Eloge de Richardson, Diderot, 1762


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Richardson meurt le 4 juillet 1761 (il était né en 1689), et selon Grimm (qui l'affirme dans la Correspondance littéraire du 15 janvier 1762), Diderot aurait rédigé son éloge en 24 heures.
L'écrivain est à la mode et déclenche des polémiques. Il y a les lecteurs passionnés et les contempteurs qui se récrient sur la vulgarité, les longueurs, l'absence d'art, et autres multiples reproches. Diderot fait partie des premiers.
Fils d'un artisan charpentier, Richardson est lui-même artisan, imprimeur, et ne vient que tard à la littérature. Paméla ou la vertu récompensée est de 1742, aussitôt traduit par l'Abbé Prévost qui traduira aussi ses deux autres romans : Histoire de Clarisse Harlowe, roman par lettres, 1751, traduit en 1755 et Histoire du chevalier Grandisson, 1753-54, traduit aussi en 1755.
"Pour comprendre l'admiration des contemporains, il faut se placer de leur point de vue. Pour eux, Richardson était l'inventeur de la tragédie bourgeoise, l'Eschyle de la vie ordinaire, le créateur d'un genre qui élevait à la hauteur des Atrides ou des Labdacides, la famille Andrews et la famille Harlowe, c'est-à-dire nous tous, ignobile vulgus, gens sans nom et sans histoire. Jusque-là, on n'avait fait que rire aux dépens de ces personnages inférieurs. Désormais, le premier venu pouvait être le héros d'une Orestie. On croyait avoir fait une grande découverte littéraire, et on avait raison." (Augustin Fillon, Histoire de la littérature anglaise, 1883)


Samuel Richardson

Portrait de Samuel Richardson (1689 - 1761) par Joseph Highmore


En janvier 1762, l'essai paraît dans le Journal étranger, dirigé par l'Abbé Arnaud, précédé du préambule suivant :



"Il nous est tombé entre les mains un exemplaire anglais de Clarisse, accompagné de réflexions manuscrites, dont l'auteur, quel qu'il soit, ne peut-être qu'un homme de beaucoup d'esprit ; mais dont un homme qui n'aurait que beaucoup d'esprit, ne serait jamais l'auteur. Ces réflexions portent surtout le caractère d'une imagination forte et d'un coeur très sensible. Elles n'ont pu naître que dans ces moments d'enthousiasme, où une âme tendre et profondément affectée cède au besoin pressant d'épancher au dehors les sentiments dont elle est, pour ainsi dire, oppressée. Une telle situation sans doute n'admet point les procédés froids et austères de la méthode : aussi l'auteur laisse-t-il errer sa plume au gré de son imagination.  Mais à travers ce désordre et la négligence aimable d'un pinceau qui s'abandonne, on reconnaît aisément la main sûre et savante d'un grand peintre."

En août 1762, l'essai sera publié en plaquette. L'Abbé Prévost le mettra en tête de son Supplément à Clarisse (1762) puis de toutes ses rééditions du roman.


Le texte de Diderot


     Par un roman, on a entendu jusqu'à ce jour, un tissu d'événements chimériques et frivoles, dont la lecture était dangereuse pour le goût et pour les moeurs. Je voudrais bien qu'on trouvât un autre nom pour les ouvrages de Richardson, qui élèvent l'esprit, qui touchent l'âme, qui respirent partout l'amour du bien, et qu'on appelle aussi des romans.
    Tout ce que Montaigne, Charron, La Rochefoucauld et Nicole ont mis en maximes, Richardson l'a mis en action. Mais un homme d'esprit, qui lit avec réflexion les ouvrages de Richardson, refait la plupart des sentences des moralistes, il ne referait pas une page de Richardson.
    Une maxime est une règle abstraite et générale de conduite, dont on nous laisse l'application à faire. Elle n'imprime par elle-même aucune image sensible dans notre esprit : mais celui qui agit, on le voit, on se met à sa place ou à ses côtés, on se passionne pour ou contre lui ; on s'unit à son rôle, s'il est vertueux ; on s'en écarte avec indignation, s'il est injuste et vicieux. Qui est-ce que le caractère d'un Lovelace, d'un Tomlinson, n'a pas fait frémir ? Qui est-ce qui n'a pas été frappé d'horreur du ton pathétique et vrai, de l'air de candeur et de dignité, de l'art profond avec lequel celui-ci joue toutes les vertus? Qui est-ce qui ne s'est pas dit au fond de son coeur qu'il faudrait fuir de la société et se réfugier au fond des forêts, s'il y avait un certain nombre d'hommes d'une pareille dissimulation?
    Ô Richardson ! on prend, malgré qu'on en ait, un rôle dans tes ouvrages, on se mêle à la conversation, on approuve, on blâme, on admire, on s'irrite, on s'indigne. Combien de fois ne me suis-je pas surpris, comme il est arrivé à des enfants qu'on avait menés  au spectacle pour la première fois, criant : Ne le croyez pas, il vous trompe...Si vous allez là vous êtes perdu. Mon âme était tenue dans une agitation perpétuelle. Combien j'étais bon ! combien j'étais juste ! que j'étais satisfait de moi ! J'étais, au sortir de la lecture, ce qu'est un homme à la fin d'une journée qu'il a employée à faire le bien.
    J'avais parcouru dans l'intervalle de quelques heures un grand nombre de situations, que la vie la plus longue offre à peine dans toute sa durée. J'avais entendu les vrais discours des passions ; j'avais vu les ressorts de l'intérêt et de l'amour-propre jouer en cent façons diverses ; j'étais devenu spectateur d'une multitude d'incidents, je sentais que j'avais acquis de l'expérience.
    Cet auteur ne fait point couler le sang le long des lambris ; il ne vous transporte point dans des contrées éloignées ; il ne vous expose point à être dévoré par des sauvages ; il ne se renferme point dans des lieux clandestins de débauche ; il ne se perd jamais dans les régions de la féerie. Le lieu où nous vivons est le lieu de la scène ; le fond de son drame est vrai ; ses personnages ont toute la réalité possible ; ses caractères sont pris au milieu de la société ; ses incidents sont dans les moeurs de toutes les nations policées ; les passions qu'il peint sont telles que je les éprouve en moi ; ce sont les mêmes objets qui les émeuvent, elles ont l'énergie que je leur connais ; les traverses et les afflictions de ses personnages sont de la nature de celles qui me menacent sans cesse ; il me montre le cours général des choses qui m'environnent. Sans cet art, mon âme se pliant avec peine à des biais chimériques, l'illusion ne serait que momentanée, et l'impression faible et passagère.
    Qu'est-ce que la vertu ? C'est, sous quelque face qu'on la considère, un sacrifice de soi-même. Le sacrifice que l'on fait de soi-même en idée est une disposition préconçue à s'immoler en réalité.
    Richardson sème dans les coeurs des germes [de vertus] qui y restent d'abord oisifs et tranquilles : ils y sont secrètement, jusqu'à ce qu'il se présente une occasion qui les remue et les fasse éclore. Alors, ils se développent ; on se sent porter au bien avec une impétuosité qu'on ne se connaissait pas. On éprouve, à l'aspect de l'injustice, une révolte qu'on ne saurait s'expliquer à soi-même. C'est qu'on a fréquenté Richardson ; c'est qu'on a conversé avec l'homme de bien, dans des moments où l'âme désintéressée était ouverte à la vérité.
    Je me souviens encore de la première fois que les ouvrages de Richardson me tombèrent entre les mains: j'étais à la campagne. Combien cette lecture m'affecta délicieusement ! A chaque instant je voyais mon bonheur s'abréger d'une page. Bientôt j'éprouvai la même sensation qu'éprouvèrent les hommes d'un commerce excellent qui auraient vécu ensemble pendant longtemps, et qui seraient sur le point de se séparer. A la fin, il me sembla tout à coup que j'étais resté seul.
    Cet auteur vous ramène sans cesse aux objets importants de la vie. Plus on lit, plus on se plaît à lire.
    C'est lui qui porte le flambeau au fond de la caverne ; c'est lui qui apprend à discerner les motifs subtils et déshonnêtes, qui se cachent et se dérobent sous d'autres motifs qui sont honnêtes, et qui se hâtent de se montrer les premiers. Il souffle sur le fantôme sublime qui se présente à l'entrée de la caverne ; et le More hideux qu'il masquait, s'aperçoit.
    C'est lui qui sait faire parler les passions : tantôt avec cette violence qu'elles ont lorsqu'elles ne peuvent plus se contraindre ; tantôt avec ce ton artificieux, et modéré, qu'elles affectent en d'autres occasions.
    C'est lui qui fait tenir aux hommes de tous les états, de toutes les conditions, dans toute la variété des circonstances de la vie, des discours qu'on reconnaît. S'il est au fond de l'âme du personnage qu'il introduit, un sentiment secret, écoutez bien, et vous entendrez un ton dissonant qui le décèlera. C'est que Richardson a reconnu que le mensonge ne pouvait jamais ressembler parfaitement à la vérité, parce qu'elle est la vérité et qu'il est le mensonge.
    S'il importe aux hommes d'être persuadés qu'indépendamment de toute considération ultérieure à cette vie, nous n'avons rien de mieux à faire pour être heureux que d'être vertueux ; quel service Richardson n'a-t-il rendu à l'espèce humaine ? Il n'a point démontré cette vérité mais il l'a fait sentir : à chaque ligne il faut préférer le sort de la vertu opprimée au sort du vice triomphant. Qui est-ce qui voudrait être Lovelace avec tous ses avantages ? Qui est-ce qui ne voudrait pas être Clarisse, malgré toutes ses infortunes ?
    Souvent j'ai dit, en le lisant : je donnerais volontiers ma vie pour ressembler à celle-ci ; j'aimerais mieux être mort, que d'être celui-là.
[...]



A lire : le texte intégral, disponible sur Wikisource.


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