La
Course au mouton sauvage, Haruki Murakami,
1982/1990
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La Course au mouton sauvage
est le troisième roman de Murakami Haruki, longtemps considéré comme le
premier car l'auteur avait fait silence sur les deux pécédents parus
respectivement en 1979 et 1980. Ce n'est qu'en 2014 qu'il en autorise
une nouvelle publication précédée d'une préface. En septembre 1991, il confie à Elizabeth Devereaux qui l'interviewe pour Publisher's Weekly, "J'ai l'impression, d'une certaine manière, que La Chasse au mouton sauvage est mon premier roman. C'est le premier livre avec lequel j'ai pu éprouver une sorte de sensation, le bonheur de raconter une histoire. Quand vous lisez une bonne histoire, vous continuez juste à lire. Quand j'écris une bonne histoire, je continue juste à écrire." ("I feel somehow that Wild Sheep Chase is my first novel. It's the first book where I could feel a kind of sensation, the joy of telling a story. When you read a good story, you just keep reading. When I write a good story, I just keep writing." ) Ce troisième roman est, lui, traduit en français par Patrick de Vos et paraît au Seuil en 1990, traduction récompensée, en 1991, du prix Noma (prix de littérature fondé par un éditeur japonais en 1941 qui s'est, au fil des années, doté de diverses sections). |
l'écrivainPeu de choses se savent à propos de Haruki Murakami. Il est né à Kyoto, le 12 janvier 1949, mais a été élevé à Kobe. Ses parents étaient tous deux professeurs (même si sa mère avait cesssé de travailler après son mariage) et la littérature l'a accompagné depuis toujours. Il a fait des études de théâtre et cinéma à l'université Waseba (Tokyo) avec le projet de devenir scénariste. Même si l'écrivain assure avoir peu apprécié ses études, il n'en a pas moins donné ses manuscrits et sa documentation à cette université qui a ouvert un centre d'études, en 2021.Mais avant même de terminer ses études, il se marie et avec sa femme, Yoko Takahashi, ils décident de monter leur propre entreprise, un bar à jazz (Peter Cat) qu'ils ouvrent en 1974 grâce à un apport personnel (trois ans d'économies dira plus tard l'écrivain), et des emprunts qu'ils finiront, à force de travail, par rembourser. Murakami Haruki (forme du nom en japonais) a raconté plusieurs fois comment un après midi, en regardant un match de baseball, l'idée lui est soudain venue qu'il devait écrire un roman. Ce sera Ecoute le chant du vent publié en 1979 (traduction française, Belfond, 2016) par la revue Gunzo qui lui accorde le prix des nouveaux auteurs. Après son deuxième roman, Flipper, 1973, publié en 1980, il décide de devenir écrivain à temps plein. Il vend son bar, déménage et entame un nouveau parcours. L'écrivain se partage entre romans de longue haleine et nouvelles dont il explique qu'elles sont à la fois une récréation et un laboratoire où se testent diverses manières de raconter, se dessinent des personnages, s'inventent des situations. Il est aussi traducteur, en particulier, de l'anglais ; "passeur" des écrivains qu'il aime et admire, Raymond Carver, John Irving et d'autres, non des moindres. Enfin, il est aussi essayiste parce que, dit-il, il ne réfléchit jamais mieux qu'en écrivant, aussi bien sur l'écriture que sur la musique que sur l'actualité, par exemple dans Underground, enquête sur l'attentat au gaz Sarin dans le métro de Tokyo, en 1995. Entre 1986 et 1995, Haruki Murakami voyage, s'installe en Grèce (1986-89), puis en Italie, avant de se rendre aux Etats Unis où il exercera l'enseignement de la littérature japonaise en tant qu'invité dans plusieurs universités, dont Princeton. S'il rentre au Japon en 1995, secoué par les événements de l'année (le tremblement de terre dévastateur de Kobé, l'attentat dans le métro), il n'en continuera pas moins à se rendre régulièrment aux Etats-Unis et à voyager. L'oeuvre de Murakami Haruki est imposante. Son dernier roman (en attendant le suivant) est sorti en France en janvier 2025, La Cité aux murs incertains, publié par Belfond dans une traduction d'Hélène Morita. Trois livres permettent d'approcher davantage l'écrivain : Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (Belfond, 2009), Profession romancier (Belfond, 2019) et Ma vie en T-shirts (Belfond, 2022) |
![]() Portrait de Haruki Murakami, Paris, 2019, photo Richard Dumas |
![]() Moutons dans une ferme du
Hokkaido
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Le titreEn japonais, Hitsuji o meguru bôken, qui signifierait "l'aventure autour du mouton". En anglais, le titre a été traduit par A wild sheep chase, sans doute dérivé de l’expression "a wild goose chase" (la chasse à l'oie sauvage), signifiant «courir après des chimères». Comme Haruki Murakami suit de près ses traductions en anglais, il faut s'intéresser à cette interprétation. En français, le traducteur a choisi de parler de "course" connotant la presse et de fait, le narrateur-protagoniste n'a qu'un mois pour remplir une mission qui semble impossible ; par ailleurs, l'adjectif "sauvage" a un caractère ambigu : est-ce la course qui est "sauvage" ou le "mouton" ?Lequel mouton pose aussi un problème puisque tel que décrit dans le récit c'est plutôt un bélier, en raison des cornes, et des connotations qui lui sont associées, la volonté de puissance, la malignité (au sens premier du terme, l'esprit du mal) contredisant les images de douceur et de soumission, sans parler de celle de suivisme (cf. les moutons de Panurge de Rabelais) que le français accole volontiers à cet animal. Ce dernier aspect n'est pas étranger à Haruki Murakami qui note, dans Profession romancier, que l'école a tendance à promouvoir "un type «mouton» entièrement dévoué aux intérêts du groupe". La question restant entière de savoir à quel type de groupe il s'agit de se dévouer. En somme, un titre fort énigmatique pour un roman qui ne l'est pas moins. La fableLa fable est celle d'une "quête". Le narrateur-protagoniste est un homme qui approche la trentaine. Il travaille à Tokyo dans l'entreprise qu'il a montée avec un ami, traductions et textes publicitaires. Il vient de divorcer. Il a une nouvelle amie, sa "girl friend" qui possède les oreilles les plus ravissantes du monde et d'étranges facultés. Un beau jour, un homme arrive dans son agence et le met en demeure de retrouver un mouton dont il a publié la photo dans un journal d'entreprise. Il a un mois pour y parvenir sans quoi le dit personnage va lui pourrir la vie, en commençant d'ailleurs par supprimer la dite publication. |
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![]() Paysage du Hokkaido (île la plus au nord de l'archipel nippon) |
L'aventure va se déployer en huit chapitres subdivisés en séquences en
nombre inégal. La plus longue (15) étant la dernière. Pour être tout à fait exact, le narrateur-protagoniste commence par un retour en arrière sur ses années d'étudiant et son amitié amoureuse avec "la fille qui couchait avec tout le monde" en 1969-70. Il vient d'apprendre sa mort en cette année 1978 qui va être celle de l'aventure (chap. 1) et se souvenir d'elle rappelle la mort de Yukio Mishima, le 25 novembre 1970. Le deuxième chapitre prolonge ces souvenirs de vie sentimentale puisqu'il y raconte son divorce et sa rencontre avec sa "nouvelle girl friend." L'aventure proprement dite occupe les chapitres 3 à 8 et le roman se termine sur un épilogue. Les personnagesLe narrateur-protagoniste : n'a pas de nom, pas de famille, pas vraiment d'amis non plus. C'est un être solitaire qui possède un vieux chat sans nom, lui non plus. A du plaisir à faire la cuisine. Lit, en particulier, Les Aventures de Sherlock Holmes. Confie à sa girl friend qu'il aime Proust et Ellery Queen, une association qui dessine un paysage mental fait de remémoration et de mystère à dévoiler, à commencer par le fait que Ellery Queen est un nom de plume qui cache deux écrivains et qu'il est aussi le nom du personnage de détective qu'ils ont inventé.Le Rat : personnage in abstensia. Il était présent dans les deux précédents romans, compagnon d'adolescence du narrateur. A propos de son surnom, se rappeler qu'en Asie l'animal n'a rien de négatif. Il a disparu depuis 5 ans, mais écrit deux lettres au narrateur datées de décembre 77 et de mai 78. L'une contient un roman (qui n'est pas lu) et l'autre une photo de moutons. Il charge le narrateur d'aller dire adieu pour lui à la jeune femme qu'il a quitté brusquement et à leur ami J (Jay). La lattre contient aussi un chèque tiré sur une banque de Sapporo, capitale du Hokkaido, ce qui fournira au narrateur sa première piste. La girl Friend : 21 ans ; est à la fois modèle (pour les oreilles), correctrice dans une maison d'édition et "call girl". Personnage mystérieux qui semble en savoir beaucoup plus qu'elle n'en dit sur l'aventure autour du mouton. |
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![]() L'homme mouton, illustration de l'auteur lui-même, dans la 7e section du chapitre 8 intitulée "L'homme-mouton entre en scène" |
L'étrange
individu
: secrétaire d'un mystérieux "Maître" ("Boss" dans la traduction
anglaise) qui a monté, à partir de 1936, une organisation d'extrême
droite qui contrôle à la fois le monde économique (via les médias et la
publicité) et le monde politique du Japon. Est lié au mouton porteur
d'une marque en forme d'étoile sur le dos qui serait la source de sa
puissance de volonté. J (Jay) : ami chinois du Rat et du narrateur. A la quarantaine, est veuf. Possède un bar où vont boire les deux amis. "Il avait un chat, fumait un paquet de cigarettes par jour, ne buvait pas une goutte d'alcool" précise le narrateur. Le propriétaire de l'hôtel du dauphin (à Sapporo) : qui aurait rêvé d'être marin, dont le livre de chevet est Moby Dick. Qui explique qu'une vie consacrée à la chasse à quelque chose est la plus passionnante des vies. Le docteur ès moutons : vieil homme acariâtre, père du précédent. A longtemps dirigé le Centre Ovin du Hokkaido sis dans ce qui est devenu un hôtel en 1967. A des relations tendues avec son fils. Ne se remet pas de son expérience mandchoue où il a rencontré le mouton à l'étoile qui l'a, ensuite, quitté. D'autres personnages jouent un rôle épisodique mais n'en sont pas moins importants : Le chauffeur du secrétaire : qui possède le numéro de téléphone de Dieu qu'il communique obligeamment. Il se chargera du chat du narrateur pendant son absence et le baptisera "Sardine", considérant qu'un nom est essentiel pour les échanges affectifs. Le berger du village de Jûnitaki : qui apporte son aide au narrateur. Personnage solide, pragmatique. L'homme-mouton : personnage affublé d'un masque, vétu d'une peau de mouton lui remontant sur la tête, pourvu de cornes et de grandes oreilles. Il affirme vivre dans le bois qui borde la prairie et se cacher pour ne pas aller à la guerre. Il est l'objet de la seule illustration du livre. L'associé du narrateur : a été son ami. Leur réussite économique se traduit chez lui par un alcoolisme de plus en plus prégnant. Marié, deux enfants. Le narrateur met fin à leur association., Temps et espacesQuoique le temps soit spécifié souvent dans les titres de chapitres (chap. 1 "25 novembre 1970" ou chap. "2 juillet 1978"), voire dans les titres de sections (par ex. chap. 6, section 4 "fin de l'été début de l'automne") que le passage du temps soit noté par le narrateur lui-même, en particulier dans le dernier chapitre, il règne sur l'ensemble du roman une impression de flou. Peut-être est-ce dû aux diverses surimpressions qui s'imposent au présent : la mémoire de novembre 1970, pour le narrateur ; la biographie du "Maître" racontée par le secrétaire ; l'histoire du docteur ès moutons et l'importance de l'année 1936 ; l'histoire de la fondation du village de Jûnitaki à la fin du XIXe siècle lue par le narrateur. |
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![]() une magnifique photo hivernale dans le Hokkaido, Martin Bailey. |
Le temps est à la fois ce qui passe,"
l'irréversible " dit Jankelévitch, et ce qui fait l'objet de diverses
réflexions des personnages, par exemple le Rat qui fait remarquer "Le
temps est une chose désespérément continue, on dirait. Avec notre
habitude d'y tailler chacun selon ses mensurations, on finit par être
la proie d'illusions, mais le temps est d'une continuité à toute
épreuve" (chap. 5). L'aventure elle-même se déroule au cours du mois
d'octobre 1978, mois qui fait passer de l'automne à l'hiver. Le
narrateur quitte le Hokkaido au moment de la première neige, et revient
vers l'automne en descendant vers le Sud, si bien que cette temporalité
est à la fois une durée et son annulation. L'espace s'inscrit dans trois lieux géographiques : Tokyo, où le narrateur a étudié, vit et travaille ; la ville natale du narrateur et du Rat, non nommée, une ville de bord de mer, dont le point fixe pour le narrateur est le bar de J (Jay) même s'il change d'emplacement (chap. 5, 3e section et épilogue), enfin le Hokkaido, d'abord avec Sapporo puis la remontée vers le nord jusqu'au village de Jûnitaki (fiction) dans les montagnes et enfin la maison dans les pâturages destinés à l'estivage. Ce déplacement dans l'espace, sous ses aspects réalistes (le narrateur et sa compagne usent de l'avion, du train, de l'automobile) contient une forte charge symbolique en raison des savoirs, mais aussi des émotions, que découvre au cours des trajets le narrateur-protagoniste. Les fils de la complexitéLire un roman de Haruki Murakami est à la fois simple, tout s'y enchaîne dans une évidence immédiate, et merveilleusement complexe car toute interprétation butte aussitôt sur un des aspects qui vient, sinon la contredire, à tout le moins en constater l'insuffisance. C'est ainsi que les détails très nombreux de la vie quotidienne, des gestes et comportements des personnages peuvent être perçus comme des éléments de réalisme (le "petit fait vrai" comme disait Diderot qui fait croire à l'histoire), jusqu'à ce qu'un autre angle soudain les fasse apparaître comme fournissant des pistes de compréhensions. Réfléchissez aux étonnantes oreilles de la "Girl Friend" et à leurs pouvoirs. Ou, à la fin, au sens des paquets de cigarettes donnés en cadeau à l'homme -mouton. Aucun détail n'est anodin... |
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Le fil le plus sensible tendu entre le premier chapitre et l'épilogue est celui du deuil.
Le roman commence par l'annonce de la mort de la jeune fille de 1970 et
se termine avec le narrateur, pleurant sur une plage réduite à presque
rien, dans la nuit. Au fil du récit vont s'accumuler toutes sortes de
"pertes". En constatant qu'en divorçant sa femme a aussi effacé toute
trace de son existence dans sa vie à lui, le narrateur conclut "Il y a
des choses qui s'en vont avec l'oubli, d'autres en se volatilisant,
d'autres encore dans la mort. Rien de tragique là-dedans ou si peu."
Reste le "si peu" en manière de rétractation. Il y a nécessairement du
"tragique" dans l'inévitable, dans le sentiment ressenti devant
l'irrévocable de la perte, qu'elle soit disparition totale ou
transformation. A tous les niveaux du récit des "choses" disparaissent,
aussi bien l'élevage intensif des moutons dans le Hokkaido que des
personnages, d'autres se transforment au point de devenir
méconnaissables, comme la ville natale du narrateur où il ne reconnaît
presque plus rien, d'autres changent moins drastiquement tout en
marquant par là même le passage inéluctable du temps, ainsi du bar de J
(Jay) qui en est à sa troisième localisation ou de la rupture de
l'association entre le narrateur et son ami qui ouvre, de fait, une
nouvelle phase dans la vie du premier Un autre fil possible à suivre est celui d'un parcours initiatique. Trente ans paraît pour le narrateur, comme pour son ami, le Rat, un âge pivot à partir duquel il y a un "avant" et un "après". Le parcours du narrateur dans l'espace le conduit progressivement à se débarasser de sa "jeunesse" en quelque sorte, come si le temps des apprentissages sociaux (travail , amitiés, sexualité, ambitions ou non — les deux moutons : celui qui investit l'homme et celui dans lequel on se cache) se terminaient qui vont permettre la naissance d'un nouveau moi dans la nuit et le ressac des vagues : "Le jour s'était complètement obscurci et, quand je me remis à mzrcher, j'entendis un faible bruit de vagues dans mon dos." (explicit). En suivant ce fil de lecture, tous les éléments du récit prennent une charge symbolique, le "voyage au loin" devenant, comme dit Segalen, un voyage "au fond de soi" qui oriente vers l'hiver et vers le territoire des morts, le pâturage désert dans la montagne de Jûnitaki où ne se rencontrent que des fantômes auxquels il s'agit de dire adieu. A peu près parallèle à cette ligne d'interprétation, il serait loisible de voir dans le roman une tentative d'exploration d'une psyché. Le "Je" ("Boku", terme utilisé à l'oral par les jeunes garçons ou les jeunes hommes), extériorisant dans les personnages dont il s'entoure ses sentiments, ses émotions, ses interrogations. De fait, ils disparaissent tous les uns après les autres, sauf J (Jay), manière de figure paternelle à qui le narrateur demande "d'être là", simplement, prêt à accueillir si nécessaire. Un autre fil possible, plus souterrain et sans doute plus difficile à déceler pour un lecteur occidental peu au fait de l'histoire du Japon, est un fil politique, noué avec l'évocation du suicide de Yukio Mishima (chapitre 1). Le roman n'évoque pas les conditions spectaculaires de cette mise en scène en appelant à un nationalisme qui renoue avec l'épisode de 1936. Mishima a écrit un texte sur cette aventure ("Patriotisme"1961, dont il tirera un film en 1966). Le coup d'Etat de 1936, en apparence, se solde par un échec mais, sans doute, oriente la politique du Japon pour de longues années, le faisant pencher vers le fascisme, l'entraînant dans une succession de guerres (En Chine, aux frontières de la Russie, puis dans la seconde guerre mondiale) que le pays va ensuite payer cher. C'est en 1936, que le mouton s'empare du "Maître" pour mener à bien ses projets, cette année-là que le docteur ès moutons se renferme sur lui-même. Ce fil-là pourrait bien nouer les questions du politique et du littéraire. Quelle responsabilité de l'écrivain dans les dérives de l'extrême droite ? Quelle responsabilité de l'individu dans les errements de sa société ? Le Rat y donne sa propre réponse, mais l'homme-mouton en donne une autre. Le narrateur sans doute une troisième. Et le lecteur ? Il faut lire Murakami Haruki. On y prend un plaisir extrême. Et le livre refermé, curieusement, un certain apaisement a été gagné. |
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