9 avril 1821 : Charles Baudelaire

coquillage



portrait de Baudelaire

Portrait photographique de Baudelaire, Etienne Carjat, vers 1863





C'est un portrait sans âge, une image pour l'éternité qui vous scrute à son tour avec froideur, amertume, ironie, dès qu'on l'interroge. Il y a beaucoup d'élégance dans la cravate nouée en foulard mais une détresse de longue haleine clôt la bouche mince, presque incurvée pour un sanglot. Le nez charnu bourgeonne un peu, mais les joues glabres sont d'un ascète fourbu par des exercices terribles. L'oeil est aigu sous un vaste front mais ce front est buté sous le cheveu rasé. C'est le visage d'un prêtre mais défroqué, la face du prochain mais emmurée, le masque d'un provocateur, mais humilié. On se dit : "Voilà donc ce que la vie a fait de Baudelaire.", puis on ouvre l'étroit recueil des Fleurs du mal, on ajoute : "Et voici ce que Baudelaire a fait de sa vie."


Antoine Blondin
 Baudelaire, "Exilé sur le sol au milieu des nuées", Hachette, 1961





Sa date de naissance explique la profonde marque que laisse en lui le romantisme ("Le romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stigmates éternels" écrit-il dans le Salon de 1859) : son adolescence a baigné dans le romantisme triomphant, qui prenait, souvent, dans la deuxième génération, couleur d'excès en tous genres. Il passe son bac en 1839 et s'inscrit en droit pour satisfaire la famille plus que par goût personnel. Il mène la vie de bohème que relatent les récits de Mürger. C'est probablement à cette époque qu'il contracte la syphilis qui le tuera comme nombre de ses contemporains. En tous cas, cette existence de cafés, de "mauvaises fréquentations"  inquiète à tel point sa famille (la mère comme le beau-père et le demi-frère, de 16 ans son aîné, issu d'un premier mariage de son père), qu'elle y met le hola en offrant un voyage qui, à ses yeux, aiderait à ce que "jeunesse se passe". Embarqué à Bordeaux, sur le vaisseau d'un capitaine ami du mari de la mère, en 1840, en direction de Calcutta en Inde, il termine son périple à l'île de Bourbon [la Réunion, aujourd'hui] qui semble avoir été un éblouissement. Mais ce n'est pas suffisant pour oublier Paris où il n'a de cesse de revenir, ce qu'il fait après dix mois d'absence.
Lorsqu'il revient, en 1842, il est majeur et hérite sa part de la fortune paternelle (son père est mort en 1827 et sa mère s'est remariée, en 1828, avec un militaire qui fera une solide carrière, Jacques Aupick et qu'à l'âge adulte, Baudelaire, vouera aux gémonies, ce qui contrairement à ce qu'on en dit le plus souvent, n'était pas le cas dans sa jeunesse, comme en témoigne la correspondance). C'est une fortune assez confortable qu'il entreprend de dilapider si vite et si bien, vivant sur un grand pied, se faisant remarquer de ses contemporains par son élégance (il dessinait ses vêtements, portait des gants de soie rose, bref, était le dandy dont il fera la théorie), qu'une fois de plus la famille intervient et le fait mettre sous tutelle financière ; il ne recevra plus qu'une rente de 200 Francs par mois, ce qui excède le jeune homme, dont les besoins outrepassent une telle rente, et le font vivre, à la fois symboliquement mais réellement aussi, dans une modestie qu'il juge être la misère, qu'il tente de compenser en s'endettant avec constance.
A son retour de voyage, il a aussi rencontré Jeanne Duval (une jeune actrice), avec laquelle il entretiendra une liaison troublée faite de tempêtes, de ruptures et d'acalmies, mais qui n'en durera pas moins toute sa vie.

L'année 1845 est une année importante : il publie son premier poème "A une dame créole" dans L'Artiste. Il fournit en piges plusieurs journaux, de ceux qu'on appelle "petits", et écrit son premier "Salon", travail de journaliste en même temps que de critique d'art. En juin, il fait une tentative de suicide.
Cette année-là aussi, il annonce qu'il travaille à un projet de livre sur la caricature (le sujet est à la mode) et si le livre ne voit pas le jour, il en tire trois articles.
En 1846-47, il découvre l'oeuvre d'Edgar Allan Poe dans lequel il reconnaît une âme-soeur et qu'il se met à traduire. La publication de ces traductions commence le 15 juillet 1848 dans La Liberté de penser et se poursuit jusqu'en 1855.
En 1857, paraissent Les Fleurs du mal, dont la publication a été annoncée depuis 1845 sous divers titres, avant que le titre définitif ne soit fixé en 1855. Un certain nombre des poèmes composant le recueil avaient été publiés dans des revues ou des journaux.
L'oeuvre est aussitôt attaquée (la même année que l'oeuvre de Flaubert, Madame Bovary), jugée et condamnée : le poète et son éditeur doivent payer des amendes et six pièces doivent être retirées du recueil pour "immoralité". Baudelaire remanie son recueil et en 1861, en donne une nouvelle édition, reconstruite, et comprenant 35 pièces nouvelles dont le dernier poème, "Le Voyage".
En 1864, Baudelaire quitte Paris pour Bruxelles. Il espère s'y faire éditer avec plus de facilité par Lacroix, tout jeune éditeur à la réputation révolutionnaire, et y vivre en donnant des conférences, mais ses espoirs sont déçus et, en 1866, il est victime d'une attaque qui le laisse aphasique. Ramené à Paris, il est interné dans la clinique du Docteur Duval où il meurt en 1867.
A partir de 1855 ("Crépuscule du soir"), Baudelaire avait commencé à publier des textes en prose dans divers journaux, dont une série en 1862, précédée d'une lettre à Arsène Houssaye dans Le Figaro. Ce sont ces textes, joints à des inédits, qu'Asselineau et Théodore de Banville publient en 1869 sous le titre Spleen de Paris - Petits poèmes en prose.

aquarelle de Baudelaire, 1844.

Autoportrait : aquarelle de 1844.


caricature de Lami

Le journaliste : caricature de Lami (1840)





Baudelaire, Courbet

Portrait de Baudelaire, Gustave Courbet, 1848



Un peu plus de quinze ans après la mort de Baudelaire, dans le roman de Huysmans, A Rebours, publié en 1883,  le héros, des Esseintes, célèbre le poète comme LE grand maître de la littérature. Sur la cheminée de sa bibilothèque-cabinet de travail, un tryptique "aux trois compartiments séparés, ouvragés comme une dentelle, contint, sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique vélin, avec d'admirables lettres de missel et de splendides enluminures, trois pièces de Baudelaire : à droite et à gauche, les sonnets portant ces titres : "La Mort des amants" - "L'Ennemi" ; - au milieu, le poème en prose intitulé "Any where out of the world - N'importe où, hors du monde."
Le reste de ses oeuvres y fait l'objet d'une édition particulièrement soignée que le personnage lit et relit et qui suscite, en lui, les réflexions suivantes :
pastel de Forain

Portrait de Joris-Karl Huysmans, pastel de Jean-Louis Forain.




    
     Son admiration pour cet écrivain était sans borne. Selon lui, en littérature, on s'était jusqu'alors borné à explorer les superficies de l'âme ou à pénétrer dans ses souterrains accessibles et éclairés, relevant, çà et là, les gisements des péchés capitaux, étudiant leurs filons, leur croissance, notant, ainsi que Balzac, par exemple, les stratifications de l'âme possédée par la monomanie d'une passion, par l'ambition, par l'avarice, par la bêtise paternelle, par l'amour sénile.
     C'était, au demeurant, l'excellente santé des vertus et des vices, le tranquille agissement des cervelles communément conformées, la réalité pratique des idées courantes, sans idéal de maladive dépravation, sans au-delà; en somme, les découvertes des analystes s'arrêtaient aux spéculations mauvaises ou bonnes, classifiées par l'Église; c'était la simple investigation, l'ordinaire surveillance d'un botaniste qui suit de près le développement prévu, de floraisons normales plantées dans de la naturelle terre.
     Baudelaire était allé plus loin; il était descendu jusqu'au fond de l'inépuisable mine, s'était engagé à travers des galeries abandonnées ou inconnues, avait abouti à ces districts de l'âme où se ramifient les végétations monstrueuses de la pensée.
     Là, près de ces confins où séjournent les aberrations et les maladies, le tétanos mystique, la fièvre chaude de la luxure, les typhoïdes et les vomitos du crime, il avait trouvé, couvant sous la morne cloche de l'Ennui, l'effrayant retour d'âge des sentiments et des idées.
     Il avait révélé la psychologie morbide de l'esprit qui a atteint l'octobre de ses sensations; raconté les symptômes des âmes requises par la douleur, privilégiées par le spleen; montré la carie grandissante des impressions, alors que les enthousiasmes, les croyances de la jeunesse sont taris, alors qu'il ne reste plus que l'aride souvenir des misères supportées, des intolérances subies, des froissements encourus, par des intelligences qu'opprime un sort absurde.
     Il avait suivi toutes les phases de ce lamentable automne, regardant la créature humaine, docile à s'aigrir, habile à se frauder, obligeant ses pensées à tricher entre elles, pour mieux souffrir, gâtant d'avance, grâce à l'analyse et à l'observation, toute joie possible.
     Puis, dans cette sensibilité irritée de l'âme, dans cette férocité de la réflexion qui repousse la gênante ardeur des dévouements, les bienveillants outrages de la charité, il voyait, peu à peu, surgir l'horreur de ces passions âgées, de ces amours mûres, où l'un se livre encore quand l'autre se tient déjà en garde, où la lassitude réclame aux couples des caresses filiales dont l'apparente juvénilité paraît neuve, des candeurs maternelles dont la douceur repose et concède, pour ainsi dire, les intéressants remords d'un vague inceste.
     En de magnifiques pages il avait exposé ces amours hybrides, exaspérées par l'impuissance où elles sont de se combler, ces dangereux mensonges des stupéfiants et des toxiques appelés à l'aide pour endormir la souffrance et mater l'ennui. À une époque où la littérature attribuait presque exclusivement la douleur de vivre aux malchances d'un amour méconnu ou aux jalousies de l'adultère, il avait négligé ces maladies infantiles et sondé ces plaies plus incurables, plus vivaces, plus profondes, qui sont creusées par la satiété, la désillusion, le mépris, dans les âmes en ruine que le présent torture, que le passé répugne, que l'avenir effraye et désespère.
     Et plus des Esseintes relisait Baudelaire, plus il reconnaissait un indicible charme à cet écrivain qui, dans un temps où le vers ne servait plus qu'à peindre l'aspect extérieur des êtres et des choses, était parvenu à exprimer l'inexprimable, grâce à une langue musculeuse et charnue, qui, plus que toute autre, possédait cette merveilleuse puissance de fixer avec une étrange santé d'expressions, les états morbides les plus fuyants, les plus tremblés, des esprits épuisés et des âmes tristes.

A rebours, chapitre XIII, coll. Pocket, 1997, pp. 185-187.









A lire
: sur Wikisource, des documents relatifs au procès des Fleurs du mal, 1857, dont le réquisitoire du procureur et la plaidoirie de Maître Gustave Chaix d'Est-Ange.
A écouter : sur Vive voix, des textes de Baudelaire




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