre, il s'agit de saisir ce que c'est que l'homme, pourquoi certains ont défini Montaigne comme un moraliste  "Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l'homme." Avec de pareilles prémices, il est loisible de comprendre que l'enquête ne peut être que sans fin, comme il le dit lui-même "Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ?" (III, 9).
Chaque chapitre du livre en rejoue les interrogations avec l'aide de la littérature (et de toutes les contradictions qu'elle permet de mettre à jour) mais aussi de l'auto-observation, pourquoi aussi les Essais sont un auto-portrait, physique et intellectuel, parce que pour lui, décidément, il n'y a pas lieu de séparer corps et esprit. Nous n'existons que charnellement et il vaut mieux en prendre conscience que le nier, d'où la formule que rendra célèbre Pascal (qui fustige tant Montaigne alors qu'il lui doit tant), dans la conclusion même de l'oeuvre, la dernière page du chapitre 13 du livre III "Ils [certains philsophes] veulent se mettre hors d'eux et échapper à l'homme. C'est folie ; au lieude se transformer en anges, ils se transforment en bêtes ; au lieu de se hausser, ils s'abattent." (Pléiade, 1962, p. 1096)
Au passage, bien sûr, il faut affronter toutes les difficultés propres à l'homme, la douleur, la crainte de la mort. Mais il faut aussi tenter de comprendre le monde, réfléchir à nos capacités de penser, de communiquer ; la réflexion sur la langue, lexique et syntaxe, se déploie sur de nombreuses pages, souvent avec beaucoup d'humour.



Marie de Gournay

Marie de Gournay, lithographie du XIXe siècle, portrait très ressemblant à la gravure qu'elle avait fait insérer dans l'édition des Advis ou Presens de 1641.


La pensée de Montaigne est roborative, joyeuse. Même s'il se plaint que les collèges soient une prison, on sent que l'éducation humaniste dispensée par ses maîtres au Collège de Guyenne n'est pas pour rien dans cet optimisme vainqueur de toutes les horreurs dont sa vie a été le témoin, de toutes ces raisons qui auraient pu le conduire à désespérer des hommes.

"Pour moi donc, j'aime la vie et la cultive telle qu'il a plu à Dieu nous l'octroyer." conclut-il en III, 13




A regarder
(et à savourer) : une approche originale des Essais dans un film de Michel Butor réalisé par Michel Vérot, en 1980, "Montaigne dans son labyrinthe" et disponible sur Gallica (BnF)
A lire et découvrir : sur le blog de Gallica "Comment Montaigne écrivait ses Essais : l'exemplaire de Bordeaux"



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