Le Lièvre de Vatanen, Arto Paasilinna, 1975

coquillage





Albrecht Dürer, jeune lièvre

Albrecht Dürer (1471 - 1528), Jeune lièvre, 1502
(Graphische Sammlung Albertina, Vienne)

Le titre

Le roman s'intitule en Finnois "Jäniksen vuosi", "l'année du lièvre".  Or le roman a été publié en 1975 qui, dans le calendrier chinois, était une année du lièvre. Ce clin d'oeil à une mythologie particulière, lointaine, n'est pas sans rapport avec l'épilogue du roman et sa dimension mythique. Pour les Chinois, le lièvre est un animal associé à la lune (les deux apparaissant comme images de l'éternité : la lune disparaît pour renaître et le lièvre — ou lapin— est particulièrement prolifique). Mais c'est aussi le cas dans la majorité des mythologies.
Dans la littérature finlandaise, Le lièvre apparaît au chant IV du Kalevela comme un messager fidèle, mais la nouvelle qu'il porte est une nouvelle de mort : il y est dit
Le lièvre dira la nouvelle,
la portera la langue agile
Et pour vrai le lièvre répond
"gent de garenne est gent fidèle !" (traduction Gabriel Rebourcet)
L'animal appartient donc au monde de l'origine et le fait qu'il est un messager ne doit pas être oublié en lisant le roman.
Comme tous les symboles, il est ambivalent  : "Tout ce qui est lié aux idées d'abondance, d'exubérance, de multiplication des êtres et des biens porte aussi en soi des germes d'incontinence, de gaspillage, de luxure, de démesure." (Dictionnaire des symboles, Chevalier - Gheerbrant, Robert Laffont, Bouquins)
Le lièvre, dans notre propre culture, sans doute grâce à La Fontaine, est associé à la course, à l'espace, à la forêt, mais aussi à la faiblesse: le lièvre est un animal peureux.

Ne pas oublier : l'année de la publication, l'URSS existe encore. La ville de Léningrad est aujourd'hui Saint-Petersbourg, nom porté par cette ville  avant la Révolution de 1917. Urho Kekkonen est président de la République finlandaise depuis 1956, il le reste jusqu'en 1981. La monnaie est encore le mark (markka).


Structure du récit :

Le récit est divisé en 24 chapitres titrés dont les titres, brefs, résument les rencontres et expériences du personnage principal, sauf le dernier intitulé "épilogue". Comme le titre l'indique (en finnois) le récit couvre une année (de juin à juin).
Ces 24 chapitres peuvent se regrouper en trois parties :
1. un prologue, constitué des trois premiers chapitres : le personnage y tourne le dos à sa vie passée, à la fois sur le plan psychologique (il rompt avec son travail, son mariage) et sur le plan physique puisqu'allant en direction de Helsinki via Heinola, c'est-à-dire vers le sud, il s'arrête à Heinola avant de repartir vers le nord. Le récit commence "l'été de la Saint-Jean", c'est-à-dire au mois de juin qui conduit au solstice d'été, le 24 juin, dans l'hémisphère nord (la nuit la plus courte de l'année). Dans toute l'Europe, cette date semble avoir été, depuis toujours, le moment d'une fête purificatrice liée au feu, que le christianisme a récupérée, comme beaucoup d'autres, en l'associant à un saint, en l'occurence Jean-Baptiste. La tradition, encore en vigueur il y a une cinquantaine d'années, en France,  allumait des bûchers dans les villages avec les rebuts accumulés pendant l'année autour desquels on dansait, chantait ; les amoureux devaient sauter ensemble par-dessus les braises pour garantir leur mariage. La fête est encore une des plus importantes en Finlande (voir Bibliomonde)
2. La marche vers le nord : du chapitre 4 au chapitre 14 où il arrive à Sondankylä pour s'installer dans les "Gorges pantelantes", le personnage progresse vers le nord du pays. Il passe par Mikkeli (98 km au nord-est de Heinola) - chap. 4-, le village de Nilsiä, à mi-chemin de Mikkeli à Nurmes (289 km au nord de Mikkeli) - chap. 5 à 8 ; Sonkäjarvi, non loin de Kupio - chap. 9 et 10 ; Kuhmo (155 km au nord-est de Nilsiä) -chap. 11 ; Rovaniemi (386 km au nord-ouest de Kuhmo) - chap. 12 ; Posio (133 km à l'est de Rovaniemi) région de marécages (p. 133) chap. 13 ; pour arriver à Sodankylä (218 km au nord de Posio). Cette progression ne s'opère pas tout à fait en ligne droite mais presque,  et elle commence par la traversée du grand incendie avec une première perte d'orientation. Elle s'étend de la mi-juin jusque vers octobre, le début des premières neiges. Chacun des chapitres apparaît dans cette partie comme le récit d'une "rencontre" au sens fort du terme. Les chapitres 4 à 12 couvrent une période allant de la mi-juin (chapitre 4) à la fin août (chapitre 12).
3. L'ours : cette troisième partie est gouvernée par la présence de l'ours, de sa découverte (chap. 14) à sa mort et à ses conséquences (chap. 23). L'itinéraire du personnage devient plus complexe, la ligne plus ou moins droite faisant place à la spirale : il revient à Helsinki, refait en huit jours un itinéraire qui le conduit au nord d'Helsinki (Kerava, Rihimäki, Turuki, Janakkala) puis d'est en ouest (Tammisaari, Hanko, Salo, Turku), itinéraire accompli en état d'ébriété profonde (ce qui lui fait perdre aussi bien la notion du temps que celle de l'espace), avant qu'il ne reparte pour Sodankylä et les "Gorges pantelantes" et finisse par rejoindre la mer Blanche, dans la baie de Kandalska en URSS, ayant aussi, dans la course, perdu les notions d'espace et de temps. Cette partie se déroule du mois du solstice d'hiver (décembre — l'errance éthilique se déroulant autour de Noël) jusqu'au mois de juin : les Soviétiques rendent Vatanen aux Finlandais le 13 juin ; sa disparition, en bonne logique mythologique, doit intervenir au moment du solstice d'été.

Le récit progresse du monde du sud au monde du nord, du monde des villes à celui du vide : "... la glace immaculée, éblouissante, de la mer Blanche." 
Chacune de ces parties se terminant par une victoire : du héros sur lui-même dans le prologue, du héros sur le corbeau (la nature) dans le seconde, du héros sur l'ours (à la fois lui-même et la nature) dans la troisième. La première lui donne le courage d'entreprendre, la deuxième la force, à la fois physique — sa vie au grand air et ses travaux manuels l'endurcissent —  et morale : il est capable de vivre seul en même temps que ses relations avec autrui deviennent plus simples, plus directes et plus sincères parce que libres, la troisième lui permet d'acquérir définitivement sa liberté : franchissement de toutes les frontières (intérieures et extérieures : rencontre de Leila et incursion dans l'Union soviétique).
Le récit pourrait se mettre sous le signe de cette formule de Segalen : "On fit comme toujours un voyage au loin d'un voyage au fond de soi."

Les récurrences : L'itinéraire de Vatanen le conduit à traverser deux feux : celui du début de son parcours, peu après le solstice d'été qui l'éloigne de plus en plus du sud et celui du solstice d'hiver qui le ramène vers Helsinki. C'est aussi la double rencontre avec l'ours, celle qui le chasse de la forêt, celle qui le conduit vers la mer Blanche où il abat son ennemi, qui parfait son itinéraire physique autant que mental. Cette dualité se retrouve tout autant dans le couple Vatanen / le lièvre, mais aussi dans la répartition en 24 chapitres d'un récit qui se déroule sur 12 mois. De même, par deux fois Vatanen perd la notion du temps : dans son errance alcoolisée avec Leila, au moment du solstice d'hiver, puis dans sa chasse poursuite de l'ours, fin mars.
De la même manière, trois itinéraires peuvent se lire dans le roman puisque le périple avec Leila double son périple solitaire en le mettant "en abyme". Le second itinéraire par son caractère de pure remémoration donne à la totalité du roman une dimension "initiatique" dans laquelle l'alcool, qui fait perdre tout repère, tant spatial que temporel, rappelle la traversée du premier incendie. Enfin, le troisième, à travers les forêts, le conduit à la mer Blanche.
Trois femmes  marquent son itinéraire : son épouse (que d'un certaine manière la "Suédoise" représente dans les "Gorges pantelantes"), Irja Lankinen, la vachère (qui, après l'incendie, le rend à la vie par la nuit dans la grange puis en lui confiant le veau nouveau né et la vache qu'il sauvera du marais), Leïla Hannikä (l'avocate rencontrée au solstice d'hiver avec laquelle il disparaît).
L'histoire elle-même est racontée trois fois : la première dans le récit lui-même, la deuxième par Vatanen au profit du vétérinaire d'Helsinki, et la troisième dans la liste des crimes communiquée à la police soviétique.
Si la construction tripartite renvoie au monde du conte, celle du double ou redoublement joue à la fois sur le plan psychologique et philosophique en obligeant le lecteur à s'interroger sur les couples début/fin, intérieur/extérieur, visible/invisible.

Dans Un homme heureux (1976, traduit en français en 2005), Vatanen et son lièvre sont évoqués par le maître d'hôtel de l'hôtel Astor, à Léningrad, où séjourne le héros du roman, l'ingénieur Jaatinen venu acheter des machines outils :
"Un jour, le maître d'hôtel, un homme au demeurant sympathique et intéressant, lui parla d'un Finlandais qui avait séjourné dans l'établissement l'année précédente.
"Vous n'imaginez pas, Jaatinen, quel client agréable c'était ! Il avait un nom un peu comme le vôtre, Vatanen, je crois. Vraiment quelqu'un de bien! Il voyageait en compagnie d'un authentique lièvre finlandais. Nous étions tous aux petits soins pour cet animal si amusant et si discret, et parfaitement apprivoisé. Quand ce Vatanen a dû repartir en Finlande avec son lièvre, nous en avons presque pleuré!" (p. 134, coll. Folio, traduction Anne Colin du Terrail)



Les personnages
:

Kaarlo Vatanen
, né en 1942, journaliste, approchant de la quarantaine, malheureux dans son métier autant que dans son mariage (il est marié depuis 8 ans).
Hannikainenen, commissaire de police à la retraite, "soixante dix ans, les cheveux blancs, grand volubile", pêche et cuisine : démontre l'existence d'une substitution du président de la République vers 1968-69 et se délecte de cette connaissance.
Kurko : vieux bûcheron lapon alcoolique
Kaartinen : le mystique du "Ruisseau-à-la-con"
Leila Heinnikä : jeune avocate rencontrée à Helsinki pendant les fêtes de Noël.

Nombreux sont les autres personnages croisés par Vatanen dans son insolite épopée, mais ils n'ont pas de rôle aussi important que les précédents. Parmi eux, toutefois, il faut faire une place au narrateur qui n'apparaît ouvertement (12 marques de la première personne) que dans l'épilogue pour en tirer leçon et le transformer en apologue. Il y parle de "geste biographique" replaçant ainsi le récit dans le cadre des épopées, des chants traditionnels racontant la formation, les épreuves d'un "héros" qu'il place ici sous le signe de la subversion.



Le lièvre :

au moment de la rencontre c'est un levreau. Sa première fonction est d'être "l'élément perturbateur" du récit, puisque c'est à cause de lui que celui-ci commence.
Il est ensuite un facteur de sociabilité pour le personnage : dans le premier village avec la jeune fille du kiosque, puis le vétérinaire Mattila, puis les habitants ; dans l'autobus qui le conduit à Heinola; dans la banque à Heinola ; avec le garde-chasse de Mikkeli ; le chauffeur de taxi de Mikkeli, et tous ceux qu'il rencontre au cours de ses aventures.
Il révèle les hommes à eux-mêmes :  plaisir de dessiner du garde-chasse de Mikkeli, intérêt pour la botanique du chauffeur de taxi de Mikkeli, découverte de la natation par Kurko, mais aussi violence du pasteur Laamen, violence de Kaartinen, ou encore méchanceté imbécile et violente des voisins de Karjalhoja.
Double ou "âme visible" de Vatanen, celui-ci se transforme et "grandit" au rythme du lièvre jusqu'à l'affrontement final et victorieux avec l'ours.



La subversion

"A mon avis, la geste biographique de Vatanen révèle son sens révolutionnaire, authentiquement subversif." dit le narrateur dans l'épilogue.

De fait, là où passent Vatanen et le lièvre, ils dévoilent les réalités le plus souvent masquées : la mesquinerie de la petite bourgeoisie à travers le couple qui appelle la police (et par la même occasion la dépendance des autorités de police à l'égard des notabilités locales) ; le refus du vivant qui se cache dans la religiosité (le pasteur qui attrape son Mauser pour abattre un lièvre dans son église) ; les délires mystiques des sectaires (Kaarstinen et sa volonté de pratiquer la religion finlandaise des origines) ; "l'écologisme" sans mesure (Vatanen se venge cruellement du corbeau pillard et abat l'ours qui l'a attaqué ; la vie "au grand air" a son lot de désagréments qui va de la saleté aux moustiques, sans parler des dangers : de l'incendie de forêt aux marécages) ; l'armée (ridiculisée dans ses chefs; le regard est plus amène pour les simples soldats que l'on oblige à des manoeuvres pour le simple divertissement d'hôtes étrangers) ; la justice (dont la liste des "crimes" de Vatanen fait mourir de rire son gardien soviétique; par ailleurs, elle traite mieux les animaux que les hommes : les cellules étant considérées comme insalubres pour le lièvre, non pour l'homme) ; l'Etat (en la personne de son président dont les presque trente années au pouvoir ne s'expliquent que par l'existence d'un sosie).
Mais la subversion passe aussi par l'éloge de la camaraderie et de l'amitié à travers tous les personnages qui accueillent le vagabond, partagent avec lui leur nourriture,  par la dénonciation des frontières comme sans réalité autre qu'idéologique : les Soviétiques parlent le patois carélien et applaudissent la double performance de Vatanen : sa poursuite en ski de l'animal et son abattage.
En faisant rire le lecteur de l'Etat, de la religion, de l'armée mais aussi du mariage, de la presse, du travail (du moins celui qui n'est pas lié à une production d'objets réels), la "geste biographique" de Vatanen l'oblige à s'interroger sur les évidences dont est construite sa propre vie, à se demander s'il n'y a pas dans ces évidences de simples conformismes, et à remettre en question sa hiérarchie de valeurs.



A écouter : une présentation du roman par Olivier Barrot, à la télévision (France 3)



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