Le Cousin Bazilio, Eça de Queirós,1878

coquillage


Le livre, écrit en portugais par Eça de Queirós, s'intitule O Primo Basílio. Il a été traduit en français par Lucette Petit et publié sous le titre Le Cousin Bazilio. Le "z" du prénom comme le "z" du nom de l'auteur remplacent l'accentuation des voyelles i et o, inexistante en français.






Eça de Querioz

Caricature de José Maria Eça de Queirós par Rafael Bordalo Pinheiro (1846-1905), dans Álbum das Glórias (Album des Gloires), légendé par "Honny soit qui mal y pense", 1880.

L'auteur

José Maria Eça de Queirós naît le 25 novembre 1845 à Póvoa de Varzim, non loin de Porto (Portugal). Son père est magistrat, sa mère issue d'une famille noble. L'enfant est d'abord confié à une gouvernante brésilienne, puis vers quatre ans pris en charge par ses grands parents paternels à la campagne. Ses parents ne se marient qu'en 1853, et ils auront quatre autres enfants.
Il fait ses études secondaires à Porto. Il devient l'ami de son professeur de français, Ramalho Ortigão, de dix ans son aîné, et fils du directeur du collège où il étudie.
En 1861, il est inscrit à la faculté de droit de Coimbra où il obtient son diplôme en1866. Coimbra est alors le centre de l'effervescence intellectuelle portugaise, et les jeunes gens qui vont former "la génération de 70" s'y déprennent du romantisme en regardant du côté de la France, du positivisme d'Auguste Comte autant que de la réflexion politique de Proudhon. Eça de Queirós participe aux nombreuses manifestations étudiantes contre le recteur, contre le pouvoir. Il participe aussi à un groupe de théâtre. La littérature est déjà importante pour le jeune avocat qui traduit, en 1866, une pièce de Joseph Bouchardy, Philidor, comédie-drame en 4 actes, datant de 1860. Cette entrée en littérature par le théâtre n'est pas sans conséquence pour la suite.
Une fois diplômé, Il s'installe chez ses parents à Lisbonne, s'inscrit au barreau,  et commence sa collaboration à la Gazeta de Portugal. Il y écrit 10 articles, plus tard rassemblés (1909, recueil posthume) sous le titre de Prosas Bárbaras (Proses barbares). Le journalisme occupe, et occupera, dans sa production, une large part.
En 1867, il s'installe à Évora (petite ville à 137 km à l'est de Lisbonne) où il exerce son métier d'avocat en même temps qu'il fonde un journal. Il y reste moins d'un an, et si sa carrière de journaliste est plutôt réussie, celle d'avocat l'est nettement moins.
De retour à Lisbonne, il rejoint le "Cenaculo" (Cénacle) où il retrouve un certain nombre de ses compagnons de Coimbra. Il part à Suez pour l'inauguration du canal en octobre 1869, visite qui se prolonge par un voyage en Orient (Syrie, Palestine) jusqu'en décembre. Le voyage alimente des chroniques de voyage publiées dans le Diário de notícias de Lisbonne où en juillet de la même année, Ramalho Ortigão et lui, commencent la publication d'un roman épistolaire, O Mistério da estrada de Sintra (Le Mystère de la route de Sintra) qui relève, pour beaucoup, du jeu avec les clichés du roman gothique.
En 1870, il passe un concours pour entrer dans la diplomatie. Il est admis mais doit attendre deux ans pour une première nomination, ce qui lui permet en 1871 de participer aux conférences démocratiques organisées par le Cénacle dans le Casino de Lisbonne, vite interdites par le pouvoir mais où il a le temps de prononcer la sienne qui portait sur le "réalisme comme nouvelle expression de l'art". Il est enfin nommé consul à la Havane, en 1872. Ses activités d'écrivain et de journaliste se poursuivent au sein de la Carrière, en Angleterre dès 1874 (Newcastle-on-Tyne, puis Bristol), à Paris en 1888 où il reste jusqu'à sa mort, en 1900, après une "longue maladie".
Il s'est marié en 1886, et le couple a eu deux enfants.
Son oeuvre est importante et, dès la publication de O Crime du Padre Amaro (Le Crime du Padre Amaro), en 1875, il est reconnu par ses pairs autant que par la critique comme l'une des grandes voix de la littérature portugaise.





Eça de Queiros, 1878

Photographie d'Eça de Queirós, insérée dans la deuxième édition du Cousin Basilio, en 1878 (Ernesto Chardron éditeur). La première édition, février 1878, de 3000 exemplaires s'étant épuisée aussitôt.

Le roman

Dans sa conférence de 1871, dont il ne reste qu'un résumé, l'écrivain affirmait que l'art moderne avait pour objectifs d'examiner la société et l'individu, de procéder à la "critique des tempéraments et des habitudes." Il avait un rôle à jouer dans dans la société comme "auxiliaire de la science et de la conscience", et pour ce faire il devait être pleinement de son temps ; la vie contemporaine devait être son matériau. Examiner, analyser, dénoncer, l'écrivain est un écrivain engagé. Ce programme est loin de recouvrir la variété des oeuvres d'Eça de Queirós, mais pour ce qui est de ce deuxième grand roman, Le Cousin Basile, rédigé entre 1876 et 1877, il est largement appliqué. Il le commence à Lisbonne, pendant ses vacances et le poursuit en Angleterre, en même temps qu'il envisage une série de récits, certains ébauchés, d'autres réduits à des titres, d'autres publiés après sa mort, qui formeraient des Scènes de la vie réelle (Cenas da vida real) comme il l'annonce à son éditeur, ou Cenas da vida portuguesa, comme il l'écrit à son ami Teófilo Braga (lettre du 12 mars 1878), dépeignant la capitale portugaise dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Le personnage central du roman est en effet Lisbonne, dans son architecture comme dans ses groupes sociaux, leurs habitudes et leurs comportements, et le projet est bien de mettre à nu l'hypocrisie qui en régit les relations.

Un monde étriqué

Dans sa lettre à Teófilo Braga, l'auteur parle de "petit cadre domestique". De fait, la double intrigue du récit s'inscrit dans la maison, le foyer de Jorge et Luisa, mariés depuis trois ans quand le narrateur introduit le lecteur in medias res, à 11h du matin, un dimanche de juillet, dans leur salle à manger. Jorge est ingénieur des mines, travaille pour le ministère, Luisa, maîtresse de maison, règne sur deux domestiques, une cuisinière, Joana, et une femme de charge, Juliana. Couple sans problème et sans souci, il est entouré par une série de personnages qui représentent, chacun, un des aspects de la vie de Lisbonne tels que le narrateur les perçoit : le Conseiller Acácio, la cinquantaine, chauve, célibataire, pontifiant, conservateur et royaliste, occupé à rédiger des guides touristiques avec le sérieux que d'autres consacreraient à des traités scientifiques ; Dona Felicidade (Félicité), dont le nom est pour le moins antiphrastique, grosse, la cinquantaine passée, affligée de problèmes intestinaux et de désirs charnels, fréquentant les églises comme d'autres font les magasins, superstitieuse, rêvant d'épouser le Conseiller ; les deux personnages sont des substituts parentaux, le premier ayant été l'ami du père de Jorge, la seconde l'amie de la mère de Luisa ; lorsque cette dernière a besoin de sortir (promenade, théâtre) c'est Dona Felicidade qui lui sert de chaperon ; Julião  


(l'augmentatif -ão ajouté à Julio dit l'importance qu'il a auprès de ses amis), médecin qu'admire Jorge, mais qui ne parvient pas à se constituer une clientèle et en éprouve une aigreur envenimant ses rapports avec les autres, en même temps qu'il a acquis une sombre lucidité, de l'ordre du cynisme, sur les autres, mais aussi sur lui-même ; Ernestinho, cousin de Jorge (le diminutif -inho ajouté à Ernesto traduit la condescendance que les autres ont à son égard, c'est "le petit"), employé des douanes, mais surtout dramaturge passionné qui écrit et met en scène, dès le premier chapitre, un mélodrame qui va séduire le public, c'est "l'artiste" du groupe qui, dans les années 1870 est quelque peu en retard sur les tendances contemporaines, comme son public ; les créateurs sont en pleine effervescence réaliste alors qu'Ernestinho et son public en sont encore à un romantisme dégradé en sentimentalisme ; enfin Sebastião (doté lui aussi de l'augmentatif dû à la fois à son physique et à la place qu'il occupe dans la vie de Jorge, sorte de grand frère dévoué), propriétaire, discret, timide, excellent pianiste et jardinier à ses heures.
C'est le premier cercle, celui d'une petite bourgeoisie dont l'étroitesse de pensée, l'absence de projets d'ampleur, la confine dans le monde fermé de la famille. Au-delà, il y a la rue avec ses habitants, tous aux fenêtres ou sur le pas des portes dès que se produit un événement quelconque, un musicien de rue ou la voiture du cousin Basilio venant chez leur voisine, trop souvent à leurs yeux de censeurs des moeurs. Chaque événement est naturellement commenté, donne lieu à des suppositions et à l'élaboration d'histoires explicatives qui se colportent d'un bout à l'autre de la rue. Chacun vit sous le regard de tous et ce regard est toujours malveillant.
Au-delà de ce cercle, il y a Leopoldina, amie d'enfance de Luisa, infréquentable selon les dires de tous, femme "perdue" dont toute la ville connaît le nombre et le nom des amants ; puis le cousin Basile, qui est le cousin de Luisa, venu de Paris, après être resté au Brésil un certain nombre d'années pour reconstituer la fortune perdue par son père.

L'adultère

La première des intrigues est celle de l'adultère. Jorge s'absente pour ses affaires (un voyage dans l'Alentejo). Son absence prévue pour une quinzaine de jours va s'étendre sur tout l'été puisqu'il ne revient qu'en septembre. Basilio entreprend de séduire sa cousine à laquelle, avant son départ au Brésil, il avait fait la cour. Les deux jeunes gens avaient flirté sous l'oeil bienveillant de la mère, comme la coutume le permet au Portugal (namoro). Il n'a pas grand mal à réduire les maigres défenses de la jeune femme, malgré l'amour qu'elle porte à son mari, auréolé du prestige que lui confèrent ses voyages et son parisianisme, et aussi une certaine brutalité qui peut passer pour l'impétuosité de la passion.
Cette intrigue, commentée par toute la rue, alerte Sebastião, qui tente, en vain, de rappeler Luisa au "respect de sa condition".
Quoique l'auteur ait été accusé d' "immoralité", en particulier en raison de la sensualité de ses descriptions, l'aventure de Luisa n'est guère reluisante et par là peu encourageante. Elle est bien loin des délicatesses du Lys rouge (Anatole France, 1894), quoique le Faust de Gounod y joue aussi un rôle, et tout aussi éloignée de l'aura romanesque dont Emma Bovary alimente ses amours, au moins dans leur début, que ce soit avec Rodolphe ou Léon, bien que la comparaison entre les deux romans soit inévitable, puisque les deux personnages féminins finissent par mourir et qu'Eça de Queirós a repris très volontairement, pour les transformer, certaines scènes du roman de Flaubert, par exemple celle du fiacre.
Basile n'est qu'un séducteur de bas étage, vulgaire sur tous les plans, de ses vantardises sociales au mépris qu'il affiche envers les relations de sa cousine, et Luisa, une petite personne sensuelle, un rien naïve pour ne pas dire sotte ou écervelée, qui se laisse porter par les événements, et dont les révoltes, par exemple devant le caractère sordide de la chambre que Basile appelle "le paradis", s'épuisent avant même d'atteindre une conscience claire.



Le chantage

La deuxième intrigue, à bien y réfléchir la plus importante, est celle qui oppose le personnage de la femme de charge, Juliana, à Luisa, et à travers elle, au fond, à toute la bourgeoisie qui l'exploite. Juliana n'est plus jeune ("Elle devait avoir quarante ans"), elle a toujours été plutôt laide, n'a eu de la vie que les peines de son travail de domestique, elle est cardiaque. Le peu d'économies qu'elle avait accumulées ont disparu quand elle est tombée malade. Juliana se perçoit comme une esclave et le dit en termes violents, s'affirmant "nègre" (Si l'esclavage a été aboli au Portugal en 1869, il ne le sera qu'en 1888 au Brésil) chaque fois qu'elle parle de ses tâches et, aigrie et violente, elle macère dans la haine ne récoltant que mépris (les surnoms dont l'affublent les habitants de la rue en témoignent) et haine en retour. L'adultère de Luisa, qu'elle subodore, lui paraît être sa chance ; si elle peut le prouver, elle obtiendra enfin l'argent qui lui servirait de substitut à une retraite inexistante. Ne pouvant y parvenir malgré les lettres incriminantes qu'elle a volées, car Luisa n'a pas d'argent, elle mène une guerre d'usure qui lui permet d'obtenir de meilleures conditions de vie, une chambre et non un galetas, une alimentation meilleure. Mais comme il s'agit d'une guerre, elle la pousse jusqu'au renversement de la situation, obligeant Luisa à devenir la servante.
L'affrontement des deux femmes, la haine d'un côté, le désespoir de l'autre, la peur qui les habite l'une et l'autre, pour des raisons différentes, sont remarquablement retracées et transforment une comédie domestique en tragédie sociale. Juliana n'est pas un personnage sympathique, pour cela bien plus démonstratif que la cuisinière, Joana, par exemple, qui vit dans les mêmes conditions, mais qui n'a pas l'idée de remettre en cause le statu-quo, les patrons d'un côté, les domestiques de l'autre, parce que plus jeune, parce que se bornant à prendre les quelques plaisirs que la vie lui offre, par exemple son amant ; ou que l'Adélaïde du Conseiller qui s'est habilement installée dans son lit et vit sa vie en parasite doué. Si Juliana a son origine (peut-être) dans le personnage de la malheureuse fille de ferme décorée lors des comices dans Madame Bovary, elle n'en a ni la résignation, ni le caractère pathétique.




Columbano Bordallo Pinheiro

A Chávena de chá
(La tasse de thé),1898, Columbano Bordalo Pinheiro (1857-1929).


Ce personnage détestable est, mieux qu'un autre, le révélateur d'une société injuste, imbécile et aveugle, ce qu'elle-même résume, menacée de prison, de bâtonnade et de déportation par Sebastião (le brave garçon !), accompagné d'un policier : "Ils avaient tout pour eux, la police, la Bonne Heure*, la prison, l'Afrique !... Et elle — rien." (* le couvent de La Bonne Heure —Boa Hora— est devenu en 1842 le siège du Tribunal correctionnel).
Le miroir que l'écrivain tend à ses lecteurs n'a rien d'amène.
Le Cousin Bazilio
est un roman cruel, cruel pour ses personnages dont la décence apparente, le comportement policé, révèlent progressivement la violence réelle qui les constituent, les rapports de force qui les produisent ; cruel aussi pour le monde des exploités dont la révolte, justifiée, ne trouve à s'exprimer que dans l'insulte et la méchanceté ; cruel pour les personnages féminins dont les vies, quelles qu'elles soient, de pauvres ou de bourgeoises, sont sacrifiées au bon plaisir des maîtres ; les maris, peu différents des patrons, décidant toujours pour elles ; cruel pour ses lecteurs car, en 1878, ceux-ci sont pour l'essentiel des bourgeois de la même classe que les personnages et le seul aristocrate du roman, le vicomte Reinaldo, ne vaut guère mieux qui liquide ses biens au Portugal pour mener la vie inutile d'un dandy à Paris et dont le mépris à l'égard de son pays s'exprime par le mot "porcherie" et tous ses synonymes dont le portugais n'est pas avare. Leur bonne conscience ne peut être qu'ébranlée devant une histoire qui soulève brutalement le décor pour montrer les coulisses.
Mais c'est aussi, malgré cela, ou sans doute à cause de cela, un magnifique roman que l'auteur n'avait pas tout à fait raison de juger aussi sévèrement en lui reprochant sa surabondance de détails, lesquels pourtant confèrent une densité et une vraisemblance sensible au monde qu'il construit, ne se sentant pas du tout à la hauteur de ses modèles,  Balzac, "divin" parce qu'ayant su "donner la note juste de la réalité éternelle", et Flaubert "grand" pour avoir trouvé "la note juste de la réalité transitoire" (lettre à Teófilo Braga, 12 mars 1878).
Eça de Queirós a su aussi trouver "sa" note juste, celle qui n'est qu'à lui, et qui le place sur le même plan que ceux qu'il admirait tant.




A découvrir
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