Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, 1847/1892

coquillage


Unique roman d'Emily Brontë, il est publié sous le pseudonyme d'Ellis Bell, en 1847, sans grand succès, alors. Il ne sera traduit en français qu'en 1892, sous le titre Un amant (dont le traducteur, Teodor de Wyzewa, s'explique dans une note préliminaire) et amputé de "quelques passages épisodiques qui embarrassaient le récit". Mais au XXesiècle, les traductions vont se multiplier (dont la plus récente est celle de Dominique Jean pour l'édition Pléiade de 2002 et la plus courante, celle deFrédéric Delebecque, que reprend la majorité des éditions de poche) et donner au roman le statut de "classique" qu'il avait déjà acquis dans sa langue originale.






Emily Brontë

Portrait d'Emily Brontë, détail d'un tableau peint par Branwell Brontë, représentant ses trois soeurs, Charlotte, Anne et Emily, vers 1834.

L'auteur

     Elle est née le 30 juillet 1818 à Thornton, un village dans l'ouest du Yorkshire. Elle est le cinquième enfant de la famille. L'ont précédée Maria, née en 1814, Elisabeth, née en 1815, Charlotte en 1816, Patrick Branwell, en 1817, et suivra Anne, née en 1820. Son père, Patrick, né Brunty, qui a changé son nom en Brontë, est un pasteur irlandais de l'Eglise anglicane. Sa mère, Maria Branwell, tombe malade, après le naissance de sa dernière fille, et meurt en 1821. C'est une famille peu aisée qui doit vivre des seuls émoluements du père. En 1820, la famille a déménagé à Haworth où le père a été nommé "pasteur suffragant à perpétuité". Emily y passera toute sa vie. Une vie marquée de deuils et de souffrance. Après la mort de la mère, ce sont les deux soeurs aînées, Maria et Elisabeth qui vont s'éteindre à quelques mois d'intervalle, atteintes de tuberculose, en mai et juin 1825 ; à la suite de quoi, le père retire les deux autres fillettes de l'école de Cowan Bridge où elles avaient été mises en 1824. La soeur de leur mère, Elisabeth Branwell, venue soigner sa soeur et s'occuper des enfants fait désormais partie de la maison.
     Quoique la légende noire tissée autour de ces malheurs (réels, au demeurant) en dise, le père n'a été ni absent, ni indifférent à ses enfants. Il leur a assuré une instruction de qualité, ils ont appris le latin et le grec, plus tard, ils se mettront au français. Leurs lectures ont été nombreuses et variées. Patrick Brontë écrivait lui-même, s'intéressait à la politique, lisait les journaux avec ses enfants, lesquels ont ainsi développé leur esprit critique, leurs capacités d'argumentation, mais aussi leur imagination. Par ailleurs, on ne fait pas que lire et discuter au presbytère, on dessine aussi.
     Il semble que ce soit en 1826, au moment où Branwell reçoit en cadeau une boîte de soldats de bois que les enfants se lancent dans la création d'un monde imaginaire dont ils sont les esprits tutélaires et dont les figurines de bois sont les acteurs. Les histoires inventées à leur propos sont transcrites ensuite dans des petits carnets, dont un certain nombre ont été retrouvés. Impulsé par Charlotte et Branwell, le jeu va durer des années, d'autant mieux que les petites, Emily et Anne, vont, elles aussi, inventer leur propre monde.
En 1835, Emily devient élève du pensionnat de Roe Head (à Mirfield) où sa soeur Charlotte est enseignante, mais ne parvient pas à s'adapter à cette nouvelle vie et, deux mois plus tard, elle est de retour à Haworth.
En 1842, elle accompagnera de nouveau Charlotte. Les deux jeunes femmes vont séjourner à Bruxelles, élèves du pensionnat de Madame Zoé Heger. Mais à la fin du mois d'octobre, la tante Elisabeth Branwell décède et elles rentrent à Haworth. Pour Emily, c'est fini. Elle ne quittera plus la maison paternelle. Elle tient la maison, écrit et rêve. En 1845, Charlotte tombe sur son cahier de poèmes et décide d'en entreprendre l'édition en y adjoignant les siens et ceux d'Anne. Il semble que ce soit Emily qui exige le pseudonyme. Les trois soeurs deviennent "Currer, Ellis et Acton Bell", mais le recueil est un échec de librairie.


Cela ne décourage pas Charlotte qui continue ses tractations pour faire publier leurs oeuvres en prose. Le succès de Jane Eyre, publié en octobre, ouvre la voie aux oeuvres d'Emily, Les Hauts de Hurlevent, et d'Anne, Agnes Grey, publiées en décembre 1847. A Haworth, la vie est rien moins que facile. Branwell qui a vu tous ses espoirs, d'écrivain et de peintre, se déliter, qui se remet très mal d'une déception amoureuse, boit (se drogue à l'occasion) de manière suicidaire et arrive à ses fins en mourant en septembre 1848. Emily est aussi malade (tuberculose), de plus en plus faible, refusant de se soigner et de changer son mode de vie, elle s'éteint en décembre de la même année, elle n'a que 30 ans.








Fontanarosa

Heathcliff et Catherine, Lucien Fontanarosa, l'illustration, utilisée pour le premier plat du livre de poche en 1995, date de 1948.

L'oeuvre

     A sa parution, elle a déconcerté les contemporains quand elle ne les a pas horrifiés, quoique dans le même mouvement elle en ait fasciné quelques-uns qui, au fil des années, vont devenir de plus en plus nombreux. Même Charlotte Brontë, pour une réédition en 1850, ne pouvait s'empêcher de qualifier ainsi le roman "De bout en bout le livre est rustique. Il est aussi inculte, aussi sauvage, aussi noueux qu'une racine de bruyère" (It is rustic all through. It is moorish, and wild, and knotty as a root of heath). Un critique étasunien, disait, lui, en 1848, "un récit ténébreux raconté de façon ténébreuse".
Aujourd'hui, le succès de l'oeuvre, répercuté, depuis 1ç20, par les nombreuses adaptations cinématographiques, dont la plus mémorable reste celle de William Wyler (1939), sans parler des téléfilms, est tel que tout un chacun en connaît l'intrigue même sans l'avoir lu. Histoires d'amour et de vengeance, pleines de bruit et de fureur.
Le titre
"Wuthering Heights", comme il est précisé dès l'incipit, est le nom d'un lieu et d'une demeure qui y est implantée : "Wuthering Heights, tel est le nom de la demeure de Mr Heathciff, wuthering étant un régionalisme expressif qu'on emploie ici pour décrire le tumulte de l'atmosphère auquel sa situation l'expose quand se déchaîne la tempête." (traduction Dominique Jean, Pléiade, 2002). Raison pour laquelle ce traducteur a conservé le titre en anglais puisqu'il s'agit d'un toponyme.
La traduction "Hauts de Hurlevent" est due à Frédéric Delebecque (1925). Mais d'autres traductions en ont été proposées, toutes mettant l'accent sur le caractère inhospitalier du lieu, par exemple "Les Hauteurs tourmentées" de Georges-Michel Bovay (1949), incitation pour le lecteur à établir un lien entre l'humeur des personnages et ce lieu, plus ou moins laissé à l'abandon et dont la maison a assez les apparences d'une forteresse : "les étroites fenêtres s'enfoncent profondément dans le mur et de grosses pierres en saillie en défendent les angles".
Dès les premières pages, le lecteur est aux prises avec un univers complexe, car entrer dans le roman, c'est d'abord entrer dans la maison, donc franchir la porte qui, elle-même, est une énigme. Son fronton est gravé d'un nom "Hareton Earnshaw" et d'une date, "1500". Antique demeure familiale, puisque l'incipit lui aussi commence par une date, celle de "1801". Trois siècles après sa construction, la propriété a changé de mains puisque l'actuel possesseur se nomme Heathcliff, comment ? Elle est aussi décorée d'un "fouillis de griffons rongés et d'enfançons impudiques" (Dominique Jean). Georges-Michel Bovay traduit, lui, par "un entremêlement de griffons effrités et de petits amours impudiques". La maison est donc sous le signe du danger, de l'imaginaire (griffons et amours sont des créatures inventées) et de l'amour. Mais naturellement aussi sous le signe de la famille.



Quant au paysage dans lequel se situe cette propriété, il est à sa semblance, désert, aride, landes balayées de vent, couvertes de bruyères, en contraste profond avec les habitations de la vallée et, en particulier, la propriété des Linton, Thrushcross Grange, installée au coeur d'un parc boisé.
Les personnages
Nous disions que mettre le récit dans le cadre de la maison, c'est aussitôt penser que "maison" peut s'entendre aussi comme "l'ensemble des personnes formant une lignée", et donc postuler des histoires de familles.
Mais qui racontera ?
Le récit est à la charge de deux narrateurs, le premier plus spécialement chargé du présent, le second du passé. Chacun de ces narrateurs, par ailleurs, fait état de documents (journal intime, lettres) ou rapporte des dialogues donnant directement la parole à l'un ou l'autre des protagonistes.
Premier narrateur : Mr. Lockwood. Personnage assez curieux, venu au "désert" (il a loué, à Heathcliff, Thrushcross pour un an), mais que sa soi-disant misanthropie n'empêche nullement de rechercher la compagnie de son voisin, puis, cloué au lit, celle de sa femme de charge. C'est donc un homme de la ville, parfaitement ignorant du monde dans lequel il entre, un peu par effraction. Indiscret, il s'impose là où il n'est guère bienvenu, imbu de sa personne, il est un piètre observateur, à l'occasion fort crédule ou influençable. L'humour d'Emily Brontë l'affuble d'un nom qui souligne son imperméabilité aux subtilités locales puisque composé de "lock" (fermer) et de "wood" (bois).
Même lorsqu'il donne la parole au second narrateur, c'est encore lui qui sert d'intermédiaire entre celui-ci et le lecteur, indirectement, puis directement à partir du chapitre 15 (qui formait le début du second volume de l'édition de 1847): "je vais continuer le récit en reprenant ses propres termes, seulement un peu condensés."
Second narrateur : Ellen Dean, répondant le plus souvent à son diminutif de "Nelly". Intrigué par son voisin et les deux jeunes gens qui vivent avec lui, Lockwood l'interroge sur eux. Elle va donc raconter cette histoire en deux temps, celle de la famille Earnshaw, dans laquelle elle a commencé sa vie, puis celle de la famille Linton. Témoin privilégié, elle est aussi un témoin qui a joué un rôle dans ce qu'elle qualifiera de "long et lugubre récit" (chap. 14), et un rôle parfois fort discutable.




lande

Paysage de l'ouest du Yorkshire, tel que ceux que connaissait Emily Brontë autour de Haworth et dont elle a fait le cadre de son roman.


La famille Earnshaw : lorsque Nelly commence son récit, elle revient quelques 25 ans en arrière. La famille se composait alors d'un couple et de deux enfants, Catherine, 6 ans, et Hindley, 14 ans. Elle a grandi avec eux ayant été la soeur de lait de Hindley. D'un voyage à Southampton, pour ses affaires, le père ramène un enfant trouvé dans les rues que sa femme taxe de "romanichel", "presque aussi noir que s'il venait du diable" dit aussi Mr. Earnshaw. La famille le baptise Heathcliff, "c'était le nom de fils mort en bas âge". Mais c'est aussi un nom qui le met en syntonie avec ce nouveau monde, celui des bruyères ("heath") et des aspérités ("Cliff" : falaise), comme s'il était le paysage incarné.
Comme en 1801 encore, Wuthering Heighs est une terre d'élevage de moutons.
Catherine et Heathcliff deviennent très vite inséparables. Hindley déteste le nouveau venu que son père semble lui préférer et, à la mort de ce dernier, va le lui faire cher payer. Quand Hindley revient, à la mort de son père, il est marié à Frances, jolie jeune femme dont on ignore l'origine et qui apparaît, aux yeux de Nelly, comme peu solide.
Fait encore partie de la famille, Joseph, le domestique dont Nelly dit "C'était —et c'est encore très certainement— le pharisien le plus assommant et le plus hypocrite qui ait jamais pillé la Bible pour s'en attribuer les promesses et appliquer les malédictions à son prochain". Il a pour particularité d'être vieux, depuis toujours semble-t-il, de ne parler que dans un charabia à peine compréhensible, agrémenté, de fait, le plus souvent de menaces à l'égard d'autrui. Mais contrairement aux affirmations de Nelly, il n'est probablement pas hypocrite, au sens où il croit vraiment à ce qu'il dit, qu'il est fort superstitieux, péoccupé des fées et des sorcières.
Après la mort du père (la mère est morte peu de temps après l'arrivée de Heathcliff), les tensions s'exaspèrent entre ces personnages, tous jeunes, voire très jeunes, violents, habités de sentiments toujours excessifs. Entre Hindley et Heathcliff croît une haine que rien (hormis le meurtre) ne semble devoir assouvir. Entre Heathcliff et Catherine une profonde complicité.

Mcginnis
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Illustration de Robert Mc Ginnis (vers 1970)


La famille Linton : elle est aussi composée d'un couple et de deux enfants, une fille, Isabella (à peu près du même âge d'Heathcliff et Catherine) et un fils, Edgar. Le père est magistrat, tout en étant propriétaire terrien. La famille est fortunée, ce dont témoigne la maison qui semble à Catherine et Heathcliff enfants une sorte de paradis tant son luxe les impressionne.
L'arrivée de Catherine dans ce monde policé va le bouleverser. Edgar va tomber amoureux d'elle, elle en sera flattée, tentée au point d'accepter de l'épouser. Mais la complexité des sentiments qui l'habitent, l'hostilité des deux hommes qu'elle aime et voudrait voir fraterniser finira par la rendre littéralement folle.
Aux conflits et violences qui se perpètrent au sein de cette première génération va succéder un monde tissé de malheurs pour la seconde. Hindley et Frances ont un enfant en juin 1778, Hareton, que Nelly va élever jusqu'à l'âge de cinq ans, avant d'être transférée à Thrushcross Grange, en raison du mariage de Catherine avec Edgar. Heathcliff qui s'était enfui à l'annonce du mariage de Catherine, revient, plein de ressentiments et bien décidé à ruiner les deux familles dont il s'estime victime. Catherine, avant de mourir, donne le jour à une petite fille, baptisée Catherine, elle aussi.
Entre temps Isabella s'enfuit avec Heathcliff qu'elle épouse. Ils auront un fils, Linton, plutôt frèle et souffreteux.
Ces trois jeunes gens vont être des pions dans le cruel jeu de Heathcliff qui dévoile ses projets à Nelly, le jour où elle lui ramène son fils, dont il a exigé la présence après avoir appris la mort de sa mère : "je veux connaître le triomphe de voir mon descendant totalement maître de leurs terres ; de voir mon enfant embaucher leurs enfants pour cultiver les terres de leurs ancêtres contre un salaire de louage."
Seulement... Même les plans les plus pervers et les mieux ourdis ne sont pas certains d'aboutir.






Balthus
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La Toilette de Cathy
, 1933. Balthus (1908-2001)
L'artiste avait, par ailleurs, cette année-là, projetait 14 dessins pour illustrer le roman.

Fascination

     Histoire pleine de bruits et de fureur, certes, mais aussi plongée au plus profond des coeurs et des esprits, le roman d'Emily Brontë est aussi un jeu littéraire complexe qui s'ouvre à toutes les interprétations, psychanalytiques (complexes relations des uns aux autres, traumatismes enfantins ou adolescents, jalousie,etc.), sociologiques (questions de classes, rejet de Heathcliff, mais aussi comportement de Catherine Linton ne voulant pas se reconnaître un cousin qui serait valet de ferme), esthétiques (le roman gothique, le romantisme noir) qui n'ont pas manqué, à partir du moment où les questions de morale ont été quelque peu laissées de côté. Tous ces personnages sont à la fois des "monstres" dans une certaine mesure, c'est-à-dire comme le disaient Hugo ou Baudelaire nos "semblables", nos "frères". L'amour ? La haine ? avers et revers d'une même médaille. Catherine Earnshaw devenue Catherine Linton ne guérit jamais de son enfance, qui l'avoue au cours de sa maladie : "Je voudrai redevenir une petite fille, sauvageonne, intrépide et libre, se moquant des coups et non conduite à la folie par eux" (chap. 12) regrettant désespérément "la bruyère de ces collines". Dans un monde où rien n'est stable, hormis peut-être les pierres, ils s'arcboutent contre le temps, ses changements, ses pertes. Tout meurt, en particulier les adultes. La maladie est là qui emporte les uns et les autres (et ce n'est certes pas une facilité d'écrivain, il suffit de regarder la biographie de la famille Brontë pour constater que les conditions de vie, alors, dans cette région marécageuse de l'Angleterre ne favorisait pas la longévité).
Ajouté à cela, il y a le poids de l'imaginaire, superstition et religion, dont Joseph est l'expression, qui fournit des images, des croyances, parfois inquiétantes, quelquefois consolantes. Effrayantes, Lockwood en fait l'expérience en passant une nuit dans le lit clos de la chambre de Catherine à Wuthering Heights ; mais probablement consolantes pour Heathcliff qui semble, à la fin, avoir renoué avec le fantôme de sa Catherine au point de perdre tout désir de vengeance et même, probablement, de réparer ce qu'il a tant souhaité détruire. Le texte est énigmatique à souhait, comme il l'avait été sur l'origine de la fortune de Heathcliff constituée durant ses trois ans d'absence. Nelly, comme les lecteurs, font des suppositions. Peut-être, Emily Brontë avait-elle lu Modeste Mignon (Balzac, 1844) dont le héros fait fortune en trois ans, en Asie, dans le commere de l'opium.
L'étrange comportement de Heathcliff dans les derniers chapitres, sa mort, surprenante, elle, le fait qu'ensuite Hareton et Catherine récupèrent leurs propriétés semble aller dans le sens d'une réparation imposée par le "fantôme", en contrepartie de leur réunion, comme la réflexion de Heathcliff la vieille de sa mort "Dieu, qu'elle est inflexible i"


Comme le montre, d'une certaine manière, le tableau de Balthus où il peint Heathcliff sous ses traits et confond les deux Catherine, sous les traits de la femme qu'il aime et perd (Catherine, la première, était brune et c'est sa fille, la seconde Catherine qui est blonde), Les Hauts de Hurlevent est aussi une machine à rêves.

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