Le Roman de Renart, XIIe-XIIIe siècle

coquillage





les personnages

miniature d'un manuscrit du XIVe siècle représentant les deux personnages principaux  le goupil, Renart, et le loup, Isengrin. BnF, Fr 12584.

Le Titre

     Le titre, pour un lecteur contemporain, peut tromper, car il ne s'agit pas d'un roman mais d'un recueil de textes écrits à des périodes diverses, dans la seconde moitié du XIIe siècle et la première du XIIIe (les datations en sont plus indicatives que précises, voir plus bas), par des auteurs différents, la plupart anonymes. Seuls trois noms apparaissent : Pierre de Saint-Cloud, à qui est attribué la paternité des premiers récits par des auteurs eux-mêmes anonymes, Richard de Lison pour Les Vêpres de Tibert, et le prêtre de la Croix-en-Brie pour Renart et Liétard. C'est le "roman" car il est écrit en langue vernaculaire, le roman, et non dans la langue savante, le latin, dans la forme qui est celle récits du temps, les lais de Marie de France ou les romans de Chrétien de Troyes,  des octosyllabes à rimes plates. Renart est un nom propre, celui du personnage principal de ces histoires, un goupil, tel était son nom commun avant que la notoriété du personnage déteigne sur tous ceux de son espèce. Le changement de graphie intervient dès le début du XVIe siècle, sans doute facilité par le féminin "renarde" attesté, lui, dès le XIIIe siècle.
Ce nom de Renart provient du germanique Reinhart, mais comme le souligne Jean Dufournet, dans son introduction à l'édition d'Elisabeth Charbonnier du texte (Livre de poche, 1987) : "Les Clercs du Moyen Âge ont découvert en son nom «Renart», particulièrement au suffixe «art» la 3e personne du singulier de l’indicatif présent du verbe «ardre», «brûler» : Renart, c’est celui que brûle le désir qui le pousse toujours vers de nouvelles quêtes. Mais, c’est aussi, l’ «art», la technique, l’artifice, la ruse, l’art magique qui le fait constamment jouer avec la «hart», la corde de la pendaison, avec la mort dont il ne cesse de triompher grâce à ses nombreuses ruses."


Les récits

     Selon les manuscrits (il en existe 14), le nombre de ces récits oscille entre 18 et 27, et leur ordre est aussi divers. Ils sont très variés quant à la longueur puisqu'ils vont de 90 (Isengrin et les deux béliers) à 3410 vers (Renart Empereur) dans le manuscrit de référence pour l'édition de la Pléiade (sous la direction d'Armand Strubel, 1998). Ces récits reçoivent, dès le Moyen Age le nom de "branches" par la manière dont ils prolifèrent à partir d'un tronc commun constitué de l'inimitié complexe qui régit les rapports des deux personnages principaux, le goupil Renart et le loup Isengin. L'essentiel de ces histoires est constitué des diverses ruses de Renart visant à mettre à mal, souvent au sens le plus physique du terme, Isengrin. Ce tronc commun contient aussi un certain nombre d'autres personnages récurrents ; tout d'abord, les épouses des "héros", la louve Hersent et la renarde, Hermeline ; ensuite le lion, Noble, roi de ce petit monde animal, et la reine Fière ; enfin, participant à de nombreuses branches, Brun, l'ours (lui aussi mis à mal par Renart), le mâtin Roonel, le chat Tibert et l'indéfectible allié de Renart, son cousin le blaireau, Grimbert.
La plupart des prologues rappellent qu'il s'agit de personnages bien connus des auditeurs. Le point de départ est le plus souvent le même : la faim qui pousse les personnages à partir en quête de provende; la fin, de même, voit le loup jurer de se venger de Renart, et ce dernier se réfugier dans sa tanière-forteresse de Maupertuis.



Des "contes d'animaux"

ainsi les dénommait Gaston Paris, ce qu'ils sont de fait puisque les personnages sont des animaux, dotés d'un nom, d'une personnalité et de la parole. Comme aux animaux du monde réel, il leur arrive de croiser des humains, essentiellement des paysans et des moines avec lesquels les rapports sont houleux, ce qui s'entend bien puisqu'il s'agit de prédateurs (le goupil étant spécialisé dans le vol de poules), d'animaux sauvages y compris le chat qui n'est pas encore un animal de compagnie, ou pour les chiens, d'animaux souvent maltraités.
Les histoires d'animaux ne sont pas une nouveauté au XIIe siècle. Les fables d'Esope, celles des latins, leurs réécritures au fil du temps, sont familières aux lettrés. Marie de France, par exemple, contemporaine des premières rédactions des récits, en a elle-même adaptées un certain nombre. Qui plus est le Moyen Age est très soucieux de l'animal, qu'il vive avec (les animaux domestiques / le gibier) ou contre (les prédateurs divers). Des encyclopédies transmettent des savoirs hérités de l'antiquité, Pline l'Ancien (Histoire naturelle) au premier chef ; on écrit des traités de chasse, d'élevage, des bestiaires surtout, une littérature nouvelle qui tend à se répandre et parle "des espèces animales non pas tant pour les étudier telles qu'elles sont que pour en faire des supports de significations afin d'en retirer des enseignements moraux et religieux." (Pastoureau,  Le Loup. Une histoire culturelle, 2019)
Quelques années avant les premiers récits français, vers le milieu du XIIe siècle un clerc Flamand, Nivard de Gand, rédige en latin un Ysengrimus relatant les mésaventures d'un loup, personnage éponyme, affrontant un renard nommé Reinardus. S'y trouvent déjà certaines des mésaventures (Renard et les anguilles, par exemple) qui deviendront parmi les plus connues du couple, via en particulier la littérature pour la jeunesse qui, au XXe siècle, va proliférer.
     La particulairté des contes du Roman de Renart ne tient donc ni à leur sujet, les facéties, souvent cruelles, du goupil, ni aux comportements humanisés des bêtes, mais au glissement perpétuel de l'un à l'autre univers, du monde animal à l'humain et inversement. Les animaux chevauchent, se battent en duel, se  plaignent des exactions de Renart devant le roi Noble et sa cour, mais dans le même mouvement ils se comportent comme des animaux dont l'arme la plus efficace reste les dents. L'ours Brun se fait régulièrement piéger par son goût immodéré pour le miel. Attaqué par les chiens, Isengrin se défend avec férocité : "il fait face avec acharnement, déchirant de ses crocs les chiens qu'il peut atteindre [...] lui leur rend les coups, férocement, et dans son acharnement, en tue plus d'un ; les chiens ne peuvent tenir face à lui et laissent partir Isengrin." ("Le jambon enlevé - Renart et le grillon").



Kaulbach

Renart dans sa forteresse de Maupertuis, gravure d'après Wilhelm von Kaulbach, illustrant une traduction (1846) du récit de Goethe, Le Roman du renard (Reineke, Fuchs), 1794.


Ces contes offrent aussi un aperçu de la vie paysanne puisque toutes les aventures se déroulent à la campagne, aux alentours des fermes, lieux favoris de Renart, dans les bois (espace privilégié d'Isengrin) ; déploient une idéologie que le conte pour rire masque et démasque dans le même mouvement : misogynie féroce (Hermeline, le renarde, Hersent, la louve ou Fière, la lionne, sont des créatures lubriques, toujours prêtes à mal faire), mépris du "vilain" (témoin les noms dont ils sont affublés dans "Le jugement de Renart", Hurtevilain, Geldons Grosseputain, ou Trote as Noces li puant, qu'il n'est pas besoin de traduire), toujours peureux, toujurs "traître" car il n'attaque qu'en groupe, avare le plus souvent, "taillable et corvéable à merci" ; certes, les religieux ne sont guère moins bien traités, plus soucieux d'une vie confortable que de leur salut. Il est vrai que l'irrévérence va jusqu'à se gausser du roi lui-même, et Noble ne fait pas toujours honneur à son nom.
La dimension satirique de la plupart d'entre eux n'est pas négligeable, portant à la fois sur des groupes sociaux (les moines, les "vilains") et sur les défauts humains : l'orgueil, l'avarice, l'envie, la volonté de puissance. C'est par bien des aspects un monde carnavalesque que celui du Roman de Renar, où tout est inversé, où ce qui devrait être condamné est prisé, où ce qui devrait être respecté est moqué (au premier rang de quoi toute autorité, y compris religieuse), où le corps occupe une place essentielle dans ses besoins, manger, boire, excréter, copuler, où les parties considérées comme "honteuses" ont la part belle, de l'exhibition à la représentation et à l'exaltation discursive, par ex. l'éloge du con dans "La Confession de Renart"





le duel judiciaire

miniature d'un manuscrit du XIVe siècle, le duel judiciaire . BnF, Fr 12584.
Le minaturiste a choisi un duel de chevaliers à l'épée alors que le récit parle, lui, de bâtons.


Les branches (dans l'ordre où elles apparaissent dans l'édition Pléiade, 1998, fondée sur un manuscrit de la Bilbiothèque de l'Arsenal), complétées par d'autres pour certains récits. Le premier médiéviste à avoir titré les branches, permettant ainsi de définir leur contenu, est Gaston Paris (John Flinn, 1963):

BRANCHE I (Ia, Ib, Ic) = 3225 vers
Branche Ia Le jugement de Renart (vers 1179, apparaît à la première place dans 10 manuscrits sur 14)
Branche Ib  Le siège de Maupertuis (vers 1190-95)
Branche Ic Renard teinturier. Renard jongleur (1190-95)
Branche II Le duel judiciaire (vers 1190) = 1654 vers
Branche III La confession de Renart (1105-1200) = 812 vers
Branche IV Le pélerinage de Renart (1190) = 472 vers
BRANCHE V (Va, Vb, Vc) = 1957 vers
Branche Va, Le puits (1178)
Branche Vb Le jambon enlevé - Renart et le grillon (1178)
Branche Vc L'escondit (1174-1177)
Branche VI Les Vêpres de Tibert (1190, attribué à Richard de Lison) = 1462 vers


le duel judiciaire

Illustration de Fred Sochard pour Le roman de Renart en 19 récits, Jean Muzi, Flammarion jeunesse, 2011.

BRANCHE VII (VIIa, VIIb) = 1206 vers
Branche VIIa Chantecler, Mésange et Tibert (1174-1177, atttribué à Pierre de Saint-Cloud)
Branche VIIb Tibert et l'andouille (1178)
Branche VIII Tibert et les deux prêtres (1178) = 158 vers
Branche IX. Tiécelin - Le viol d'Hersent (1174-1177, attribué à Pierre de Saint-Cloud) = 528 vers
Branche X Renard et les anguilles (1178) = 512 vers
Branche XI Pinçart le héron (1205-1250) = 309 vers
Branche XII Renart et Liétard (1200, attribuée au prêtre de la Croix-en-Brie) où Liétard est un "vilain" (paysan)
Branche XIII Renart et Primaut (1178) = 2086 vers, où Primaut est un loup aussi maltraité par le goupil qu'Isengrin
Branche XIV Renard le noir (1205-1250) = 3156 vers
Branche XV Renart médecin (1180-1190) = 1891 vers
Branche XVI Renart empereur (deux datations : 1195-1200 mais 1235-1240 pour Kenneth Varty)
Branche XVII Le partage des proies (1202) = 1514 vers
Branche XVIII La Mort de Renart (1205) = 1684
Branche XIX Isengrin et le prêtre Martin = 138 vers


Isengrin

Benjamin Rabier : la pêche d'Isengrin dans "Renart et les anguilles"

Branche XX Isengrin et la jument =90 vers.
Branche XXI Isengrin et les deux béliers = 93 vers
Branche XXII La monstrance du cul = 160 vers
Branche XXIII Comment Renart parfit le con = 716 vers
Branche XXIV Renard magicien = 2080 vers
Branche XXV Les enfances de Renart = 332 vers
Branche XXVI L'andouille jouée au morpion = 132 vers

Nombre de ces récits empruntent à la fable, comme l'aventure avec Tiécelin, le corbeau, qui reprend la fable du fromage, ou "le partage des proies" où le lion s'octroie la totalité de la prise ; d'autres jouent avec les épopées, comme "Le siège de Maupertuis" , avec poursuites, batailles, charges, sièges, ou "Renart empereur" qui parodie d'assez près (sauf sa fin) le crépuscule du monde arthurien avec la trahison de Mordet. ici ou là, le roman courtois est lui aussi mis à contribution, et les comportements de Renart avec la louve, son "amie", ou la lionne, rappellent, avec le sourire et un rien de sarcasme, Guenièvre et Lancelot.










Renart et Isengrin

Illustration de François Crozat, éd. Milan, 1997.
Isengrin prisonnier de la glace qui s'est formée autour de sa queue, Renart roulant de rire sur la berge ("Renart et les anguilles")


Renart : le paradoxe

Voilà un personnage affligé de tous les défauts : voleur, menteur, parjure, faisant le mal pour le plaisir de le faire et s'en réjouissant ensuite, fornicateur (il viole Hersent, la louve, mais aussi la lionne), cruel jusqu'au meurtre, ceux qu'il projette comme ceux qu'il accomplit, par ex. le meurtre de Poincet "Qui molt fut avenans et biaus" (très agréable et beau) qui, croyant Hermeline veuve, prétendait l'épouser ("Renard jongleur"), ou Primaut le loup qu'il fait tuer par le mouton Belin dans "Le pélerinage de Renart" ou encore le bouvier qu'il noie dans "Le partage des proies".
Les narrateurs eux-mêmes, à plusieurs reprises, en présentant le personnage, insistent sur sa mauvaise nature, comme celui de "La Confession de Renart" : "C'est un personnage abject, entièrement sous l'empire du démon" (que li diaubles li demaine", vers 55).
Or, ce personnage qui devrait être honni, non seulement fait rire, mais semble bien avoir été, dès le début, le personnage qui attire la sympathie des auditeurs. Longtemps, il a été interprété comme le représentant des opprimés quoiqu'il s'en prenne à tous, grands et petits. Peut-être cela tient-il au fait qu'il est souvent tenu en échec par les plus petits (mésange, Chantecler le coq) alors qu'il fait subir misères sur misères aux plus forts que lui, Isengrin au premier chef, mais aussi Brun l'ours. Il ne respecte aucune hiérarchie et se gausse autant de la religion que de la justice dont il maîtrise par ailleurs les codes langagiers. Renart est un beau parleur, en toute circonstance.
Certains de ses tours, quoique finissant mal pour ceux qui en sont victimes, se signalent par leur ingéniosité, comme la manière dont il prend en défaut la prudence du héron pour pouvoir le croquer ("Pinçart le héron").
Renart est aussi un séducteur, Hersent et la lionne, par exemple, ne le trouvent pas sans charme, malgré sa brutalité. Le roi Noble est tout indulgence pour lui, malgré l'avis de ses autres vassaux, il est vrai que Renart est un habile courtisan. Son irrévérence, son habileté à embobiner les uns et les autres, amuse et séduit, et l'auditeur oublie vite à quoi, en fait, tout cela aboutit. Et comme chaque nouvelle branche fait jouer les mêmes personnages sans que réapparaissent, à quelques exceptions près, les misères subies, tout cela ressemble fort à un jeu.
Peut-être aussi faut-il voir dans cette approbation, le fait que son ennemi juré est le loup. Or, le loup, c'est l'animal détesté entre tous ; celui que, depuis longtemps, peut-être toujours, les sociétés européennes cherchent à détruire. Ce qu'elles finiront par faire d'ailleurs, pour la plupart d'entre elles.


"Le grand méchant loup"

L'adversaire constant de Renart est le loup Isengrin, qu'il nomme pourtant son" oncle", manière sans doute de reconnaître en même temps que son antériorité, sa puissance. Les commentaires sur le personnage sont invariablement identiques : "force brute", "stupidité". Or, ce n'est pas exactement ainsi que le loup apparaît au cours de ces aventures. Il est défini comme "un puissant seigneur" ("Le jugement de Renart"), il est certes brutal (dans "Le siège de Maupertuis", il tape sur Renart prisonnier "du poing il lui assène un coup si violent qu'il lui ébranle tous les os", mais il a quelques raisons d'être en colère contre lui), colérique, mais ses colères explosives se calment rapidement soit sous l'injonction de sa femme, Hersent, soit du roi Noble, ou simplement parce qu'il est capable de pitié (comme Primaut, autre loup qui cesse de rosser Renart quand celui-ci crie merci). Il a hérité du loup des fables une certaine propension à la crédulité et ses expériences avec Renart ne semblent rien lui enseigner, il est toujours prêt à croire ce qu'affirme ce dernier, particulièrement lorsqu'il est question de promesse alimentaire. Comme le goupil, en effet, le loup est toujours affamé. Il est courageux aussi et se bat bravement lorsqu'il est attaqué par les chiens, parfois il les met en fuite ("Le jambon enlevé"). Il peut être courtois et serviable, comme dans "Renard teinturier - Renard jongleur" où il offre son aide au jongleur étranger qu'il rencontre (qui est en fait Renart déguisé). Contrairement à ce que disaient les proverbes du temps, et conformément à la zoologie, il est soucieux de sa famille, prend soin de sa louve et de ses louvetaux. Dans "L'escondit" le narrateur le décrit comme "fort astucieux et habile", et maîtrisant "plusieurs langages. Le roi d'ailleurs l'avait fait connétable de sa maison et de sa table" ("Car molt est viseus et saiges / Et si set de plusors langaiges /Et li rois l'a fait connestauble / De sa maison et de sa tauble" vers 994-97), il est vrai que d'autres en disent qu'il n'a "jamais eu le moindre grain de sagesse" ("Le puits") ; cette absence de "sagesse" est liée à son impulsivité. Toutefois, il est aussi dit bon joueur d'échecs ("La mort de Renart") ce qui implique raisonnement, calcul et anticipation.
Or, comme tous les défauts de Renart ne changent rien à la sympathie qu'il suscite, toutes les qualités d'Isengrin (y compris sa loyauté) ne changent rien au regard négatif qui est porté sur lui. Tous ses malheurs, souvent terribles (il est écorché vif, il a la queue coupée, la patte blessée dans un piège, sans compter les coups des paysans ou des moines, et les morsures des molosses), réjouissent les auditeurs.
Sans doute est-il possible de comprendre ces réactions à partir à la fois des expériences du temps et des personnages qu'il incarne : il est à la fois le loup (animal) et le grand seigneur. Le loup, dans un monde rural, pour l'essentiel, c'est l'ennemi, il s'en prend à la fois aux troupeaux et au gibier dans les forêts, il est donc détesté autant par les paysans que par les seigneurs qui le traquent et l'abattent autant que faire se peut. Le roman offre alors une vengeance symbolique (on rit de ses malheurs et on applaudit Renart de les lui faire subir) contre un animal haï que, d'ailleurs, toutes les miniatures représentent noir, noir comme la nuit, noir comme les sous-bois forestiers où il vit, alors que les loups européens sont rarement noirs.
Il est aussi le grand seigneur, celui qui a tous les droits comme le rappelle "Renart et Liétard" où Renart fait chanter le paysan en menaçant de révéler au comte qu'il a tué un ours, ce qui lui vaudrait d'être pendu sans délai : "Le comte est impitoyable envers quiconque chasse sans son autorisation dans le bois où il lui vole son gibier" (Li cuens molt volentiers destruit /Celui qui cace sans conduit / Ou bois ou sa venison enble." A travers les malheurs du loup est ridiculisé aussi un pouvoir qui effraie quotidiennement, parce qu'il n'y a pas de recours contre les puissants, comme le rappelle "Le partage des proies" : "le pouvoir est quelque chose de tout à fait redoutable, car celui qui l'exerce veut tout faire selon ses caprices ; en rien il n'accepte de partager, et veut tout garder à son propre usage..." (Molt a grant cose signorise, / Car tout voet faire a sa devise / De riens ne voet a part venir / Tot voet ea son oes retenir..." (vers 1243-46)
Au fond tout se passe avec le loup, comme si le personnage ne servait que de support à des affects venus de l'expérience la plus quotidienne, le loup comme le grand seigneur font peur (souvent avec juste raison) et la littérature offre le temps du récit le plaisir d'une vengeance sans danger.




A découvrir
: sur le site de la BnF, un manuscrit et des présentations du Roman mais aussi des sources documentaires.
A écouter : une présentation du Roman dans l'émission "Tire ta langue", France culture, 18 novembre 2003.
A consulter : un article d'Armand Strubel sur les éditions du Roman de Renart, dans L'Information littéraire, 2001/02 (Vol. 53)



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