La Vie littéraire, Anatole France, 1888-1892

coquillage


Recueil de chroniques parues dans Le Temps entre 1886 et 1892

Le Temps est un quotidien de 4 pages lancé en 1861 par Auguste Nefftzer qui s'adjoint Adrien Hébrard, lequel devient, en 1872, le propriétaire du journal. Sa particularité est de mettre au premier plan les relations internationales. Par ailleurs, Hébrard va faire appel aux grands noms du moment pour ses rubriques culturelles, Francisque Sarcey, pour le théâtre, par exemple, ou Marcelin Berthelot pour les sciences.




Anatole France, 1893

Anatole France en 1893
portait de Nadar

Anatole France a commencé à écrire dans Le Temps en 1875, mais ce n'est qu'en 1886 qu'il en devient un des chroniqueurs attitrés. A partir du 21 mars de cette année-là, il signe une rubrique intitulée "La vie à Paris". Dans sa chronique du 16 mai 1886, il se définit comme le "Paisible annaliste des folies de [son] temps", inscrivant "les faits dans [sa] chronique comme Raoul Glaber enregistrait dans la sienne les pestes et les famines de l'an mil."
Pendant une année, chaque dimanche apportera au lecteur le récit, gentiment ironique, des événements mondains du temps, des réceptions à l'Académie française aux expositions de peinture, des adieux à Sarah Bernhard qui part en tournée au Brésil à l'érection d'une statue de Lamartine. Anatole France parlait volontiers de "causeries", mot qui rend compte à la fois du caractère familier, souvent proche de l'oral, de ces écrits et aussi de leur dispersion, du caractère qui semble improvisé dans le choix de sujets paraissant relever d'un arbitraire total.
En janvier 1887, la chronique change de titre et devient "La Vie littéraire"; C'est sous ce titre que les textes qui la composent seront publiés par Calmann Lévy, en quatre séries de 1888 à 1892, précédés d'une préface dédicace à Adrien Hébrard.
La dernière chronique est publiée le 30 avril 1893. "La Vie littéraire" sera dorénavant prise en charge par Gaston Deschamps qui, le 12 juillet 1893, comme il est de règle à l'Académie française dans les successions, fait l'éloge de son prédécesseur :



Les lecteurs du Temps ne trouveront pas à cette place l'exquise fantaisie de M. Anatole France, son érudition ingénieuse, la magie de son style, la délicate sensibilité de son goût, cette curiosité toujours éveillée et rajeunie, qui allait amoureusement vers ce qui est précieux et rare, ces dons merveilleux qui lui permettaient d'embellir tous les sujets sur lesquels il arrêtait sa pensée ou qu'il voulait seulement effleurer. Celui qui a le périlleux honneur de succéder ici au célèbre auteur de La Rôtisserie de la reine Pédauque — qui, tout en renonçant à la critique littéraire, demeurera d'ailleurs fidèle à ce journal — sait bien tout ce qui lui manque et n'essayera pas d'y suppléer par des précautions oratoires ou de longs exordes.




Le changement de titre de la rubrique ne va pas affecter vraiment le contenu des textes, qui vagabonderont toujours à loisir, mais leur donner un cadre plus en accord avec les intérêts de l'écrivain: les événements littéraires, publications, mort d'un écrivain, réceptions à l'Académie, représentations théâtrales, etc. Partant de l'événement présent, le chroniqueur devient poète (évocations multiples de l'enfance, éloge des jouets et des marionnettes ; promenades et flâneries dans la ville : les quais, les bouquinistes, les boutiques des artisans...), moraliste à l'occasion, conteur le plus souvent. Il y a dans les chroniques d'Anatole France, une grâce, une légèreté, un sens de la pirouette ironique, l'élégance d'une apparente superficialité avec lesquelles seul Vialatte, au XXe siècle, a su rivaliser.
Les 4 et 11 janvier 1891, le chroniqueur s'intéresse à un fait divers bien "parisien", un écrivain, Maurice Montégut (1855- 1911) accuse Alphonse Daudet (1840-1897) de plagiat. La pièce de Daudet, L'Obstacle, que le théâtre du Gymnase vient de présenter le 27 décembre 1890, serait la réplique d'une oeuvre de Montégut, Le Fou, publiée en 1880. C'est l'occasion pour Anatole France de se pencher sur la notion de "plagiat". Quand il reprend les deux chroniques qu'il lui consacre dans le quatrième volume de La Vie littéraire (1892), il les surtitre "Apologie pour le plagiat", ce qui résume et affiche son opinion sur la question.





APOLOGIE POUR LE PLAGIAT

LE "FOU"  ET L' "OBSTACLE"

     Le Fou
et l'Obstacle. On dirait le titre d'une fable. Mais il s'agit d'une accusation de plagiat. Nos contemporains se montrent fort délicats à cet endroit, et c'est une grande chance si, de nos jours, un écrivain célèbre n'est pas traité, à tout le moins une fois l'an, de voleur d'idées.
     Cette mésaventure, qui ne fut épargnée ni à M. Emile Zola1 ni à M. Victorien Sardou2, advint dernièrement à M. Alphonse Daudet. Un jeune poète, M. Maurice Montégut, s'est avisé que la situation capitale de l'Obstacle était tirée d'un sien drame, en vers, le Fou, qui fut imprimé en 1880, et il en écrivit aux journaux. Il est vrai qu'il se trouve dans le Fou comme dans l'Obstacle une mère qui sacrifie son honneur au bonheur de son enfant, qui, veuve d'un fou, révèle une faute imaginaire pour épargner à son fils la menace de l'hérédité morbide et pour écarter l'obstacle qui sépare ce fils de la jeune fille qu'il aime. Nul doute sur ce point. Mais la recherche du plagiat mène toujours plus loin qu'on ne croit et qu'on ne veut. Cette situation que M. Maurice Montégut croyait, de bonne foi, son bien propre, on l'a retrouvée dans une nouvelle de M. Armand de Pontmartin3, dont j'ignore le titre; dans l'Héritage fatal de M. Jules Dornay4 ; dans le Dernier duc d'Hallali de M. Xavier de Montépin5 et dans un roman de M. Georges Pradel6. Il ne faut pas en être surpris ; il serait étonnant, au contraire, qu'une situation quelconque ne se trouvât pas chez M. Pradel comme chez M. de Montépin.
     La vérité est que les situations sont à tout le monde. La prétention de ceux qui veulent se réserver certaines provinces du sentiment me rappelle une histoire qui m'a été contée récemment : Vous connaissez un paysagiste qui, dans sa vieillesse robuste, ressemble aux chênes qu'il peint. Il se nomme Harpignies7, et c'est le Michel-Ange des arbres. Un jour, il rencontra, dans quelque village de Sologne, un jeune peintre amateur qui lui dit d'un ton à la fois timide et pressant :
     — Vous savez, maître ; je me suis réservé cette contrée.
     Le bon Harpignies ne répondit rien et sourit du sourire d'Hercule.
     M. Maurice Montégut n'est point comparable assurément à ce jeune peintre. Mais il devrait bien se dire qu'une situation appartient non pas à qui l'a trouvée  le premier, mais bien à qui l'a fixée dans la mémoire des hommes.
     Nos littérateurs contemporains se sont mis dans la tête qu'une idée peut appartenir en propre à quelqu'un. On n'imaginait rien de tel autrefois, et le plagiat n'était pas jadis ce qu'il est aujourd'hui. Au XVIIe siècle, on en dissertait dans les chaires de philosophie, de dialectique et d'éloquence. Maître Jacobus Thomasius, professeur en l'école Saint-Nicolas de Leipzig, composa vers 1684, un traité De plagio litterario "où l'on voit, dit Furetière, la licence de s'emparer du bien d'autrui en fait d'ouvrages d'esprit." A la vérité, je n'ai pas lu le traité de maître Jacobus Thomasius, je ne l'ai vu de ma vie et ne le verrai, je pense, jamais ; si j'en parle, c'est affectation pure et seulement parce qu'il est cité dans un vieil in-folio, dont les tranches d'un rouge bruni et le vieux cuir largement écorné m'inspirent beaucoup de vénération.  Il est ouvert sur ma table, à la lumière de la lampe, et son aspect de grimoire me donne, par cette nuit tranquille, l'impression que, dans mon fauteuil, sous l'amas de mes livres et de mes papiers, je suis une espèce de docteur Faust et que, si je feuilletais ces pages jaunies, j'y trouverais peut-être le signe magique par lequel les alchimistes faisaient paraître dans leur laboratoire l'antique Hélène comme un rayon de lumière blanche. Une rêverie m'emporte. Je tourne lentement les feuillets qu'ont tournés avant moi des mains aujourd'hui tombées en poussière, et si je n'y découvre pas le pentacle mystérieux, du moins j'y rencontre une branche séchée de romarin, qui a été mise là par un amoureux mort depuis longtemps. Je déplie avec précaution une mince bande de papier enroulée à la tige et je lis ces mots tracés d'une encre pâlie : "J'aime bien Marie, le 26me de juin de l'an 1695." Et cela me retient dans l'idée qu'il y a dans les sentiments des hommes un vieux fonds sur lequel les poètes mettent des broderies délicates et légères, et qu'il ne faut pas crier au voleur dès qu'on entend dire j'aime bien Marie, après qu'on l'a dit soi-même. Nous disions que le plagiat n'était pas considéré jadis tout à fait comme il l'est aujourd'hui. Et je crois que les vieilles idées, à cet égard, valaient mieux que les nouvelles, étant plus désintéressées, plus hautes et plus conformes aux intérêts de la république des lettres. 






1
. Zola a été accusé de plagiat officiellement à propos de L'Assommoir, et officieusement, par Edmond de Goncourt, dans son Journal, pour presque toute son oeuvre.
2. Victorien Sardou (1831-1908), dramaturge, accusé par Mario Uchard d'avoir avec Odette (Théâtre du Vaudeville, 17 novembre 1881) plagié une de ses pièces, La Fiammina.
3. Armand de Pontmartin (1811- 1890), journaliste et écrivain prolifique.
4. Jules Dornay (1835-1906), dramaturge. L'Héritage fatal (drame en 5 actes) a été présenté le 30 novembre 1869.
5. Xavier de Montépin (1823- 1902), auteur de romans populaires à tous les sens du terme. Le Dernier duc d'Hallali est un roman publié en 1883.
6. Georges Pradel (pseudonyme d'Emmanuel Pradier, 1840-1908), romancier prolifique lui aussi. D'où la remarque qui suit : ils ont tant écrit qu'ils ont, nécessairement, exploré toutes les situations.
7. Henri-Joseph Harpignies, peintre paysagiste (1819-1916)



     En droit romain (je trouve cela encore dans mon in-folio relié en veau granit8 avec ces tranches d'un rouge adouci qui m'enchante), en droit romain, au sens propre du mot, le plagiaire, c'était l'homme oblique qui détournait les enfants d'autrui, qui débauchait et volait les esclaves. Au figuré, c'était un larron de pensées. Nos pères tenaient, en ce second sens, le plagiat pour abominable. Aussi y regardaient-ils à deux fois avant de l'imputer à un homme de bien. Pierre Bayle donne dans son Dictionnaire une définition qui n'est pas sans fantaisie mais qui ne s'en fait que mieux comprendre : "Plagier, dit-il, c'est enlever les meubles de la maison et les balayures, prendre le grain, la paille, la balle et la poussière en même temps." Vous entendez bien, pour Pierre Bayle comme pour les lettrés de son âge, le plagiaire est l'homme qui pille sans goût et sans discernement les demeures idéales. Un tel grimaud9 est indigne d'écrire et de vivre. Mais quant à l'écrivain qui ne prend chez les autres que ce qui lui est convenable et profitable, et qui sait choisir, c'est un honnête homme.
     Ajoutons quue c'est là aussi une question de mesure. Un bel esprit, La Mothe Le Vayer10 a dit environ le même temps : "L'on peut dérober à la façon des abeilles sans faire tort à persone ; mais le vol de la fourmi, qui enlève le grain entier ne doit jamais être imité." La Mothe Le Vayer avait un illustre ami qui pensait comme lui et faisait comme l'abeille. C'est Molière. Ce grand homme a pris à tout le monde. Aux modernes comme aux anciens, aux latins comme aux Espagnols, aux Italiens et même aux Français. Il fourragea tout à son aise dans Cyrano, dans Boisrobert, chez le pauvre Scarron et chez Arlequin. On ne lui en fit jamais un reproche, et l'on eut raison. Que nos auteurs à la mode pillent ça et là. Je le veux bien. Ils auront toujours moins pillé que La Fontaine et que Molière. Je doute fort que la sévérité de leurs accusateurs soit fondée sur une connaissance exacte de l'art d'écrire. Cette rigueur s'explique par des raisons d'un autre ordre, et dont la première est une raison d'argent.
     Il faut considérer, en effet, que ce qu'on appelle en littérature une idée est maintenant une valeur vénale. Il n'en était pas de même autrefois. On s'intéresse désormais à la propriété d'une situation dramatique, d'une combinaison romanesque, qui peut rapporter trente mille francs, cent mille francs et plus, à l'auteur, même médiocre, qui la met en oeuvre.
     Par malheur, le nombre de ces situations et de ces combinaisons est plus limité qu'on ne pense. Les rencontres sont fréquentes, inévitables. Peut-il en être autrement quand on spécule sur les passions humaines ? Elles sont peu nombreuses. C'est la faim et l'amour qui mènent le monde et, quoiqu'on fasse, il n'y a encore que deux sexes. Plus l'art est grand, sincère, haut et vrai, plus les combinaisons qu'il admet deviennent simples et, par elles-mêmes, banales, indifférentes. Elles n'ont de prix que celui que le génie leur donne. Prendre à un poète ses sujets, c'est seulement tirer à soi une matière vile et commune à tous. Je suis également persuadé de la sincérité de M. Montégut qui se croit volé et de la surprise de M. Daudet, qui ne sait de quoi on l'accuse. M. Montégut se plaint. Le plaignant doit être écouté. Il trouvera des juges. Pour ma part, je me récuse, n'ayant point les pièces sous les yeux. Mais, si j'eusse été lui, je n'aurais pas soufflé mot. Il accuse M. Daudet ; M. de Pontmartin, me dit-on, s'il était encore vivant, pourrait l'accuser à son tour, et il serait bien extraordinaire que l'on ne dénichât pas quelques douzaines de vieux conteurs obscurs pour montrer que M. de Pontmartin était lui-même un plagiaire. Je ne demande pas quarante-huit heures pour découvrir la situation de la mère généreuse qui s'accuse faussement dans vingt auteurs, depuis les plus vieux contes hindous jusqu'à Madame Cottin11, où elle est — j'en suis sûr. En attendant, notre brillant confrère, M. Aurélien Scholl vient de la retrouver tout entière dans L'Héritage fatal, drame en trois actes de Boulé et Eugène Fillion, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Ambigu le 28 décembre 1839.


8. veau granit (granité) : peau utilisée en reliure dont l'aspect est grenu.




9. un grimaud est d'abord un élève en début de scolarité, un écolier ignorant ; ensuite un mauvais écrivain.

10
. François Lamothe Le Vayer (1588- 1672) est un philosophe libertin ami de Molière, de Cyrano de Bergerac.



















11
. Sophie Cottin (1773-1807), romancière célèbre au début du XIXe siècle. Emma Bovary est une de ses lectrices.



     Il y a quelques années M. Jean Richepin fut accusé d'avoir volé une ballade au poëte allemand Rückert. Mais M. Richepin prouva sans peine qu'il ne devait rien à M. Rückert, qu'il avait seulement puisé au même fonds que le poëte et fouillé dans un vieux recueil de contes orientaux dont les inventeurs sont tout aussi inconnus que ceux de Peau d'âne et du Chat botté.
     Je vous conterai à ce sujet l'aventure véritable de M. Pierre Lebrun12, de l'Académie française. M. Lebrun avait, en ses beaux jours, vers 1820, tiré convenablement de la Marie Stuart de Schiller une tragédie exacte. C'était un honnête académicien et un très galant homme. Il aimait les arts. Un soir de sa quatre-vingtième année, il lui prit envie d'entendre madame Ristori13, qui, de passage à Paris, donnait des représentations dans la salle Ventadour. La grande artiste jouait ce soir-là le rôle de Marie Stuart dans une traduction italienne du drame allemand. Tout en écoutant les vers, M. Lebrun, au fond de sa loge, passait sa main sur son front et, après chaque scène, il murmurait entre ses dents :
     — Je connais cela ! Je connais cela !
      Il y avait soixante ans qu'il avait fait sa tragédie, et il ne se la rappelait plus guère ; mais il se rappelait bien moins encore le drame de Schiller. Et dans l'intervalle des actes, il se disait :
     — Voilà qui est bien ; mais où donc ai-je vu cela ?
     Enfin, au spectacle de Marie Stuart faisant ses adieux à ses femmes, la mémoire lui revint, et il souffla à l'oreille de son voisin :
     — Pardieu ! ces gens-là m'ont volé ma tragédie.
     Puis il ajouta que c'était une bagatelle et qu'il n'en fallait point parler, car il était homme du monde et ne craignait rien tant que de faire un éclat.
     Que l'exemple de M. Pierre Lebrun nous profite, à nous tous qui avons le malheur de barbouiller du papier avec les images de nos rêves ! Quand nous voyons qu'on nous vole nos idées, recherchons avant de crier si elles étaient bien à nous. Je ne dis cela pour personne en particulier, mais je n'aime point le bruit inutile.
     Un esprit soucieux uniquement des lettres ne s'intéresse pas à de telles contestations. Il sait qu'aucun homme ne peut se flatter raisonnablement de penser quelque chose qu'un autre homme n'ait pas déjà pensé avant lui. Il sait que les idées sont à tout le monde et qu'on ne peut dire : "Celle-ci est mienne", comme les pauvres enfants de Pascal disaient : "Ce chien est à moi."14 Il sait enfin qu'une idée ne vaut que par la forme et que donner une forme nouvelles à une vieille idée, c'est tout l'art, et la seule création possible à l'humanité.
     La littérature contemporaine n'est ni sans richesse ni sans agrément. Mais sa splendeur naturelle est altérée par deux péchés capitaux, l'avarice et l'orgueil. Nous sommes intelligents, adroits, curieux, inquiets, hardis. Nous savons encore écrire et, si nous raisonnons moins bien que nos anciens, nous sentons peut-être plus vivement. Mais l'orgueil nous tue. Nous voulons étonner et c'est tout ce que nous voulons. Une seule louange nous touche, celle qui constate notre originalité, comme si l'originalité était quelque chose de désirable en soi et comme s'il n'y avait pas de mauvaises comme de bonnes originalités. Nous nous attribuons follement des vertus créatrices que les plus beaux génies n'eurent jamais ; car ce qu'ils ont ajouté d'eux mêmes au trésor commun, bien qu'infiniment précieux, est peu de choses au prix de ce qu'ils ont reçu des hommes. L'individualisme développé au point où nous le voyons est un mal dangereux. On songe, malgré soi, à ces temps où l'art n'était pas personnel, où l'artiste sans nom n'avait que le souci de bien faire, où chacun travaillait à l'immense cathédrale, sans autre désir que d'élever harmonieusement vers le ciel la pensée unanime du siècle.
      En ce temps-là, M. Montégut n'aurait point porté de plainte, dans la confrérie, si M. Alphonse Daudet, son maître compagnon, lui avait emprunté pour achever une figure de pierre, quelque pli de draperie. Mais aussi, dans ce temps-là, que d'insipides chansons, que de plats fabliaux et comme notre art individuel est, avec tous ses défauts, plus pénétrant, plus subtil, plus divers, plus ingénieux et plus aimable ! Nos petites querelles d'auteurs sont agaçantes mais pour un esprit curieux, jamais temps ne fut plus intéressant que le nôtre, hormis peut-être l'époque d'Hadrien.

Le Temps, dimanche 4 janvier 1891






12. Pierre Lebrun (1785-1873), poète et dramaturge. Marie Stuart a été présentée le 6 janvier 1820 avec un certain succès.
13. Adélaïde Ristori (1822-1906),  célèbre actrice et cancatrice italienne. C'est elle que vont écouter Renée et Maxime, les deux personnages de La Curée, parce qu'elle fait courir tout Paris.













14. "Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants. C'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre." Pascal, Pensées, n° 64 des Papiers classés selon Lafuma.




MOLIÈRE ET SCARRON

     Nous disions, à propos du Fou de de l'Obstacle, que la recherche du plagiat conduit toujours plus loin qu'on ne croyait aller et qu'on découvre le plus souvent que le prétendu volé était lui-même un voleur. (J'entends voleur innocent et bien souvent voleur sans le savoir.) Un érudit tourangeau, M. P. D'Anglosse, nous en fournit à point un excellent exemple dans une notice que je viens de recevoir. C'est de Molière et de Scarron qu'il s'agit. Et, comme je trouve dans cette notice de quoi compléter et corriger ce que je disais tantôt, comme l'une des oeuvres en cause est cette merveilleuse comédie de Tartufe1 dont on ne cesse de disputer passionnément depuis plus de deux siècles, comme enfin les moindres particularités des chefs-d'oeuvre intéressent, nous remonterons, en suivant les indices qui nous sont fournis jusqu'aux véritables sources où le grand comique puisa l'idée de la sixième scène de son troisième acte, cette scène si forte dans laquelle l'imposteur, pour détruire l'effet d'une juste accusation, s'accuse lui-même, loin de se défendre, et feint de ne voir dans la révélation de son infamie qu'une épreuve que Dieu lui envoie et dont il bénit l'humiliation salutaire. Les spectateurs de 1664 avaient bien quelque idée d'avoir déjà vu cela quelque part, chez Scarron2, sans doute. A cette date de 1664, le pauvre Scarron avait fini de souffrir et de se moquer. Lui qui n'avait pu dormir de sa vie, il dormait depuis quatre ans dans une petite chapelle très propre de l'église Saint-Gervais. Ses livres faisaient, après sa mort, les délices des laquais, des chambrières et des gentilhommes de province. Il était fort méprisé des honnêtes gens, mais il y avait bien à la ville et même à la cour un petit nombre de curieux qui avouaient avoir lu dans certain recueil de nouvelles tragi-comiques, que le cul-de-jatte avait donné de son vivant, une histoire espagnole des Hypocrites, où un Montufar agissait et parlait précisément comme Tartufe, notamment dans ce que Scarron appelle si bien "un acte d'humilité contrefaite".





1. Dans l'article, Tartuffe est toujours orthographié "Tartufe", comme dans certains textes du XVIIe siècle. Peut-être Anatole France possédait-il une édition ancienne et fautive et par là-même précieuse, comme celle-ci.




2
. Paul Scarron, poète, dramaturge et romancier (1610-1660). Très lourdement handicapé, il a pourtant le salon le plus fréquenté de Paris. Il lance la mode du burlesque et son esprit est réputé.



     Et il n'était point jusqu'au nom qui n'eût une sorte de ressemblance, Tartufe sonnant un peu comme Montufar. Ce Montufar était un dangereux fripon. Associé à une vieille femme galante, il prenait la mine d'un dévot personnage et, sous le nom de frère Martin, faisait de nombreuses dupes à Séville. D'aventure, un gentilhomme de Madrid, qui le connaissait pour ce qu'il était, le rencontra un jour au sortir d'une église. Montufar et la coquine, qui ne le quittait point, étaient entourés d'une foule de personnes qui baisaient leurs vêtements et les suppliaient de ne point les oublier dans leurs prières. Le gentilhomme, ne pouvant souffrir que ces méchantes personnes abusassent de la crédulité de toute une ville, fendit la presse et, donnant un coup de poing à Montufar :
     — Malheureux fourbe, lui crit-il, ne craignez-vous ni Dieu ni les hommes ?
Je cite ce qui suit textuellement :


Il en voulut dire  davantage, mais sa bonne intention à dire la vérité, un peu trop précipitée, n'eut point tout le succès qu'elle méritait. Tout le peuple se jeta sur lui, qu'ils croyaient avoir fait un sacrilège en outrageant ainsi leur saint. Il fut porté par terre, roué de coups, et y aurait perdu la vie, si Montufar, par une présence d'esprit admirable, n'eût pris sa protection, le couvrant de son corps, écartant les plus échauffés à le battre et s'exposant même à leurs coups.
"Mes frères, s'écriait-il de toute sa force, laissez-le en paix pour l'amour du Seigneur ; apaisez-vous, pour l'amour de la sainte Vierge."
Ce peu de paroles apaisa cette grande tempête, et le peuple fit place à frère Martin qui s'approcha du malheureux gentilhomme, bien aise en son âme de le voir si maltraité, mais faisant paraître sur son visage qu'il en avait un extrême déplaisir ; il le releva de terre où on l'avait jeté, l'embrassa et le baisa, tout plein qu'il était de sang et de boue, et fit une rude réprimande au peuple.
"Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent entendre ; je suis le pécheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continuait-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien que je n'aie pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même ? Vous vous êtes trompés mes frères ; faites moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées."
Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et, les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi, il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s'étaient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et, l'ayant ramené par la main jusqu'au bout de la rue, se sépara de lui après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant de bénédictions. Le pauvre homme était comme enchanté3 et de ce qu'il avait vu et de ce qu'on lui avait fait, et si plein de confusion qu'on ne le vit pas paraître dans les rues, tant que ses affaires le retinrent à Séville. Montufar cependant y avait gagné les coeurs de tout le monde par cet acte d'humilité contrefaite. Le peuple le regardait avec admiration, et les enfants criaient après lui : Au Saint ! Au Saint ! comme ils eussent crié : aurenard !4 après son ennemi, s'ils l'eussent rencontré dans les rues.


     Voilà bien, ce me semble, l'original de la scène VI du troisième acte de Tartufe :























3
. "enchanté", à entendre au sens propre : victime d'un enchantement, d'un envoûtement.

4. "crier au renard", Littré définit ainsi l'expression "cri qu'on adresse à un homme qui a été trompé, croyant avoir trouvé quelque chose de bon."




Ah! laissez-le parler, vous l'accusez à tort,
Et vous feriez bien mieux de croire son rapport.
Pourquoi, sur un tel fait,  m'être si favorable ?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
.............................................................................
Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ;
Accablez-moi de noms encore plus détestés ;
Je n'y contredis point, je les ai mérités.
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie
Comme une honte due aux crimes de ma vie.


     La ressemblance, étant manifeste, fut signalée dans le Molière de la Collection des grands écrivains qui, commencée par le regretté E. Despois, se continue et s'achève par les soins du plus consciencieux des éditeurs, M. Paul Mesnard5. Cet habile homme, à qui rien n'échappe, ne pouvait négliger un rapprochement déjà signalé par divers critiques et, si je ne me trompe pas, par M. Charles Louandre dans ses Conteurs français6.
On pouvait se demander toutefois si Paul Scarron était bien l'auteur de la nouvelles des Hypocrites et s'il ne l'avait pas prise à un conteur d'au delà des monts7, comme c'était assez son habitude. "Scarron, dit l'abbé de Longuerue, copiait beaucoup les auteurs espagnols, mais ils gagnaient beaucoup à passer par ses mains." A l'origine, le volume qui contient les Hypocrites avait pour titre, à ce que l'on m'assure, Nouvelles tragi-comiques tirées des plus fameux auteurs espagnols. Cette mention fut retranchée depuis, et j'ai sous les yeux une édition de 1717, chez Michel David, où l'on ne lit rien de semblable. Mais cela n'importe guère. Si l'indication concernant la publication originale est exacte (ce qu'il est très facile de vérifier), Scarron avouait lui-même ses emprunts, sous une forme vague qui ne nous contenterait pas aujourd'hui, mais qui était très convenable pour un temps où l'auteur d'un livre inspirait moins de curiosité que le livre lui-même. Il se déclarait redevable de ces nouvelles à des conteurs espagnols qu'il ne nommait point et que le lecteur ne se souciait point de connaître par leurs noms. Il semble bien qu'on n'ait point pris garde à cet aveu, qui pourtant était bon à retenir.
     Les Hypocrites passèrent pour une oeuvre originale de Scarron, jusqu'au jour où M. P. D'Anglosse, de Blois, montra que ce conte était tiré tout entier d'une nouvelle de Alonzo Geronimo de Salas Barbadillo, intitulée la Fille de Célestine (la Hija de Celestina), qui fut imprimée pour la première fois à Saragosse, chez la veuve de Lucas Sanchez, en 1612.
     De la sorte, Molière prit à Scarron un bien qui n'appartenait pas à celui-ci. Cela est certain. Mais il reste à savoir si le grand comique fourragea8 chez Scarron ou chez Barbadillo lui-même. Les poëtes français du XVIIe tiraient quelques vanités des larcins qu'ils faisaient en Espagne, et il y avait plus d'honneur, sans doute, à mettre à contribution le seigneur Barbadillo que ce pauvre diable de Scarron. Corneille ne disait-il pas avec une préciosité superbe : "J'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serai coupable. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux."9
     Molière, dans le cas que nous examinons, pilla-t-il en Espagne ou chez le cul-de-jatte de la rue des Deux-Portes ? C'est ce qu'il n'est pas très facile de discerner tout d'abord. On peut croire qu'il lisait l'espagnol comme la plupart des écrivains français de son temps. Un de ses ennemis disait:


................................ Sa muse en campagne
Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne. 10


     Et remarquez en passant qu'on lui reproche, dans ce vers, non de voler, mais de voler des sottises. C'est là le plagiat comme on l'entendait au XVIIe siècle : prendre le mauvais avec le bon, la balle avec le grain.
      Quoiqu'on puisse penser de cette censure, à tout le moins impertinente, qui vise surtout les Plaisirs de l'île enchantée, imités d'une pastorale de Moreto, on voit que Molière passait, de son temps, pour un auteur très versé dans la littérature espagnole. Il est très possible qu'il ait connu la Hija de Celestina.
Et c'est une supposition dans laquelle on est confirmé quand on a lu l'opuscule de M. P. D'Anglosse. Il y a, en effet, dans la nouvelle de Barbadillo un trait que Scarron a rendu très inexactement par cette phrase : "Il (Montufar) ne bougeait des prisons."















5
. La Collection des grands écrivains est publiée par Hachette. Eugène Despois (1818-1876) avait publié les trois premiers volumes des oeuvres de Molière, Paul Mesnard (1812-1899) prend en charge la suite, volumes 4 à 13.

6. Charles Louandre est historien (1812-1882). Il a publié plusieurs ouvrages sur les conteurs français avant et après La Fontaine. On lui doit de nombreux ouvrages savants.

7. "Au delà des monts" périphrase qui désigne l'Espagne.


8. Le verbe fait image. Au sens propre, il signifie "amasser du fourrage" pour le bétail. L'image de soldats pillant une campagne s'impose, à travers notamment les mots "larcins", "intelligence avec l'ennemi", "piller".

9. La citation, tronquée, est tirée de l'épître dédicatoire du Menteur (1644). Corneille y donne ses références pour d'autres pièces et affirme qu'il ne s'arrêtera pas là.

10. Les vers sont tirés d'une parodie critique anonyme, un acte en vers, intitulé La Critique du Tartufe, 1670.
Anatole France se trompe donc en les rapportant aux Plaisirs de l'île enchantée.



     L'original dit : "Il (Montufar) demandait l'aumône pour les pauvres prisonniers." Ce qui correspond exactement à ces vers de Tartufe :


                            Je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.


     On a noté aussi dans le texte espagnol un trait excellent qui n'est pas dans la copie française, et que Molière semble avoir connu. Après avoir rapporté l'épisode du gentilhomme madrilène qui pense être écharpé par la foule pour avoir démasqué le traître, Barbadillo ajoute :
     "Ce gentilhomme resta confondu et si plein de dépit de cette aventure que, sans terminer les affaires qui l'avaient appelé à Séville, il repartit le soir même pour Madrid, persuadé que le diable seul pouvait lui avoir joué ce tour et se repentant beaucoup de s'être fié aux apparences. Car, ne pouvant pas concevoir que de pareils sentiments d'humilité se fussent logés dans l'âme de Montufar, il demeura convaincu qu'il avait été la dupe de ses yeux, le sens de la vue étant, comme tous les autres, fort sujet à l'erreur."
     Il y a là une ironie forte, qui passait de beaucoup le génie du pauvre Scarron. On est tenté de voir dans ces dernières lignes l'original des deux vers dits avec un si plaisant sérieux par madame Pernelle :


Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit ;
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.   (Acte V, sc. 3)


     Par contre, Scarron, qui traduit très librement, a ajouté au caractère de l'hypocrite un trait qui manquait à l'original. Il dit que Montufar "baissait les yeux à la rencontre des femmes", et on pourrait dire, à la rigueur, que c'est au cul-de-jatte que Molière a pris le mouchoir dont Tartufe veut couvrir le sein de Dorine. Mais il n'en faudrait point jurer.






     Il est vrai qu'on retrouve encore une nouvelle de Scarron dans les sources de l'Avare de Molière. C'est un conte picaresque intitulé le Châtiment de l'avarice. Je ne doute pas qu'un savant versé sur la littérature espagnole, M. Morel-Fatio, par exemple, n'en connaisse l'original. M. Paul Mesnard, qui a relevé dans son excellente édition les emprunts faits par Molière aux anciens et aux modernes ne nomme pas même le Châtiment de l'avarice. C'est dédain et non point ignorance, la nouvelle dont je parle étant assez connue. M. Charles Louandre l'a insérée, dans ses vieux conteurs français. Le texte que j'en ai sous les yeux date de 1678, c'est-à-dire de l'année même où parut l'Avare.
     Que Molière ait connu cette nouvelle ou l'original dont elle est la traduction, cela est très probable. On y rencontre, ce qui ne se trouve point dans la Marmite de Plaute et ce qui est le sujet même de la pièce de Molière, le risible amour d'un thésauriseur barbon.
     L'avare de Scarron se nomme don Marcos et passe à Madrid pour gentilhomme. Il a coutume de dire "qu'une femme ne peut être belle si elle aime à prendre, ni laide si elle donne."
     En dépit de ces maximes, il tombe dans le panneau que des coquins lui tendent. Un Gamara, "courtier de toutes marchandises", le vient voir et lui vante la beauté, la sagesse et les grands biens de dame Isidore, qui n'est en réalité qu'une vieille courtisane édentée, plus pauvre que Job. L'avare consent à la voir et s'éprend d'elle dans un festin qu'elle lui donne.


A l'issue du festin, don Marcos (je cite littéralement mon auteur) avoua à Gamara, qui l'accompagna chez lui, que la belle veuve lui donnait dans la vue et que de bon coeur il aurait donné un doigt de sa main pour être déjà marié avec elle, parce qu'il n'avait jamais trouvé de femme qui fût plus son fait que celle-là, quoiqu'à la vérité il prétendit qu'après le mariage elle ne vivrait pas avec tant d'ostentation et de luxe.
Elle vit plutôt en princesse qu'en femme d'un particulier, disait le prudent don Marcos au dissimulé Gamara, et elle ne considère pas que les meubles qu'elle a, mis en argent, et que cet argent joint à celui que j'ai nous peuvent faire une bonne rente que nous pourrons mettre en réserve, et, par l'industrie que Dieu m'a donnée, en faire un fonds considérable pour les enfants que Dieu nous donnera.
Don Marcos entretenait Gamarra de ces discours ou de semblables, quand il se trouva devant sa porte. Gamara prit congé de lui après lui avoir donné parole que, dès le lendemain, il conclurait son mariage avec Isidore, à cause, lui dit-il, que les affaires de cette nature-là se rompaient autant par retardement que par la mort de l'une des parties.
Don Marcos embrassa son cher entremetteur, qui alla rendre compte à Isidore de l'état auquel il venait de laisser son amant. Et cependant notre amoureux écuyer tira de sa poche un bout de bougie, le piqua au bout de son épée, et, l'ayant allumé à une lampe qui brûlait devant le crucifix public d'une place voisine, non sans faire une manière d'oraison jaculatoire, pour la réussite de son mariage, il ouvrit avec un passe-partout la porte de la maison où il couchait et s'alla mettre dans un méchant lit plutôt pour songer à son amour que pour dormir.

    
     Il se rend le lendemain chez sa future épouse et lui déclare comme il entend vivre :


— Je suis bien aise qu'on se couche de bonne heure dans ma maison et que la nuit elle soit bien fermée. Les maisons où il se trouve quelque chose ne peuvent être trop à couvert des larrons. Et pour moi, je ne me consolerai jamais si un fainéant de larron, sans autre peine que celle qu'il y a à prendre ce qu'on trouve, m'ôtait en un instant ce qu'un grand travail ne m'a donné qu'en beaucoup d'années.

    
 L'avare de Scarron, c'est déjà l'avare de Molière, l'avare amoureux et riche. Ce coquin de Gamara, c'est exactement cette coquine de Frosine. Don Marcos épouse Isidore, qui peu après s'enfuit avec ses complices, emportant l'argent et les meubles du pauvre homme.
     Lui aussi, il pleure sa cassette. Mais le reste n'a plus la moindre ressemblance avec la comédie de Molière. C'est une suite d'aventures burlesques ou tragiques, auxquelles manque l'agrément avec la vraisemblance.
     Ces recherches, que j'ai résumées de mon mieux, tendaient à rendre au malheureux Scarron le bien que Molière lui avait pris. Mais on s'est aperçu que Scarron, lorsqu'il fut dépouillé, portait le bagage des autres. Il y a grande chance que le Châtiment de l'avarice ne lui appartienne pas plus que les Hypocrites. Quant à Molière, tout ce qu'il prend lui appartient aussitôt, parce qu'il y met sa marque.

Le Temps
, dimanche 11 janvier 1891








ECHOS
: Charles Nodier dans Question de littérature légale (1812 / 1828)
A lire aussi, Marie Darrieussecq, Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction, P.O.L, 2010.
Anecdote : dans une interview accordée au Magazine littéraire (avril 2017), Jonathan Littel rappelle : "William Burroughs, quand il lisait des livres, mettait couramment dans la marge l'acronyme GETS : Good enough to steal*." — * Assez bon pour être volé.




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