La Ferme des animaux, George Orwell, 1945

coquillage






Gallimard, folio, jpg

Première de couverture de l'édition folio-Gallimard, illustrée d'un détail d'un tableau de James Ensor, L'intrigue, 1890.

Rédaction et publication

Selon les dates insérées en collophon de l'édition anglaise, George Orwell écrit son livre entre novembre 1943 et février 1944. C'est une rédaction relativement rapide même si le roman est court, il est composé de dix chapitres, trouvant son explication dans le fait qu'il vient, sans doute, couronner, en quelque sorte, les réflexions que son expérience espagnole a suscitées chez l'écrivain et qu'il avait déjà consignées sous une autre forme dans Hommage à la Catalogne (1938), à savoir les dérives totalitaires des partis communistes ; peut-être les conversations avec son ami Koestler (dont il a fait la connaissance à Londres en 1945), ont-elles aussi alimenté son imagination. Koestler, en effet, pouvait parler de la réalité soviétique de l'intérieur, ayant partagé le rêve de l'utopie communiste pendant quelques années avant de s'en détacher violemment et qui rédigeait alors Le Zéro et l'infini publié en 1945, roman dont le thème est celui des grands procès staliniens.
Si le livre a donc été rédigé rapidement, il n'en a pas été aussi vite pour la publication. En 1944, la deuxième guerre mondiale n'est pas terminée, l'URSS reste un allié précieux, et personne, ni en Angleterre, ni aux USA, n'a envie de déplaire à Staline. Dans sa correspondance avec la traductrice française d'Hommage à la Catalogne, Yvonne Davet, Orwell parle nommément d'un roman "contre Staline". Le livre est mis en réserve et sera publié en août 1945 sous le titre Animal Farm : a Fairy Story. "Fairy Story" et non "Fairy Tale", invitation pour le lecteur à se méfier des apparences. Le sous-titre disparaît dès l'édition américaine en 1946.
C'est le premier vrai grand succès de librairie d'Orwell et qui continue ; le roman est, actuellement, traduit en 64 langues.
En français, le roman est traduit une première fois en 1947 sous le titre Les Animaux partout, puis une deuxième fois, chez Gallimard en 1964, sous le titre La République des animaux, et enfin en 1981 par Jean Quéval sous le titre que nous lui connaissons (c'est cette traduction que propose le Folio-Gallimard) pour Champ Libre.
Dans une des préfaces à cette oeuvre, Orwell écrit que l'idée d'une histoire animalière lui serait venue en regardant un enfant maltraiter un cheval de trait. L'occasion a sans doute réactivé des souvenirs littéraires nombreux, au premier chef desquels Swift, naturellement. Au cours de son quatrième voyage, Gulliver découvre l'univers des Houyhnhnms, des chevaux, modèles de sagesse dont la société se propose à la fois comme une utopie et une satire de la société humaine. Les hommes y existent bien sous le nom de Yahoos, mais n'y sont que des animaux dépourvus de langage. Il ne s'agissait, au fond, que de revisiter Swift, les animaux non plus en miroir, au sens d'exemple, pour l'homme, mais en miroir au sens de reflet. L'image en deviendrait plus nette, d'autant plus sans doute qu'Orwell y voyait moins une utopie, que les linéaments d'une société, à ses yeux, totalitaire : "Les Houyhnhnms sont unanimes sur presque tous les sujets. [...] En fait, ils ont atteint le stade supérieur de l'organisation totalitaire, celui où le conformisme est devenu si général qu'une police est inutile."
Sans compter que depuis longtemps les animaux ont servi à mettre en évidence les défauts (éventuellement les qualités) des humains, dans les fables d'Esope comme dans le Roman de Renard. Sans parler, pour les lecteurs français, des Fables de La Fontaine qu'Orwell avait pu fréquenter pendant ses cours de Français, à Eton, avec le professeur Aldous Huxley.



La fable :

Dans une ferme anglaise, la ferme du Manoir, appartenant à M. Jones, les animaux, cochons en tête, se révoltent, chassent les humains et installent une société égalitaire. Mais il ne faut pas longtemps avant que, de nouveau, une hiérarchie ne s'instaure entre les animaux et que les cochons s'approprient tous les bénéfices du changement au détriment des autres animaux, jusqu'à s'allier avec l'ennemi juré, l'homme.
Orwell, en 1945, disait de son roman : "C'est l'histoire d'une révolution qui a mal tourné — et celle des excellentes excuses qui ont surgi à chaque étape pour pervertir la doctrine originelle."
Les dix chapitres vont constituer ces étapes au cours desquelles, de glissements en glissements, l'espoir de libération et d'égalité du chapitre I que réalisent le chapitre II et le début du chapitre III, va déboucher sur la tyrannie bureaucratique du chapitre X où des cochons aux hommes plus aucune distinction n'est possible : "Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l'homme et de l'homme au cochon, et de nouveau du cochon à l'homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l'un de l'autre." : il n'y a plus, de nouveau, que des exploiteurs et des exploités.


édition anglaise, 1945
Première de couverture de la première édition anglaise, 1945



Les personnages :

Les cochons
Sage l'Ancien (Old Major) : le plus vieux porc de la ferme ; il n'apparaît que dans le premier chapitre puisqu'il meurt de vieillesse au début du deuxième; c'est lui qui fait prendre conscience aux animaux de leur situation et formule la revendication essentielle : ne plus être exploités, se libérer de l'oppression des hommes, construire une société plus juste et fraternelle. On reconnaît là, sans peine, une sorte d'équivalent animal du Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels (1848). On le reconnaît d'autant plus aisément que son discours commence par le mot "camarades" (comrades) qui est un marqueur des discours communistes du temps. Et la chanson qu'il leur lègue est, elle, comme une "Internationale" animale : "Beasts of England, beasts of Ireland, / Beasts of every land and clime", écho au "Debout les damnés de la terre / Debout les forçats de la faim" qui en sont les premiers vers.
Napoléon (Napoleon) : "un grand et imposant Berkshire", déterminé et plutôt silencieux. Comme son nom le laisse espérer, en particulier pour des lecteurs anglais, il va s'approprier le pouvoir, se constituant une garde prétorienne de molosses qu'il a lui-même éduqués et qui font régner la terreur. La force, mais aussi la ruse, le constituent.




"L'internationale" : les paroles sont de Eugène Pottier, 1871; la musique de Pierre Degeyter, 1888. En 1904, la IIe internationale en fait l'hymne des ouvriers révolutionnaires. Le chant, traduit en russe, sera l'hymne national de l'URSS jusqu'en 1944.



Boule de neige (Snowball) : de la même génération que Napoléon, il a l'esprit plus vif, et c'est l'intellectuel de la bande (il a des idées, il utilise tous les manuels de M. Jones pour améliorer la ferme), mais il est aussi courageux et se bat en première ligne lorsqu'il le faut. Il devient progressivement l'incarnation de la traîtrise et le bouc émissaire responsable de toutes les difficultés.
Brille Babil (Squealer) : "un goret bien en chair" ; c'est le personnage qui est le plus longuement décrit, d'emblée c'est un "beau parleur", capable de "vous faire prendre des vessies pour des lanternes", ce à quoi il va s'employer avec succès tout au long de cette aventure.
Ces trois personnages représentent l'avant-garde, ils théorisent les enseignements de Sage l'Ancien en une philosophie nommée "Animalisme"; ils vont entraîner les animaux dans la révolte, vont diriger l'organisation de la ferme libérée, avant que Napoléon expulse Boule de neige et se transforme peu à peu en dictateur.
Les cochons ne sont, malgré tout, pas unanimes, et certains jeunes tentent, vainement, de s'opposer à la dictature.
Un jeune cochon, Minimus, devient le poète officiel de Napoléon et chante ses louanges. Il est abusif de voir en lui, comme le fait l'article de Wikipédia, Maiakovski, bien trop grand poète pour être confondu avec un quelconque versificateur, dont l'engagement réel n'a jamais été inféodation à un homme quel qu'il fût, Lénine compris, et qui de plus ne participe pas aux années de la véritable dictature puisqu'il se suicide en 1930.
Les équidés
Malabar (Boxer) : solide cheval de trait, très grand, énorme, et dont la force équivaut à celle de deux chevaux ordinaires. Il n'est pas très intelligent, mais d'une bonne volonté à tout épreuve, loyal et honnête. Il se dévoue entièrement à la nouvelle société et a deux devises "Je vais travailler plus dur" et "Napoléon ne se trompe jamais".
Douce (Clover) : une jument ("une superbe matrone entre deux âges") à laquelle déjà quatre poulains ont été enlevés au moment de la révolte. Elle est la fragile mémoire des événements, c'est à travers ce personnage que le lecteur prend connaissance des inflexions apportées aux principes puisqu'elle veut toujours y revenir et ne peut que constater leur altération.
Lubie (Mollie) : une jeune pouliche, vaniteuse, aimant sucreries, rubans et caresses. Elle fuit la ferme; préférant la servitude accompagnée de luxe à la dureté d'une vie libre.
Benjamin : un vieil âne ("le plus vieil animal de la ferme et le plus acariâtre"), le seul des équidés sachant lire, sceptique, voire cynique (rien ne peut changer dans le monde, "les choses n'avaient jamais été, ni ne pourraient jamais être bien meilleures ou bien pires — la faim, les épreuves et les déboires, telle était, à l'en croire, la loi inaltérable de la vie.") Il est toutefois l'ami de Malabar et ne sort de son apathie apparente que pour tenter de le sauver de la mort.
Les autres animaux
Les moutons : comme il se doit, sont "suivistes" par nature.
Les poules : tentent bien une révolte lorsque Napoléon décide de vendre leurs oeufs, mais finissent par se soumettre.
Les chiens : fournissent la garde, conformément à l'image que le lecteur peut avoir du rôle des chiens dans une ferme.
Les pigeons : sont chargés des communications.
Trois animaux ont cependant un statut particulier : la chatte, type même de l'opportuniste, qui se débrouille toujours pour échapper à toutes les corvées et pour profiter de tout ce qu'offre le nouveau système. Elle se définit par son attitude lors de la première réunion où elle vote deux fois, une fois pour la fraternité avec les rats, et la seconde fois, pour leur exclusion ; la chèvre blanche, Edmée (Muriel), elle aussi sait lire, quoique avec difficulté, et informe Douce des changements de principes ; Moïse (Moses) le corbeau apprivoisé de M. Jones qui incarne la religion, promettant aux animaux "un pays mystérieux, dit Montagne de Sucrecandi, où tous les animaux vivaient après leur mort". Présent avant le Soulèvement, il revient lorsque la situation devient difficile et par la tolérance dont font montre les cochons à son égard, est un indice de l'infléchissement du régime.
Les hommes
M. Jones : propiétaire de la ferme, il a été un paysan efficace avant de devenir un ivrogne ; une fois chassé, il tente de reprendre sa ferme sans y parvenir.
M. Pilkington : propriétaire d'une des fermes limitrophes, il ne s'occupe guère de son exploitation, passant son temps à pêcher et chasser. C'est avec lui que Napoléon fera finalement alliance. Dans la lecture allégorique du roman, il peut être assimilé au bloc occidental (Churchill et Roosevelt, Grande Bretagne et USA)
M. Frederick : autre voisin, c'est un "homme décidé et retors". Par sa brutalité, son absence totale de scrupule, dans la lecture allégorique, il peut renvoyer à Hitler et à l'Allemagne nazie.
M. Whymper : "un petit homme à l'air retors", avoué à Willingdon, le village proche de la ferme ; sert d'intermédiaire entre la Ferme des animaux et les fermiers humains.





Penguin 2008

Première de couverture de l'édition du roman chez Penguin, 2008. Dessin de Shepard Fairey

Un apologue

Fable antistalienne au départ, La Ferme des animaux déborde largement les circonstances de son écriture. Par son humour d'abord. Réécrire l'Histoire (celle de la Révolution russe de 1917 aux années 40) en faisant de ses protagonistes des animaux est déjà une idée amusante puisqu'elle permet à la fois de simplifier, donc de clarifier, des événements souvent complexes et de souligner, en évitant la caricature, les défauts les plus flagrants de nombreux êtres humains. Cela permet, en outre, de jouer des situations où le narrateur s'emploie à expliquer comment les animaux parviennent à faire des gestes humains, par exemple, Boule de neige a du mal à monter sur une échelle "(vu que, pour un cochon, se tenir en équilibre sur une échelle n'est pas commode."), ce qui éveille en même temps une certaine admiration à leur égard. La façon dont le narrateur traite les équidés, par exemple, fait sourire. Ils semblent tout droit venus de chez Swift par leur bonté (même l'âne Benjamin n'est pas dépourvu d'une certaine bonté), leur courage, leur attention aux autres, mais en même temps ils sont, certes, tout à fait dépourvus de la sagesse des Houyhnhnms et, par leurs qualités mêmes, sont le meilleur support d'un régime qu'ils devraient combattre.
Orwell n'innove pas particulièrement. Il prend les animaux habituels d'une ferme et ne leur confère pas d'autres particularités que celles que les hommes leur accordent habituellement, si bien que son lecteur se laisse entraîner sans réticence. Le choix du cochon est particulièrement intéressant. Un des éditeurs pressentis pour la publication lui avait suggéré de changer d'animal. On le comprend, le mot "Pig" en anglais est encore plus insultant que le mot "Porc" en français qui connote la saleté, éventuellement la duplicité, et la luxure, mais qui est d'un usage restreint. Le choix d'Orwell n'est peut-être, en effet, lié qu'à ce désir d'agresser tout ce qu'il déteste et qu'incarne Staline à ses yeux, et tout particulièrement la trahison de la Révolution. Il n'empêche qu'il est particulièrement heureux puisque le porc est, selon les affirmations de la médecine, l'animal le plus proche de l'homme, en termes biologiques (cf. ce qu'en dit Michel Pastoureau), si bien que la transformation finale des cochons en hommes en devient logique. Sans compter que pour un lecteur français, il est de tradition de considérer qu'en tout homme sommeille un cochon, qui ne demande qu'à se réveiller, alors pourquoi pas l'inverse ?
Ensuite, la fable est plus complexe qu'elle ne le semble. Il n'est pas vraiment nécessaire d'y chercher des clés autres que générales (capitalisme — les hommes / socialisme — la ferme des animaux), les clés particulières ont le désavantage de fermer des portes plutôt que de les ouvrir, tous les protagonistes (Staline, Trotski, Boukharine, etc.) sont morts, l'URSS a disparu de la carte, alors  en quoi ce roman peut-il nous concerner ? Or  le roman d'Orwell nous parle. Il invite son lecteur à réfléchir sur les raisons qui dévient les meilleures intentions. En lui rappelant, par ailleurs, constamment, que rien n'est plus juste que le rêve de Sage l'Ancien. Et Douce en transmet la teneur jusqu'aux pires moments de la dictature.


Les animaux dans leur désir de bien faire, de construire ce nouveau monde, libre, fraternel, se prennent à leur propre piège : la seule mention d'un possible retour à la situation antérieure, le retour de M. Jones, suffit à leur faire tout accepter. Ce bandeau qui les aveugle leur fait commettre la faute, tragique entre toutes, de perdre la mémoire de leur propre histoire : ils oublient les faits, ou plus exactement leurs réactions permettent de comprendre qu'avant d'être interprétation, l'histoire est d'abord un ensemble de faits, l'oubli des faits passés pervertit le présent et obère l'avenir. Les réécritures de l'histoire auxquelles se livre Brille-Babil peuvent certes renvoyer aux manipulations staliennes, mais qu'en est-il des autres dirigeants, des autres pays, des médias contemporains ? En sommes nous exempts, nous, Français du XXIe siècle qui, pour des raisons morales, retouchons les photos, par exemple celle de Malraux pour lui ôter sa cigarette, et autres joyeusetés quotidiennes ? Détails, dit-on. Orwell nous prouve que tout commence avec des détails et que la vigilance n'est jamais ni assez grande ni assez précoce.
La deuxième "leçon" est celle que l'écrivain a répété de livre en livre, et d'article en article, chacun de nous est responsable. Faisons confiance à notre bon sens plutôt que de nous en remettre à ceux qui "savent mieux" comme le pauvre Malabar. Mêmes les chiffres sont des outils de manipulation. Chaque citoyen a des yeux, des oreilles et un cerveau : qu'il s'en serve. Ne soyons pas des moutons pour lesquels tout se résume en slogans.
Enfin, si la connaissance est essentielle, elle est disponible pour tous, elle est dans les livres comme le démontrent l'activité des cochons d'abord qui apprennent à lire, puis celle de Boule de neige qui dévore la bibliothèque de M. Jones pour y apprendre tout ce qu'il ignore, des tactiques de la guerre qu'il étudie dans Jules César (petit clin d'oeil ironique parmi bien d'autres) aux moyens d'améliorer la production agricole en passant par les savoirs techniques qui doivent lui permettre de construire son rêve : le moulin à vent qui apportera l'électricité à la communauté (rappel ironique d'un mot d'ordre de la révolution russe : "la révolution, c'est les soviets plus l'électricité"). Le roman, sur ce plan-là, continue la réflexion des philosophes des Lumières et pourrait reprendre à son compte ces lignes que Condorcet écrivait en 1792 : " Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d'une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d'utiles vérités; le genre humain n'en resterait pas moins partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves."
Orwell n'a jamais dit qu'il fallait renoncer à l'espoir d'une société plus juste, il met en garde contre les simplifications, raison de plus pour ne pas le simplifier, lui. Il disait "Rejeter le socialisme parce que tant de socialistes sont des gens lamentables équivaut à refuser de prendre le train sous prétexte que le contrôleur a une tête qui ne vous revient pas." (cité par Eric Dior, Magazine Littéraire,décembre 2009)



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A regarder : qiuelques illustrations de Ralph Steadman (dessinateur et illustrateur britannique né en 1936) pour une édition du roman en 1995 (en anglais).




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