Le Meunier hurlant, Arto Paasilinna, 1981/1991

coquillage



édition 1991

Première de couverture, édition Denoël, 1991

     Arto Paasilinna publie son roman, en Finlande, en 1981. Il est traduit par Anne Colin du Terrail et publié en France en 1991. C'est le deuxième roman de l'écrivain traduit en français après Le Lièvre de Vatanen (1989).
Comme toujours, dans les romans de Paasilinna, l'histoire est celle d'un personnage hors du commun confronté au plus commun, la bêtise et l'intolérance de ses contemporains ; comme toujours aussi il débouche sur l'ordre du mythe car, la réalité, malheureusement, est celle de la bêtise ordinaire, toujours (du moins jusqu'à ce jour) victorieuse, puisqu'elle a pour elle le nombre ; comme toujours enfin, l'écrivain mêle le rire à la tristesse, rire de complicité certes, mais aussi rire vindicatif et sarcastique, comme dernière arme de défense devant l'insupportable.
Le roman est construit en deux parties, à peu près égales : I. Le moulin du fou (chap.1  à 18) ; II. la chasse à l'ermite (chap. 19 à 38), mais sa continuité est assurée par les chapitres qui se succèdent du premier au 38e qui joue le rôle d'épilogue.

Temps et lieux :

    Le récit se déroule du printemps (au moment du dégel) à la fin de l'automne, en 1951 (il est question des futurs jeux Olympiques "qui se tiendraient l'été suivant", et ils ont été organisés, en juillet 1952, à Helsinki ; autre repère historique : la guerre de Corée, 1950-53, qui joue un rôle dans le récit, puisqu'un certain nombre de personnages se sont enrichis du commerce de bois impulsé par la dite guerre).
Le cadre en est un village sur les bords du fleuve Kemijoki, en Laponie, non loin de la frontière suédoise, pas très loin de Kemi sur l'embouchure (c'est là qu'un personnage doit trouver un notaire), et la plus grande ville la plus proche, est Oulu, à une centaine de kilomètres plus au sud. C'est là que se trouve le seul asile psychiatrique disponible dans la région. Le paysage est celui de forêts et de marécages. La pêche et la chasse y sont des activités auxquelles se livrent tous les habitants. C'est aussi une région agricole.
Du village le lecteur sait qu'il possède deux églises, une vieille et une neuve dotée d'un campanile assez haut pour que la vue s'y étende "sur le village et sur les lointains monts bleutés." Il possède aussi une école communale, une banque, une épicerie, un café, un commissariat et une gare ferrovière, mais il est assez petit pour que tout le monde y connaisse tout le monde.







Akseli Gallen-Kallela

Akseli Gallen-Kallela (1865-1931), Paysage d'automne, 1911.

Les Personnages

     Ils peuvent se ranger en deux groupes antagonistes, les "autorités" et les marginaux, le personnage principal faisant partie des marginaux. Les "autorités" partagent une aversion commune pour tout ce qui dérange l'ordre établi, c'est-à-dire remet peu ou prou en cause leur pouvoir, lequel se bâtit sur l'importance de l'économie (circulation d'argent et gains appropriés), le respect des lois surtout lorsqu'elles les protègent des actions intempestives des marginaux, et rarement lorsqu'elles leur enjoindraient d'aider leurs semblables, la caution d'une religion totalement dépourvue de charité. Les marginaux, pour leur part, sont ceux qui vivent à l'écart des normes, suivant plutôt leur conscience que les règles. Ce sont naturellement les personnages sympathiques. Dans l'économie du roman, les "autorités" ont un rôle essentiel d' "opposants" par rapport au personnage principal dont les adjuvants sont les marginaux, quoique leur statut freine considérablement leurs capacités de résistance; ils n'ont ni la méchanceté, ni les moyens d'entraver vraiment les autres. Ce sont pourtant eux, les héros de l'histoire.
Le personnage principal : Gunnar Huttunen. C'est un étranger au village, il est venu du sud de la Finlande à la fin de la guerre. C'est un homme étrange, soumis à une clyclothymie qui alterne les périodes de tristesse et d'humeur noire (plus longues) aux périodes de gaieté et de sociabilité (plus brèves). Il a la fâcheuse habitude d'aller hurler dans la nature la nuit, ou de raconter des histoires en imitant les animaux quand il est de belle humeur, sans compter qu'il imite aussi ses voisins, ce qui fait bien rire les jeunes, mais énerve les plus vieux ainsi caricaturés. Si bien que "On commença à penser que Gunnar Huttunen était fou." Ce sont surtout ses hurlements qui dérangent, dans la mesure où ils excitent les chiens et empêchent les villageois de dormir, en sorte que le village se dit "C'est pas possible qu'un être humain crie comme le dernier des loups", de fait il préfère hurler "surtout l'hiver, quand la nuit était claire et le froid glacial". Par ailleurs son visage offre des particularités qui le rapprochent d'un museau "Il avait le cheveu brun et raide, la tête anguleuse, un grand menton, un long nez, des yeux profondéement enfoncés sous un front droit et haut. Ses pommettes étaient marquées, son visage étroit. Ses oreilles bien que grandes, n'étaient pas décollées mais enserraient étroitement son crâne." Quant à ses yeux, ils ont "un regard perçant et âpre, mais aussi mélancolique" et "Quand il regardait son interlocuteur en face, leur éclat brûlant faisait frémir".
Du loup, il a bien des caractéristiques : la solitude (un cliché, certes, mais qui dans l'imaginaire définit le loup), la force, l'endurance et l'impulsivité, à la fois dans ses comportements, le désir et sa réalisation se suivent immédiatement, et dans ses réactions, la colère le saisit très vite devant la bêtise et il y réagit violemment.


C'est un homme énergique et travailleur. Malgré son utilité pour le village (il remet en état, et fort bien, le moulin abandonné qu'il acheté, il fabrique des bardeaux pour les toits, parfaits et à un prix plus que raisonnable), il est la cible de toutes les moqueries, mais aussi de toutes les colères, surtout de la part des riches.
Il se fait toutefois des amis :
Le gardien de la paix : Portimo, "ancien du village et de la police", est un homme bon, respecteux de la loi, mais plus encore de sa conscience qui lui interdit de faire du zèle dans la situation qu'il vit, devoir s'en prendre à un homme qu'il aime et respecte. Il a une épouse qui possède les mêmes vertus, mais il est limité dans son action, non seulement parce qu'il dépend du commissaire mais surtout de son salaire pour payer les études de son fils qui "veut faire l'institueur".
La conseillère horticole : Sanelma Käyrämö, jolie blonde, timide et inquiète, qui craint le village et la perte de son emploi, tout en tombant amoureuse du meunier, malgré ses doutes quant à sa "folie", puisque témoin de ses comportements bizarres, socialement parlant, comme la réveiller à 4h du matin dans l'urgence de lui parler.
Plus tard dans l'asile où il a été enfermé, un simulateur, Happola, un peu truand sur les bords, fou prétendu qui n'a trouvé que cette solution pour ne pas être envoyé à la guerre et qui attend patiemment la prescription pour pouvoir tout raconter et être libéré. Ce qu'il finira par faire, avec quel résultat ? à découvrir dans le récit.
Et après son évasion, le postier du villagePittisjärvi, alcoolique, bouilleur de cru à des fins personnelles, brave homme au demeurant et ami indéfectible.

Quant au groupe des "opposants", il réunit tous ceux qui ont pignon sur rue, de l'instituteur au pasteur et au médecin communal, de l'épicier au directeur de banque (pompeux et sentencieux), du commissaire au préfet, sans oublier les riches fermiers. Ils ont pour eux leur statut social, leur argent, une absence totale de scrupules, par exemple en dépouillant éhontément le malheureux Huttunen, en trompant la naïve Sanelma tout autant que le postier, ou comme le commissaire en tabassant ses prisonniers. L'ensemble de ces personnages fournit une satire, souvent virulente, de la société et de ses rouages. Une société, dans laquelle on peut faire enfermer quelqu'un, le priver de tous ses droits et de tous ses biens, pour la raison qu'on ne supporte pas sa manière de vivre, laquelle au demeurant n'a rien de si problématique. Sans cette animosité, il est probable que le meunier se serait marié à la conseillère horticole et que tout serait rentré dans l'ordre comme le pensait le docteur avant de se sentir insulté par le mime que joue pour lui le meunier, lequel ne pensait qu'à l'amuser : "un homme du peuple atteint d'une maladie nerveuse congénitale, bénigne, certes, mais évidente. Comment saurait-il le traiter ? Impossible. Un tel homme devrait se marier et oublier toute l'histoire." (chap. 10)



De multiples interrogations

     L'histoire, un rien loufoque, que conte ici Paasilinna, comme toujours chez cet écrivain pose des questions essentielles. D'abord à travers les malheurs de Huttunen, la question de la norme. Qui est fou ? qui ne l'est pas ? Ceux qui sont chargés d'en décider ne sont pas si différents de leurs "patients". Le médecin du village (Ervinen) mime la chasse à l'ours comme Huttunen mime les animaux forestiers, il boit plus que de raison, tout autant que le postier, mais son ivresse est méchante, alors que celle du postier est douce à autrui. Le médecin de l'asile psychiatrique pontifie en citant un texte datant de 1941 qui semble être sa Bible et nettoie compulsivement ses lunettes, il n'en décide pas moins que Huttunen souffre d'une "psychose de guerre". Quant aux autres protagonistes, ils sont aussi définis par des idiosyncrasies qui pourraient tout aussi bien les envoyer dans le groupe de ceux qu'ils stigmatisent, à ceci près que leur folie est souvent un calcul, par exemple celui de la grosse épouse de Siponen, pseudo paralytique pour deux raisons, la première par paresse, la seconde la perspective de faire payer une pension à son agresseur supposé, Huttunen. La folie est peut-être bien la "chose du monde la mieux partagée", n'en déplaise à Descartes.
    La deuxième question, tout aussi essentielle, est celle de l'intolérance (et de son fondement, la bêtise). Tous les hommes du roman, détenteurs d'un quelconque pouvoir, ne supportent pas la différence. D'une certaine manière, l'existence des marginaux apparaît comme une menace du simple fait d'exister puisqu'elle prouve qu'il y a d'autres façons de vivre et d'envisager le monde, ce qui déstabilise toujours la pensée conformiste.  Lorsque l'idéal est le "même", "l'autre" est toujours menace de dissolution.



loups en Laponie

Loups en laponie


     Aussi le roman peut-il être lu comme une amplification ironique de la célèbre formule "l'homme est un loup pour l'homme". A l'origine de cette phrase, il y a Plaute (III siècle av. J.-C.) qui, dans la Comédie des ânes (Asinaria) fait dire à l'un de ses personnages qui se méfie (à juste titre d'ailleurs) d'un autre : ""L’homme qu’on ne connaît pas n’est pas un homme, c’est un loup. " (II, 4, traduction Edouard Sommer, 1876), autrement dit, il est, par principe, dangereux et il convient de s'en méfier, voire de s'en défendre. Hobbes rendra la formule célèbre dans Le Léviathan (1651) en faisant de l'état de nature celui d'une guerre permanente de tous contre tous. Paasilinna retourne la formule dans tous les sens. A la fois, l'homme est un loup, au sens où il est le prédateur des autres hommes, sens actif, et il est traité comme un loup, l'homme étant alors la victime des autres hommes. D'une part, les "autorités" constituées (médecine, police, administration, armée) se conduisent comme des loups (avec la cruauté qui est prêtée à une meute de loups) à l'encontre de Huttunen (qui devient gibier) qui est "chassé", affamé, enfermé, et que certains rêvent même de voir abattu; d'autre part, elles le traitent comme un loup, jugé dangereux. Huttunen a conscience de cette situation "Les humains l'avaient exclu et il s'était exclu de leur société". Si bien que le lecteur n'est pas surpris de le voir réagir comme un loup lors de sa seconde arrestation : "Soudain, Huttunen se mit à grogner et à montrer les dents. Il baissa la tête et coucha les oreilles d'un air si menaçant que les fermiers et le docteur reculèrent et que le commissaire sortit son pistolet du tiroir du bureau."
De quoi réfléchir aux rapports des hommes entre eux et s'interroger sur les valeurs qui sont (ou devraient être) les nôtres : compréhension, solidarité, générosité mais aussi lucidité. Avant de juger autrui, ne faudrait-il pas se regarder soi-même et mesurer ses propres manques avant d'accuser ceux des autres ?


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