L'Heptaméron, Maguerite de Navarre, 1559 (posthume)

coquillage


     L'Heptaméron est un recueil de nouvelles, la dernière oeuvre de la reine de Navarre dont la mort, en 1549, le laisse inachevé ; il n'est composé, in fine, que de soixante-douze nouvelles. Le projet, tel que le présente le Prologue, avait été celui d'un Décaméron français (dix conteurs se relayant et racontant chacun une histoire pendant dix jours de façon à obtenir cent nouvelles).
     Inachevé, le recueil ne sera publié que près de dix ans après la mort de son auteur, en 1558, par Pierre Boaistuau dit Launay (ancien valet de chambre de la reine), mais c'est une édition sans nom d'auteur et incomplète, à laquelle Boaistuau a donné le titre d'Histoire des amans fortunés. La petite histoire conte que Jeanne d'Albret, fille de Marguerite, fut irritée de cet anonymat et demanda à Claude Gruget (autre ancien valet de chambre de sa mère) une nouvelle édition. Ce qu'il fit, en 1559. On lui doit le titre qui sera ensuite adopté, L'Heptaméron des nouvelles de très illustre et très excellente princesse Marguerite de Valois, reine de Navarre. On lui doit aussi des résumés précèdant chaque conte. L'édition est dédiée, comme de logique, à Jeanne d'Albret.
      Les éditions vont ensuite se succéder qui reprennent le plus souvent celle-ci, jusqu'au XIXe siècle. En 1853, Le Roux de Lincy en procure une nouvelle édition en trois volumes qui sera souvent rééditée, comme en témoigne le travail d'Anatole de Montaiglon, en 1880. Au XXe siècle, d'autres érudits prendront le relais dont Michel François, en 1967, pour Garnier, qui s'appuie sur les travaux d'Abel Lefranc et de Pierre Jourda et sur le recueil qu'avait préparé, en 1553, Adrien de Thou dont il préfère les résumés à ceux de Gruget. En effet, de Thou expliquait que "pour faire conformer ces Nouvelles de la reine de Navarre, soeur unique du roi François premier à celles de Jean Boccace, j'ai mis à chacune son sommaire ou argument, tirant le premier du proême [entendons le prologue], le second de la fin du discours de la première nouvelle..."
Ce manuscrit de de Thou se termine sur une série de feuillets blancs, laissant à penser qu'il estimait (ou savait) que les cent nouvelles avaient été rédigées, même si 28 manquaient à l'appel.



L'auteur

     Elle naît Maguerite de Valois, le 11 avril (dit Brantôme) 1492, à  Angoulème, fille de Louise de Savoie (1476-1531) et de Charles d'Orléans (1459-1496), comte d'Angoulème. Elle est le premier enfant du couple qui aura un fils, deux ans après, en 1494, le futur François Ier. Louise de Savoie, devenue veuve, assurera à ses deux enfants une éducation de qualité et Marguerite partagera à la fois les précepteurs de son frère et ses jeux de garçon. Tous les témoins de son temps ne tarissent pas d'éloges sur son intelligence, sa culture, sa générosité. Le roi Louis XII lui donne pour époux le duc Charles d'Alençon. Ce mariage ne semble pas avoir été plaisant, les deux époux étant aussi différents l'un de l'autre que possible, mais avec l'accession de son frère au trône de France en 1515, c'est surtout à la cour, à ses côtés, que se déroule sa vie, sous la houlette de Louise de Savoie, elle-même fort présente, assurant la régence lors de l'emprisonnement de François après le désastre de Pavie (1525). Marguerite tentera, en vain, de négocier la libération de son frère auprès de Charles Quint.
En 1527, deux ans après son veuvage, elle épouse le roi de Navarre, Henri d'Albret (1503-1555). De ce mariage naît Jeanne d'Albret (future mère de celui qui deviendra Henri IV), en 1528, puis, en 1530, un garçon, Jean, qui ne vivra que six mois. Louise de Savoie meurt à son tour, en 1531. Deux morts, deux crève-coeur pour la reine. Lucien Febvre rapporte qu'après la mort de Louise de Savoie, Marguerite ne sera plus vêtue que de noir.
     La Navarre, où elle séjournera de plus en plus souvent, est alors réduite à la portion congrue, puisque le royaume a été amputé de toutes ses terres hispaniques. Toujours Charles Quint qui impose sa puissance et toutes les tentatives pour retrouver cette partie, la plus étendue du royaume, se révéleront vaines. Marguerite séjourne à Nérac, à Mont-de-Marsan, à Pau.
La reine est très entourée d'érudits, dont beaucoup se situent dans le courant évangélique qui, pour certains, débouchera sur le protestantisme lorsque la cission s'affirmera, progressivement après 1534 (et l'affaire des Placards), et dégénèrera en guerre civile dans la seconde moitié du siècle. La reine  elle-même souffrira les foudres de la Sorbonne, toute soeur du roi qu'elle est ; lorsqu'en 1531, elle publie son poème, Miroir de l'âme pécheresse, l'ouvrage est condamné par la Sorbonne, bastion de l'orthodoxie religieuse.  De 1521 à 1524, elle avait entretenu une correspondance avec l'évêque de Meaux, Guillaume Briçonnet, lui-même fort influencé par Lefèvre d'Etaples que la reine accueillera à Nérac, en 1531, où il mourra en 1536.
Parmi ses proches encore, retenons le poète Clément Marot (1496-1544), secrétaire ou valet de chambre, qui est à son service de 1519 à 1527 ; c'est, semble-t-il, davantage des relations d'amitié que de servilité qui les unissent.




Marguerite de Navarre

Portrait de Marguerite de Navarre, vers 1544. François Clouet, Musée Condé.


Malgré ses échanges avec les Evangéliques (dont sa conception religieuse est fort proche), malgré sa connaissance des écrits de Luther, et la protection qu'elle offre, un temps, à Calvin, elle ne cessera pas d'être catholique ; mais toute sa vie, l'idée de réformer l'Eglise ne l'a jamais quittée. La méditation des Evangiles, que Lefèvre d'Etaples avait traduits en français (1523 / 1528), lui a toujours été familière, même alors que sa vie était la plus active au service de son frère.
Son oeuvre est multiple, poétique, dramaturgique (sur les deux registres du comique et du religieux) et romanesque, sous la forme de son recueil de nouvelles, l'Heptaméron (bibliographie complète sur Wikipedia).  La plupart, d'ailleurs, publiées de manière posthume. N'ont été publiées de son vivant que Le Miroir de l'âme pécheresse (1531), Les Marguerites de la Marguerite (1547). Mais la postérité a consacré son recueil de nouvelles et plutôt oublié le reste.









édition 1589

Edition de Gruget en 1559 qui, après le titre, et l'indication de l'auteur, annonce "remis en son vrai ordre, confus en sa première impression : et dédié à très illustre et très vertueuse Princesse, Jeanne de Foix, Reine de Navarre, par Claude Gruget Parisien"

Le recueil

     Les érudits discutent encore sur les dates de sa conception et de sa rédaction, mais une chose paraît certaine, c'est qu'il s'agit d'une oeuvre de maturité, sans doute postérieure à la nouvelle traduction du Décaméron qu'Antoine Le Maçon publie en 1545 et lui dédie. Lucien Febvre juge, lui, que le prologue a pu être inspiré par le séjour de Marguerite à Cauterets, en 1546. La plupart des nouvelles auraient donc été écrites entre 1545  et sa mort, en 1549, ce qui n'exclut pas que d'autres pourraient être plus anciennes.
     Le recueil est constitué d'un prologue qui présente les personnages (ils sont dix), les circonstances de leur rencontre, et leur projet de se divertir en se contant des histoires, en attendant que leur séjour forcé, pour cause de rivière en furie, ne prenne fin, lorsque le pont aura été enfin reconstruit.
Ce prologue est ensuite suivi de sept journées (d'où le titre adopté par Gruget, du grec "hepta" = sept, et "imera" = jour, sur le modèle du titre de Boccace) chacune proposant dix "histoires", et se termine sur deux contes de la huitième. Les journées commencent de la même manière. Il s'agit d'un emploi du temps bien réglé, réveil, lecture sainte commentée par la personne la plus âgée du groupe, messe, déjeuner, puis repos, avant la réunion pour l'échange des histoires. Chaque récit se clôt ensuite sur une discussion entre les participants, discussion qui, après la dernière histoire de la journée, se termine sur l'injonction de se rendre aux vêpres.
Les "histoires", quelle que soit leur longueur (très variable, de quelques paragraphes pour certaines à plusieurs pages pour d'autres), quel que soit leur thème ou leur tonalité, qui va de la farce au tragique, obéissent au même schéma :
1. Localisation spatio-temporelle (qui se déplace de France en Italie, voire en Espagne, de l'époque contemporaine de la conteuse à des temps plus anciens, jusqu'aux débuts du XVIe siècle voire à la fin du XVe, comme dans la 57e nouvelle)
2. Présentation et description des protagonistes
3. Evénement qui fait le fond du récit (là encore variation qui va de la simple anecdote au récit plus développé obéissant à la structure du conte)
4. leçon à tirer du récit selon le conteur/la conteuse et qui s'adresse, le plus souvent, aux auditrices, "mes dames".
5. débat entre les devisants
6. Désignation du narrateur suivant (qui alterne avec constance homme et femme ; le premier conte de la première journée étant celui d'un homme).

Conditions des récits
     Si les personnages du Décaméron avaient fui la peste de Florence en se réfugiant à la campagne, ceux de Marguerite de Navarre n'ont pas à affronter une épidémie, mais sont quand même confrontés à des situations extrêmes avant de trouver refuge dans une abbaye pyrénéenne (l'abbaye des Prémontrés, Notre Dame de Sarrance, dans la vallée d'Aspe, une étape sur le chemin de Compostelle). Grands seigneurs et grandes dames, ils séjournaient à Cauterets, depuis "le premier jours de septembre", "les uns pour y boire de l'eau, les autres pour s'y baigner et les autres pour prendre de la fange" (à entendre bains de boue. Orthographe modernisée).



Après un séjour de trois semaines, à l'heure du retour, des pluies torrentielles inondent la ville, font grossir les gaves, emportent les ponts, bref, la nature se déchaîne laissant de nombreux morts. Pour ajouter à ces difficultés, les Pyrénées ne manquent pas plus de bandits des grands chemins que d'animaux sauvages, ici les ours. C'est dire que le monde est particulièrement hostile dans ces montagnes. Chacun des personnages arrivera à l'abbaye après avoir échappé à l'un ou l'autre de ces dangers, et vu mourir, noyés, assassinés, nombre de leurs accompagnateurs, domestiques le plus souvent.
Les personnages
Ce sont donc dix personnages (Cinq hommes et cinq femmes), qui se connaissent, et se retrouvent, ayant échappé à la mort, dans l'abbaye de Sarrance où ils vont devoir séjourner une dizaine de jours, le temps de reconstruire le pont, arraché par les eaux, permettant de traverser le gave de Pau, gonflé par les eaux et particulièrement tumultueux comme savent l'être les torrents pyrénénens.
Oisille : elle est la première présentée dans le prologue. C'est une veuve âgée, d'un embonpoint certain ("pesanteur"), qui fait le chemin la plupart du temps à pied et qui est la seule à aller volontairement à Sarrance "par envie de voir le dévot lieu dont elle avait tant ouï parler". Elle s'en remet à Dieu pour y parvenir et perd en chemin tous ceux qui l'accompagent hormis, "un homme et une femme". Beaucoup voient en elle, par le jeu des anagrammes, Louise de Savoie, pour sa sagesse et sa dévotion (rappelons que Louise de Savoie est morte en 1531). Mais par bien des aspects, elle apparaît aussi comme le miroir de l'auteur.
Hircan = gentilhomme caustique, que nous dirions "machiste" tant il est convaincu de la supériorité des hommes sur les femmes, et un tantinet misogyne tant il prête aux femmes les plus mauvais penchants qui soient. Certains veulent voir en lui Henri d'Albret, ce que contestent d'autres. Il est marié à
Parlamente : c'est elle qui va proposer le jeu des histoires en référence directe avec le Décaméron, jeu dont l'idée était née à la Cour de France et n'avait pu être mené à bien faute de temps. Elle est celle qui défend, si l'on peut dire, la cause des femmes, qui juge possible une amitié amoureuse entre homme et femme, toute vertueuse. Les mêmes commentateurs la considèrent comme un avatar de Marguerite elle-même.
Longarine : récente veuve, puisque son mari vient d'être tué sous ses yeux par des bandits. Elle et son mari voyageaient avec Hircan et Parlamente. Elle a l'esprit vif et sarcastique, et Simontault dit d'elle qu'elle "n'a point accoutumé de celer la vérité" (14e nouvelle)
Dagoucin : (Jourda l'identifie à Nicolas Dangu, abbé de Juilly et de Saint Savin de Tarbes), c'est un personnage secret, dont Nomerfide vante le bon sens.
Saffredent : comme Dagoucin, il est allé à Cauterets pour suivre la dame qu'il courtise. C'est un homme relativement âgé puisque Ennasuite lui fait remarquer que ses cheveux blanchissent et qu' "il est temps de donner trève à [ses] désirs" ; mais c'est aussi à lui qu'est le plus souvent demandé des contes à rire. Sa vision de l'amour et des femmes est tout aussi sarcastique que celle d'Hircan.
Nomerfide : c'est la plus jeune du groupe.
Ennasuite (Enarsuite) : elle et Nomerfide ont été poursuivies par un ours, réfugiées à l'abbaye de Saint Savin, elles vont se joindre au groupe constitué par Hircan, Parlamente, Dagoucin et Saffredent. Certains voient en Ennasuite, Anne de Vivonne, dame d'honneur de Marguerite, mariée à François, baron de Bourdeille, et mère de Brantôme qui affirme qu'elle a été l'une des devisantes.




Freudenberg

Sigmund Freudenberg (1745-1801), la première de ses illustrations pour une édition de  l'Heptaméron, en 1787. Elle présente le décor et les personnages du recueil.


Geburon : a lui aussi été attaqué par des voleurs, contraint de les fuir en chemise, il se retrouve aussi à Saint-Savin. Il se dit lui-même vieux, "pour ce que j'ai les dents si faibles que je ne puis plus mâcher la venaison" (l'image est, en fait, à sous entendu sexuel puisque ce faisant il compare les femmes à des biches devant fuir les veneurs, 16e nouvelle).
Lorsque ce groupe apprend que "la bonne dame Oisille" et "le gentil chevalier Symontault" sont à Sarrance, il décide de s'y rendre.
Symontault : qui a manqué se noyer et qu'un vieux religieux envoie à Sarrance. Notons que seuls deux personnages arrivent séparément à Sarrance, Oisille et Symontault, les autres se retrouvent avant de s'y rendre.
Tous ces personnages se connaissent et appartiennent au même groupe social, même si des hiérarchies existent aussi entre eux, ainsi de Hircan, vraisemblablement le plus important, passant la parole à Symontault et précisant "Puisque vous avez commencé la parole, c'est raison que nous commandez ; car au jeu nous sommes tous égaux."
Ainsi, ces dix personnages rassemblés par hasard, en quelque sorte, dans une abbaye où ils vont être contraints de rester un certain temps, ont survécu à des expériences difficiles, pour ne pas dire effrayantes ; ont perdu tout ce qui rendait visible leur statut social, serviteurs, chevaux (la plupart arrivent à pied), bagages (Geburon arrivant même en chemise). Les voilà, disposant d'un temps "vide" avant de pouvoir reprendre leur vie habituelle. C'est, en somme, une retraite qui leur est proposée. Tous ces personnages, nous l'avons précisé, se connaissent et entretiennent des rapports complexes que les discussions laissent plus ou moins transparaître.
Pour éviter l'ennui (dont la crainte est manifestée par Hircan), Oisille propose de les faire participer à ses lectures matinales, méditation sur la vie du Christ, prolégomène à une méditation sur sa propre vie, mais Hircan réclame aussi une activité plus ludique (que l'on devine peu spirituelle), à quoi répond Parlamente avec l'échange des histoires. Elles occuperont l'après-midi, dans un pré, de midi à vêpres. Elles doivent cependant obéir à une règle, celle d'être "véritables", d'où les précisions que nous avons dites sur le temps, le lieu, et souvent la source du récit, soit que conteur/conteuse en ait été témoin, soit qu'il/elle la tienne d'une personne fiable, mais elles ne peuvent être empruntée à la littérature, car il n'y faut pas mêler "d'art" (contrat, celui-là, qui nest guère respecté). Il arrive souvent que l'un ou l'autre auditeur/auditrice reconnaissent les personnages dont on raconte l'histoire, confirmant ainsi leur statut d'«histoires vraies».
Chaque histoire est suivie, nous l'avons dit, d'une discussion. Celle-ci, au fur et à mesure du développement du recueil, tend à s'étoffer par les interventions d'un plus grand nombre de personnes.
Les intervenants sont rarement d'accord sur la "leçon" qu'ils tirent du récit fait et, en particulier, il est rare qu'auditrices et auditeurs interprètent les événements et les comportements de la même manière. Lorsque le propos devient trop véhément, quelqu'un, le plus souvent Oisille ou Parlamente, y met fin, soit en proposant d'écouter une nouvelle histoire  soit, en fin de journée, en rappelant l'heure de vêpres.




illustration 1949

Première histoire, éditions André Vial, 1949, illustration de Jacques Touchet (1887-1949) : l'envoûteur et ses poupées de cire.





vanité

Simon Renard de Saint-André (1613-1677), Vanité.

Malentendus

     Le recueil de Marguerite de Navarre a longtemps traîné la réputation sulfureuse d'un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. La preuve en est dans les éditions illustrées, peu nombreuses, mais significatives de ce qu'il est convenu de taxer de "gauloiserie", entendons par là qu'il y est question de nudités, de scatologie, de relations sexuelles, le plus souvent illicites (maris trompés, épouses délaissées, moines lubriques), qui semble puisée dans le vieux fonds des fabliaux médiévaux, et l'est, de fait, pour un certain nombre de contes, par exemple le 6e. Et c'est vrai, bien de ces histoires peuvent paraître scabreuses. Amusant de constater que dans un manuel comme celui de Lagarde et Michard, si Rabelais est accepté, en morceaux certes choisis, Marguerite est totalement absente.
     Par ailleurs, une autre tendance voudrait que le recueil soit mal écrit (Lucien Febvre jugeant ce "défaut" revendiqué dans le prologue et conforme au projet de l'auteur), par trop démonstratif et/ou moralisateur, empreint d'une religiosité teintée de mysticisme qui le rendrait difficilement lisible. Pourtant, il se lit, et même avec plaisir.
    Revenons au texte. Dans la solitude de l'abbaye de Sarrance, les dix protagonistes évoquent, par leurs récits, les agitations de la vie mondaine dont ils sont issus et où ils doivent retourner. La question sous-jacente est celle du salut. Comment faire son salut dans le monde ? comment concilier le service de Dieu et les obligations quotidiennes ? Que faire de la double nature de l'être humain, corps et esprit ? Sans parler des relations compliquées qu'entretiennent hommes et femmes. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, les humains sont la proie des passions, dont le désir amoureux n'est pas la moindre. Toutes les histoires, qui se veulent authentiques, réellement vécues par des hommes et des femmes de chair et de sang, non par des créatures de fiction, interrogent à la fois ceux qui racontent et ceux qui écoutent, qu'ils s'y reconnaissent ou qu'ils s'en écartent, ce dont témoignent les discussions qui suivent l'audition.
L'univers évoqué par les histoires est assez complet, jugeons en par le relevé que propose Febvre. Sur les 72 contes, seuls deux mettent en scène des gens du peuple, et ce sont des femmes (nouvelle 2 et 67). Il n'y a pas vraiment à s'en étonner puisque, dès le prologue, le lecteur était avisé que la compagnie apprenant qu'Oisille et Simontault étaient saufs loue "le Créateur qui, en se contentant des serviteurs, avait sauvé les maîtres et les maîtresses", comme il avait vu Simontault se faire rempart de ses domestiques pour franchir le gave, lesquels en meurent tous sans qu'il en éprouve une quelconque émotion. Febvre note encore que 15 histoires ont pour protagonistes des bourgeois et artisans, 16 des gens d'Eglise dont 10 relatives à des Cordeliers et 39 des rois, princes, grands seigneurs et grandes dames. Plus de la moitié des récits sont donc relatifs au monde même des conteurs/auditeurs.


     Les histoires soulignent, à l'envi, le statut bien différent des hommes et des femmes dans la société. Elles mettent en scène des hommes, souvent violents (parfois d'une brutalité démesurée, cf. 2e nouvelle) à l'encontre des femmes, même ceux qui paraissaient les plus amoureux (10e nouvelle), ce que confirment les commentaires des personnages masculins du récit cadre (Hircan, Saffredent, Geburon, voire Simontault ; Dagoucin étant le seul modéré). Les hommes sont en quête de plaisir et estiment que les femmes sont des "proies" naturelles, et Hircan d'affirmer que "les femmes, [...] ne sont faites que pour nous", et qu'il n'y a pas à craindre de "leur demander ce que Dieu leur commande de nous donner" (9e nouvelle).
     Cette inégalité essentielle, toutes les femmes du groupe s'en plaignent plus ou moins fortement. Parlamente apparaissant comme leur porte-parole la plus avertie qui accuse deux conceptions de l'honneur, celle que l'on impose aux femmes (la chasteté, la fidélité dans le mariage, la soumission et nombre de nouvelles montrent cette obligation d'obéissance, par ex. la 10e ou la 19e), et celle des hommes qui consiste "à déshonorer les femmes" et "à tuer les hommes en guerre : qui sont deux points formellement contraires à la loi de Dieu" (26e nouvelle). L'écoute et la réflexion autour de ces "cas" prolonge les leçons matinales d'Oisille sur les Evangiles, il s'agit de s'interroger sur les valeurs (vertu, courage, fidélité, charité), mais aussi sur des réalités, par exemple le mariage, qui orientent la vie de chacun et de chacune, avec parfois, pour le lecteur contemporain des effets de surprise, de dépaysement. Par exemple, dans la 13e nouvelle où la discussion porte davantage sur la question de savoir si oui ou non il fallait conserver un diamant donné ou l'envoyer à l'épouse délaissée comme l'a fait la protagoniste de l'histoire, sans que personne s'interroge sur le comportement même d'une femme qui se gausse de la malheureuse assez crédule pour avoir accepté cette bague comme preuve de l'amour de celui qui, de fait, l'avait abandonnée. Même la sage Oisille juge l'acte louable, quoique précisant : "Dieu peut juger le coeur de cette dame" sous-entendant par là ses propres restrictions mais sans se donner le droit de juger ce qui relève du secret des coeurs.
Toutes ces histoires, des plus égrillardes aux plus naïvement comiques (par ex. la 34e), des plus romanesques (la 10e) aux plus historiques (le meurtre du duc de Florence par Lorenzo de Médicis —Lorenzaccio— en 1535, 12e nouvelle), des plus émouvantes (auxquelles les dames répondent en ayant "la larme à l'oeil", ex. la 9e) aux plus effrayantes (lesquelles mettent souvent en scène des Cordeliers, moines mendiants qui ne reculent devant aucun crime pour s'emparer d'une femme, par ex. dans la 23e ou la 31e) dessinent un complexe univers psychologique.
Et nous partageons volontiers le point de vue de Lucien Febvre, Marguerite "promène sur le monde tel qu'il lui apparaît un regard clair, désabusé, honnête et scrupuleux. Ni indulgence aveugle, ni sévérité fanatique. Une honnêteté de grande dame ; d'une vraie noblesse, d'une réelle délicatesse d'âme. C'est Marguerite et c'est l'Heptaméron. Ce guide d'honnêteté pour les hommes et les femmes d'une élite de «bien nés»" (Amour sacré, amour profane. Autour de l'Heptaméron, Gallimard, 1944, coll. Idées, 1971, p. 266)




Le recueil est disponbile dans toutes les collections de poche, en Folio Classique dans une édition de Nicole Cazauron, en GF dans l'édition de Michel François, en livre de poche dans l'édition de Gisèle Mathieu-Castellani.
A consulter
: le site Cornucopia qui propose une série d'articles relatifs au recueil.
A lire : le plus que brillant essai de Lucien Febvre, Amour sacré, amour profane. Autour de l'Heptaméron, qui date de 1944 et n'a pas pris une ride et dont on peut lire sur Persée la recension de Pierre Jourda, autre fin connaisseur de Marguerite de Navarre.



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