Les Chants de Malodoror par le comte de Lautréamont, Isidore Ducasse, 1869

coquillage





Isidore Ducasse

Photographie probable d'Isidore Ducasse, exhumée par Jean-Jacques  Lefrère d'un album de photos de la famille Dazet, à Tarbes.

En 1927, Paul Lespès, condisciple de Ducasse au lycée de Pau, le décrivait ainsi : "grand jeune homme mince, le dos un peu voûté, le teint pâle, les cheveux longs tombant en travers sur le front, la voix aigrelette." (cité par Jean-Jacques Lefrère)

L'auteur

le plus illustre des inconnus ; car, inconnu, il le reste malgré la monumentale biographie de Lefrère qui éclaire remarquablement le contexte mais fort peu l'écrivian (Fayard, 1998, 686 p.) ; malgré la passion avec laquelle les symbolistes, Belges d'abord, Parisiens ensuite, l'ont lu dans les années 90 du XIXe ; malgré la non moindre passion des surréalistes qui en ont fait, avec Rimbaud, l'inventeur de la poésie du XXe siècle et avec Sade la figure exemplaire du Révolté.
Aujourd'hui, comme en 1931, pour Robert Desnos :
  Sur Isidore Ducasse, on ne connaît que :
- sa date de naissance
- sa date de décès
- quelques renseignements sur sa famille et ses années de lycée,
- les Chants de Maldoror
- les Poésies,
- quelques lettres, qui révèlent des préoccupations économiques et des préoccupations littéraires. Rien d'autre.  (extrait d'un article publié dans Iman, une revue qui n'eut qu'un seul numéro, celui d'avril 1931).
Si l'on complète avec les informations, cela donne : naissance le 4 avril 1846, à Montevideo (Uruguay) où son père d'abord, sa mère ensuite, avaient immigré, tous deux originaires de la Bigorre, dont la ville capitale est Tarbes. Le père était commis de chancellerie au consulat de France et gravira les échelons jusqu'à devenir chancelier lui-même.
Le jeune Isidore perd sa mère avant même de la connaître vraiment (elle meurt en décembre 1847). L'enfant grandit dans la capitale uruguayenne, sans qu'on en sache plus. Le garçon est probablement bilingue [espagnol/français] lorsque son père l'envoie, en 1859, en pension au lycée de Tarbes pour y poursuivre ses études. Il le fait entre 1859 et 1862. Entre 1862 et 1863, il "disparaît". La suite de ses études se déroule à Pau (1863-1866). Il passe et obtient le baccalauréat es-lettres en novembre 1865. Il sera ensuite inscrit pour passer le baccalauréat es-sciences dont on ignore s'il l'a obtenu.
Il retourne quelques mois à Montevideo, puis en 1868, il est à Paris, installé dans la quartier de la Bourse.
Il publie à compte d'auteur, et de manière anonyme, le Premier Chant de Maldoror, l'été 1868. Une seule réaction, celle d'une petite revue, La Jeunesse. L'année suivante, 1869,  il s'adresse à Lacroix (l'éditeur de Victor Hugo, entre autres) qui va imprimer les six chants composant Les Chants de Maldoror par le comte de Lautréamont. Mais il semble que Lacroix, ayant découvert le contenu du texte après son impression, ait reculé devant sa diffusion et l'ensemble reste entreposé en Belgique, moins une vingtaine d'exemplaires, brochés pour l'auteur.
En avril et juin 1870, toujours à compte d'auteur, Ducasse publie ses Poésies I et II qui paraissent avoir été envisagées plutôt comme une sorte de revue que comme des recueils. L'Avis qui clôt le deuxième fascicule parle de "publication permanente". Mais en novembre 1870, Isidore Ducasse meurt , à 24 ans, sans que l'on sache exactement de quoi. Genonceaux, qui publie Les Chants de Maldoror en 1890, rapporte dans sa préface qu'il est mort en deux jours d'une fièvre maligne. Il ne semble pas que l'on puisse en savoir plus.






éditions Genonceaux des Chants, 1890

Page de titre et frontispice de José Roy de l'édition Genonceaux des Chants de Maldoror, Paris 1890.

L'aventure éditoriale

de l'oeuvre est à la mesure du mystère de son auteur. En 1868, paraît à compte d'auteur, un mince recueil de 31 p., le Chant I des Chants de Maldoror. Il contient un nom propre que l'on retrouvera dans la série des dédicaces des Poésies, deux ans après, en 1870 : Dazet. Quelques mois plus tard, il est aussi publié dans un recueil, Les Parfums de l'âme, second volume d'une collection, La Littérature contemporaine,  lancée en 1867, à Bordeaux, par un certain Evariste Carrance. Il s'agit aussi d'un type d'édition à compte d'auteur puisque chaque participant "paie" à la ligne pour cette insertion, même si elle se présente comme le résultat d'un concours. Cette version supprime le nom de Dazet, tout en gardant l'initiale.
En 1869, Ducasse fait imprimer par Lacroix, l'éditeur d'un grand nombre de romantiques (dont Hugo), mais qui est alors dans une situation financière difficile, les six Chants de Maldoror  Il paie un acompte pour cela, mais le livre ne sera pas broché (sauf quelques exemplaires pour l'auteur), les cahiers restent dans un dépôt à Bruxelles. Isidore Ducasse ne semble pas s'en préoccuper outre mesure. Il écrit au banquier de son père, le 12 mars 1870 "le tout est tombé dans l'eau" et, sans plus, passe à l'exposition de ses projets... Le texte donné à Lacroix a profondément remanié le chant I et fait disparaître ce qui pouvait apparaître comme une référence "biographique" : au D. de Dazet sont substitués diverses créatures du règne animal.
Après sa mort, il faut attendre 1873 pour qu'un autre libraire-éditeur, à Bruxelles, Rozez, rachète à Lacroix une partie de son fonds. Il broche les Chants, les date de 1874, imprime Paris-Bruxelles sur la couverture, le nom de l'imprimeur et les met en vente. Près de dix ans après, en 1882, ils sont toujours dans la librairie que tient sa veuve, qui en propose un exemplaire à un jeune poète belge, Max Waller.
La même année le livre était répertorié dans un catalogue de libraire (Jean Gay) avec cette note : "Poème en prose, par un fou érotico-mystique ; les exemplaires ont été retirés du commerce par la famille." (cité par Lefrère, p. 642)


Max Waller fait découvrir sa lecture à ses amis de La Jeune Belgique. C'est grâce à eux que le livre atteindra les milieux littéraires français, Léon Bloy et Huysmans, notamment. Finalement, Genonceaux, en 1890, publie à son tour le texte après s'être donné la peine de mener une enquête sur l'auteur, sans doute auprès d'Albert Lacroix, à qui est dédiée la brève préface qui en résulte et dont le but est surtout de couper court aux rumeurs de folie relatives à l'auteur. Genonceaux affirme avoir travaillé sur le manuscrit original, lequel, jusqu'à ce jour, est porté disparu. Nombre d'écrivains symbolistes, tant belges que français, vont être profondément marqués par cette lecture. Il faut cependant attendre les années vingt du XXe siècle pour que l'oeuvre trouve un lectorat plus large, quoique tout aussi passionné, grâce aux surréalistes. Soupault, Breton, Eluard, Aragon, Desnos vont en être les fervents propagandistes et les disciples littéraires non moins fervents, non seulement des Chants mais aussi des Poésies qu'ils publieront dans Littérature en 1919 après que Breton en aura recopié le texte à la Bibliothèque Nationale. Les peintres surréalistes aussi s'intéresseront à Lautréamont et Dali (1934), Magritte (1948) , Bellmer (1971) ont illustré les Chants.



L'oeuvre

Elle est composée de six Chants, eux-mêmes composés de ce qu'il est convenu d'appeler des strophes, puisque c'est le terme employé par le narrateur au début du 6e Chant. Ces Chants sont, à l'exception du deuxième beaucoup plus long, de dimension équivalente, quoique le nombre de strophes en soit inégal (de trois strophes —Chant V —, démultipliées il est vrai par le "roman" en 8 chapitres qui occupe la 3e, jusqu'à 16 —Chant II), . 
Le narrateur en est multiple, Maldoror ainsi que l'indique le titre, mais aussi l'écrivain qui l'invente auquel Ducasse a attribué le nom de "comte de Lautréamont". Il est évident que l'homophonie conte/comte n'est pas pour rien dans un tel choix. Le nom lui-même a suscité bien des commentaires par sa proximité avec celui personnage éponyme d'un roman d'Eugène Sue, Latréaumont (1837). A noter qu'inclure le nom de l'auteur dans le titre paraît juste dans la mesure où les Poésies sont, elles, publiées sous le nom d'Isidore Ducasse. Le comte de Lautréamont est moins un pseudonyme que la figure de l'Autre.
Le nom de Maldoror, lui-même, se prête à bien des jeux de mots, souvent très savants (ainsi du Mal d'Aurore de Peter  W. Nesselroth,  « le sens de la forme », Littérature n°17, 1975), mais l'évidence de l'association entre "mal" et "oror" où il est aisé d'entendre "horreur" est certainement ce qui frappe d'abord le lecteur, ce que l'incipit ne dément pas en le mettant en garde contre une lecture dangereuse qui exige de tracer un "[...] chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison [...]".
Ducasse, lui-même, n'écrit-il pas à deux correspondants, son possible éditeur après Lacroix, Poulet-Malassis, le 23 octobre 1869 : "J'ai chanté le mal comme ont fait  Mickiéwickz, Byron, Milton, Southey, A. de Musset, Baudelaire, etc. Naturellement j'ai un peu exagéré le diapason pour faire du nouveau dans le sens de cette littérature sublime qui ne chante le désespoir que pour opprimer le lecteur, et lui faire désirer le bien comme remède." et le banquier de son père, le 12 mars 1870 : "j'ai fait publier un ouvrage de poésies chez M. Lacroix (B. Montmartre, 15). Mais une fois qu'il fut imprimé, il a refusé de le faire paraître, parce que la vie y était peinte sous des couleurs trop amères, et qu'il craignait le procureur général. C'était quelque chose dans le genre du Manfred de Byron et du Konrad de Misçkiewicz, mais, cependant, bien plus terrible."



Goya, les désastres de la guerre, "contre le bien commun"

Goya (1746-1828), Les Désastres de la guerre, "Contre le bien général".
L'atmosphère générale des Désastres, comme celle des Caprices, est plus proche de celle des Chants que toutes les illustrations qu'on a pu en donner postérieurement.


Ainsi la question du mal ferait le fonds de ces poèmes en prose. Difficile à contester lorsque la majorité des récits content, en effet, diverses tortures ou meurtres, combats fratricides, trahisons, massacres en tous genres, du naufrage à la bataille rangée ; présente un bestiaire particulièrement dégoûtant, des poux aux poulpes, en passant par les araignées suceuses de sang, et la figure du vampire jette son ombre sur nombre de ces textes, puisque c'est un des surnoms de Maldoror qui en a beaucoup d'autres. S'il s'agit de peindre le mal à l'oeuvre à travers le personnage de Maldoror, c'est aussi que le mal est à l'oeuvre dans l'humanité entière, depuis toujours, et dès le premier Chant (I,5) l'affirmation en est posée avec l'emphase non dépourvue d'humour de Maldoror/Lautréamont : "J'ai vu les hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscure, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin [...]" ce qui le conduit à s'en prendre au responsable, le Créateur, personnage particulièrement cruel et immonde dont la description (II, 8), une fois encore, rappelle Goya et précisément le Saturne dévorant un de ses fils, que probablement Ducasse ignorait.
Ainsi Maldoror affirme-t-il en II, 4 "Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens, l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'à la fin de ma vie, et, cependant, l'on n'y verra que cette seule idée, toujours présente à ma conscience."
On comprend que les premiers lecteurs des Chants aient eu des réactions ambivalentes où l'admiration se mêle de réticences devant ce qui leur paraissait être presque de la violence à l'état pur, autrement dit de la violence pour la violence, comme en témoigne l'article de Rémy de Gourmont de 1896, débutant par : "C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un génie malade et même franchement un génie fou."
Plus d'un siècle plus tard, si la violence reste un des aspects du texte, c'est plutôt l'expression de la violence qui retient notre attention. Maeterlinck, en 1925, pensait que c'était "illisble" tout en admettant que, dans les années 1890, il y avait lu "l'archétype de l'oeuvre de génie = archange noir et foudroyé, d'une beauté indicible, fulgurations éblouissantes, violettes et vertes, dans l'orage primordial, analogies, rapprochements et correspondances électriques et inouïes, métaphores phosphorescentes dans la nuit flamboyante du subconscient, etc..", tous termes connotant le choc émotionnel que produisent encore ces pages. Mais si le mal y apparaît bien, il y est traité avec tant d'emphase, en même temps que ses évocations en sont "dégonflées" par des traits d'humour, noir certes, mais humour quand même, les "ficelles" rhétoriques sont des cables et le narrateur ne manque jamais de les signaler, de les commenter, d'en jouer si bien qu'il en désamorce toute l'horreur. Par ailleurs, le narrateur rappelle souvent qu'aucune des créatures évoquées (dont les noms dénoncent déjà le caractère littéraire, Léman, Lohengrin, Falmer, et autres Mervyn) n'a de réalité autre qu'imaginaire. Le texte se donne d'emblée comme "fantasmatique".
Par les fantasmes qu'il met en scène dans la violence verbale, le sujet de l'oeuvre (au sens où on parle de "sujet d'un film"), bien davantage, que le mal, est l'interdit. A commencer par celui qui frappe le vocabulaire de la sexualité, et les "pénis", "vagin", "testicules", "verge" et autres termes, toujours d'ailleurs empruntés au vocabulaire médical et jamais à l'argot, par exemple, reparaissent régulièrement dans les Chants. La sexualité dans la mise en scène des corps, prostituées et prostitution, pédérastie (l'éloge de la pédérastie en V, 5), bisexualité de l'hermaphrodite que l'incapacité de décider du désir dominant, masculin ou féminin, condamne à la solitude, mais aussi les amours de Maldoror et de la requine (II, 13) comme son goût prononcé pour les enfants et/ou adolescents (8 ans - 17 ans) ont dû faire grincer bien des dents et sont sans aucun doute à l'origine de sa réputation de fou. Exprimer la puissance et le caractère incontrôlable des pulsions, les lier aux profondeurs marines, en rendre visible la force destructrice dans des images, car tout est image dans ce texte, souvent proche de l'évocation picturale , ne pouvait se faire sans violence.
Mais l'interdit ne touche pas seulement la sexualité, il affecte ces poèmes dans leur rapport avec la littérature. Alors que le romantisme s'est construit sur l'affirmation que la valeur d'une oeuvre se mesurait à son originalité (avec tous les mythes à elle associés, dont l'inspiration, la spontanéité "Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie."disait Musset), Ducasse "bricole" à plaisir avec les textes antérieurs ou contemporains, littéraires ou non, les inclut tels quels ou les réécrit (certains parlent même de plagiat, ce qui n'a guère de sens), en modifie le sens en modifiant le contexte, et prouve, s'il était besoin —mais ce l'était et l'est encore, d'une certaine manière — que la poésie est un point de vue, un regard et une construction. Un bâtisseur n'invente pas ses matériaux, il les prend selon qu'ils lui servent. Le poète avec Les Chants ne fait pas différemment. 
Reste l'essentiel : la splendeur indéniable d'un texte dont il est difficile de saisir vraiment les ressorts. Le plus évident, sans doute, est le glissement perpétuel de l'évocation réaliste au fantastique, la dimension onirique de l'ensemble. Les paysages se déforment, du couvent transformé en bordel qui ressemble à une ville abandonnée, crépusculaire, à la plaine nocturne où courent sans fin des chiens en quête d'infini  en passant par la rue Vivienne (au nom si évocateur) qui devient décor de roman gothique ; les animaux marins évoqués prennent des dimensions gigantesques, du poulpe aux "quatre cents ventouses" au crabe tourteau qui non seulement est un archange, mais grand comme une vigogne ; les métamorphoses sont continues, celles de Maldoror, mais celles aussi des autres personnages, de l'homme devenu poisson à ceux qu'une femme transforme en oiseaux, ou les deux cavaliers de la plage devenant des esprits du "lieu", sans oublier le "Créateur" se muant en rhinocéros. Lautréamont rêve Maldoror qui rêve un monde en perpétuelle mutation, et Ducasse agence l'ensemble.
Bien d'autres réflexions s'ouvrent au lecteur des Chants qui sont aussi un livre de la perte (de l'innocence, des êtres aimés, sans doute aussi celle de l'enfance à se demander d'ailleurs si la cruauté de Maldoror à l'encontre des enfants et des adolescents, ces "écorchés vifs" n'est pas une cruauté exercée contre soi-même, contre l'enfant qu'il ne peut plus être) ; c'est aussi un livre qui interroge la littérature, le rôle du lecteur auquel il est demandé une collaboration pleine et entière, le talent aussi d'interpréter "Quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger",  gageons qu'il s'agit de ceux qui sauront traverser les apparences, éviter d'être selon les affirmations du narrateur  "beaucoup crétinisé[s]" (VI, 3-VIII)  et accepteront, comme dira, plus tard, en 1935, Eluard, pour lequel ces oeuvres sont essentielles, à propos d'un autre livre, un projet qui est aussi de "donner à tous les hommes l'envie de regarder en face ce qui les sépare d'eux-mêmes".




A découvrir : un ensemble de documents exposés à la Bibliothèque de l'Arsenal, Paris, et présentés sur le site de l'Académie de Toulouse.
A lire : le texte lui-même, disponible sur bien des sites, dont celui de Jacques Lemaire.
La très belle réflexion de J.-M.G. Le Clézio, "Le Rêve de Maldoror", publiée dans Sur Lautréamont, éd. Complexe, 1987.


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