27 juillet 1910 : Julien Gracq

coquillage


Pour Julien Gracq, davantage peut-être que pour un autre écrivain, l'exercice biographique paraît vain. Son oeuvre romanesque brille d'un tel éclat qu'elle éclipse la main qui a, un jour, écrit les phrases la déroulant et qui paraisssent surgir toujours d'un au-delà du rêve du lecteur.
Toutefois, il en est pour lui, comme pour tous les écrivains dont l'oeuvre bouleverse. Retracer les grandes lignes d'une trajectoire dans un temps, un contexte particulier, répond à deux finalités : dessiner un environnement dééfini pour dresser un garde-fou contre la surinterprétation ; ériger, comme dans la Chine antique, une tablette mémorielle à déposer sur l'autel des ancêtres pour rendre hommage à ceux vers qui va toute notre admiration.

Une vie ordinaire au XXe siècle

La vie de celui qui choisit le pseudonyme de Julien Gracq pour la publication de son premier roman, est une vie bien ordinaire.
Il est né Louis Poirier, le 27 juillet 1910, dans un bourg (autour de 2000 habitants à ce moment-là) des bords de Loire, entre Nantes et Angers, Saint-Florent-le-Vieil. C'est une famille de commerçants (le grand père paternel est boulanger, le père tient, depuis 1890, une mercerie en gros). Il est le second enfant de la famille. Sa soeur Suzanne, de 9 ans son aînée, est née en 1901.
Comme tous les enfants, il fréquente l'école primaire, celle de son village, où il est un élève assidu dont les bons résultats font envisager la continuation des études. Quand on habite une petite ville, voire un village, pas d'autre solution que le pensionnat. Le jeune Louis Poirier sera pensionnaire au lycée de Nantes, de la sixième au baccalauréat (la disctinction collège / lycée est inexistante), qu'il obtient en 1927 et 1928 — le baccalauréat est alors en deux parties. L'élève a continué à être brillant et, présenté à diverses épreuves du Concours général, il y remporte des prix témoignant de la qualité de son instruction et du brio de son intelligence.
Que fait alors un enfant de la petite bourgeoisie aux bons résultats scolaires ? Il est orienté vers l'Ecole normale. Il part pour Paris, toujours pensionnaire et fait ses deux ans de préparation à l'Ecole normale où il est admis en 1930. Il choisit d'étudier la géographie qui, pas plus alors, que maintenant, n'est séparée de l'histoire. Mais dans le binôme, c'est la géographie qui a les faveurs du jeune homme.



Julien Gracq
Julien Gracq


Dans le même temps, il s'inscrit à l'Ecole des Sciences politiques.
La vie à Paris lui ouvre de nouvelles perspectives. Il a beaucoup lu, jusqu'alors, tout ce qui lui tombait sous la main, confia-t-il plus tard, mais il s'agissait des oeuvres du patrimoine, bien éloignées de la littérature contemporaine ; c'est elle qu'il découvre à Paris, en même temps que le surréalisme, l'opéra, et en particulier Wagner dont le Parsifal l'enthousiasme. Grâce à l'Ecole normale, il fait son premier voyage à l'étranger. Avec deux collègues, ils passent les deux mois de l'été (juillet et août) 1931 à Budapest (Hongrie) et il revient en France en passant par Vienne et Venise.
En 1934, il obtient l'agrégation d'histoire et géographie. Une fois son service militaire accompli, le nouvel agrégé commence sa carrière de professeur du secondaire.

Une vie de professeur

Il fait ses premières armes de professeur au Prytanée de La Flèche où l'envoie le ministère de la Guerre pendant son service militaire. Lorsqu'il est démobilisé en 1935, il est nommé au lycée de Nantes, celui même où il a fait ses études. A la fin de l'année 1936, il adhère au Parti communiste. Pendant les quatre ans où il y reste, il est un militant actif, y compris sur le plan syndical. Le pacte germano-soviétique (1939) mettra fin définitivement à tous ses engagements.
Louis Poirier semble alors avoir envisagé une carrière universitaire puisqu'il pense à une thèse sur la géographie de la Crimée. Il demande une année de congé et revient à Paris pour étudier le russe à l'Ecole des Langues orientales, mais l'URSS ne lui accorde pas de visa. Le projet avorte donc.
Pendant les vacances de 1937, de retour à Saint-Florent-le-Vieil où vit toujours sa famille et qui ne cessera jamais d'être son port d'attache, il entreprend l'écriture du Château d'Argol. Il confie, en 2007, "Je ne sais pas très bien comment l'idée m'est venue d'écrire Argol." (Magazine littéraire, juin 2007). Il utilise le mot "frénésie" pour caractériser cet état de quasi transe qui lui fait terminer le livre en très peu de temps, puisqu'à l'automne 1937, il est achevé.
A la rentrée de 1937, il est nommé à Quimper où il enseigne jusqu'à la déclaration de la guerre.
En 1938, il envoie Le Château d'Argol à la NRF, qui le refuse. Au retour de ses vacances d'été, il dépose le manuscrit chez Corti (l'éditeur des surréalistes). L'éditeur lui écrit, en octobre, en lui proposant d'éditer le livre moyennant une participation de l'auteur. Il accepte. Corti est définitivement son éditeur quoique ce premier roman soit un échec de librairie (130 ex. vendus) mais Breton, à qui Gracq a envoyé un exemplaire, lui écrit une lettre, le 13 mai 1939, extrêmement élogieuse qui suffit au bonheur du jeune écrivain.
Ici se séparent l'homme, Louis Poirier, et l'écrivain, Julien Gracq. Gracq affirme avoir choisi son pseudonyme à la fois pour des raisons d'euphonie, de brièveté (trois syllabes), comme un hommage à un de ses auteurs favoris, Stendhal (Julien étant le Julien Sorel du Rouge et le Noir) ; quant au "Gracq", dont la sonorité explosive lui plaît, il est emprunté aux Gracques, c'est-à-dire à l'histoire romaine. Les Gracques sont deux frères, Tiberius et Caius Gracchus, aristocrates élus par la plèbe qui organisent de profondes réformes et finissent assassinés au cours d'émeutes.
Mais le lecteur, lui, ne peut s'empêcher de noter que ce nom fait d'une certaine manière écho aux engagements politiques de l'auteur, puisque les deux éléments qui le composent renvoient à des opposants à la société établie, et à la violence, violence de l'opposition mais aussi violence de la mort qui les attend, et qu'il entre en résonnance avec le roman lui-même dont la violence n'est pas moindre.
Après la guerre, où mobilisé en 1939, il est fait prisonnier en 1940, à Dunkerque, et libéré en 1941 parce qu'une infection pulmonaire fait soupçonner une tuberculose, il reprend son métier de professeur d'abord à Angers, puis à l'université de Caen (1942-1946) avant d'être nommé, en 1947, au lycée Claude Bernard à Paris où se poursuivra toute sa carrière jusqu'à son départ à la retraite en 1970.
Le professeur profite de ses vacances pour écrire et voyager. Louis Poirier, depuis son premier voyage en Hongrie, n'a cessé de prendre plaisir à arpenter le monde. Il voyage en autobus, en train et, en voiture, à partir de 1958, date à laquelle il acquiert une automobile qui lui offre une plus grande liberté. Il organise ses voyages à la fin de l'été, ou au début de l'autonme, consacrant le reste des vacances à son oeuvre.
Comme il partage sa vie entre ses activités professorales et son travail d'écrivain, il la partage entre Paris (il habite rue de Grenelle) et Saint-Florent-le-Vieil où, dans la maison familiale, il retrouve sa mère et sa soeur. Son père est mort en 1941. La mère s'éteint en 1971 et sa soeur en 1996. Il s'y installe définitivement dans les années 1990 et s'y éteint, à son tour, en 2007.



Julien Gracq, 1951

2 décembre 1951, Julien Gracq, au café Voltaire, lisant aux journalistes une déclaration où il réitère son refus du prix Goncourt attribué au Rivage des Syrtes.


Un écrivain intransigeant

De Louis Poirier à Julien Gracq, il est évident que les liens sont étroits. C'est après tout le même homme, mais la dualité n'en est pas moins déclarée en 1938. En 1939, à Nantes, il a fait la connaissance de Breton qui va beaucoup compter dans sa vie d'écrivain ; leur amitié perdure jusqu'à la mort de Breton, en 1966. C'est une amitié qui se noue dans l'admiration, mais qui garde ses distances aussi. Gracq ne participe pas aux manifestations surréalistes, ne signe aucun texte collectif, et pourtant une part de sa créativité y puise profondément. Breton et les siens lui sont si proches que la seule liaison que l'écrivain ait laissé transpirer, lui si soucieux de sa vie privée, est celle qu'il a eu avec Nora Mitrani (née en 1921 en Bulgarie, sociologue et écrivain, surréaliste, elle meurt en 1961 d'un cancer) rencontrée en 1953, dont il préface le recueil de textes rassemblés par Dominique Rabourdin en 1988.
L'oeuvre se tisse avec discrétion. Pendant sa captivité, Gracq a commencé à penser à ce qui va devenir Un beau ténébreux, publié en 1945. En 1946 paraît Liberté grande, un recueil de poèmes écrits entre 1941 et 1943. C'est l'unique recueil poétique de Gracq mais ses diverses rééditions (1958 et 1969) y ajouteront de nouveaux textes.
Les années qui suivent la fin de la guerre vont être parmi les plus prolifiques de sa trajectoire. Il écrit son unique pièce de théâtre, le Roi pêcheur, réécriture du mythe du Graal (publié en 1948) et la même année, un essai sur Breton, lui aussi publié en 1948. La lecture et l'écriture, comme le titre d'un livre de 1980 le rappelle, sont indissociables et de nombreux essais vont se succéder au cours des années, dont le premier consacré à Lautréamont en 1947, dans une préface aux Chants de Maldoror. Il réunit ces essais, parus entre 1947 et 1960, dans un recueil intitulé Préférences (1960).
Le Roi pêcheur est mis en scène en 1949 par Marcel Herrand (1897-1953) au théâtre du Montparnasse. L'accueil critique est nettement défavorable et Gracq en est ulcéré. Il écrit dans Lettrines (Corti, 1967, p. 33) : "[...] la suffisance des aristarques de service dans l'éreintement (je ne me pique pas d'impartialité) me donna quelque peu sur les nerfs...", la conséquence va en être le pamphlet qui sort l'année suivante, en 1950, La Littérature à l'estomac.
Dans ce texte court et dense, publié d'abord dans la revue Empédocle, Gracq fustige les nouvelles conditions de la création littéraire, les débuts de ce que nous appelons "médiatisation", où l'oeuvre compte bien moins que le nom de l'auteur voué à devenir une marque. Lui-même n'attendra pas longtemps pour faire savoir avec éclat ce point de vue. En 1951, il refuse le prix Goncourt attribué au Rivage des Syrtes qui vient de sortir. Ce qui n'est pas si facile, et la polémique qui s'en suivra le lui rappellera.
A partir de 1954, il commence à tenir des cahiers dans lesquels il "note". Ces notes vont être publiées progressivement et alimentent Lettrines (1967 et 1974), Les Eaux étroites (1976) En lisant en écrivant (1980), Autour des sept collines (1988).


Si Gracq ne cesse pas d'écrire, ses oeuvres de fiction se raréfient. Un roman entrepris en 1953 dont il poursuit la rédaction jusqu'en 1956 est abandonné. En 1958 est publié Un balcon en forêt, puis un recueil de trois nouvelles La Presqu'île en 1970.
En 1989, les éditions Gallimard (qui avaient refusé Le Château d'Argol) proposent à Gracq d'entrer dans La Pléiade. Peu d'écrivains, alors, pouvaient escompter entrer de leur vivant dans ce qui était considéré comme une sorte de "temple de la littérature". Gracq accepte et l'édition est confiée à Bernhild Boie qu'il connaît depuis 1961, date à laquelle la jeune étudiante (elle avait 24 ans) travaillait à ce qui a, sans doute, été la première des thèses sur l'oeuvre de l'écrivain. Elle deviendra son exécuteur testamentaire.
Après 1992, Julien Gracq ne publie plus, tout en continuant à écrire. Mais il acccepte, peu, mais enfin il accepte, des entretiens, publiés ensuite en recueils.
Lorsque meurt l'écrivain, en 2007, il laisse une oeuvre qui pour être conséquente, n'en donne pas moins l'impression d'être aussi rare que précieuse. Il s'était tenu à l'écart de tout tapage, nous rappelant, comme il l'écrivait dans La Littérature à l'estomac, que tout se passe entre l'oeuvre et son lecteur, dans un tête à tête où nul n'est en droit de s'immiscer.
Pourtant, il disait, non sans humour, le "presque" faisant toute la différence :



J'écris presque comme tout le monde, en commençant par le début et en finissant par la fin.



Et comme un post-scriptum, ses lecteurs ont été gratifiés de la publication du roman abandonné en 1956, publié par Bernhild Boie, toujours chez Corti, en 2014, sous le titre Les Terres du couchant. Si fouiller les papiers d'un écrivain est quelquefois un acte malheureux, celui-ci est heureux. La première partie et le début de la seconde sont magnifiques, dans une tonalité proche de celle du Rivage des Syrtes, et peut-être l'écrivain a-t-il renoncé pour ne pas avoir à écrire la destruction de la forteresse et l'invasion inéluctable des barbares. Tel quel, c'est un très beau texte.




A consulter
: le site des éditions Corti qui offre une mine de renseignements sur l'écrivain et sur l'oeuvre.



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