Fables, Marie de France,  XIIe siècle

coquillage





Marie de France

Détail d'un manuscrit du XIIIe siècle (1285-1292), enluminé par le Maître de Jean de Papeleu, avec, sous la représentation de la poétesse au travail, le début du prologue des Fables : "Cil qui seivent de lettreure.... BnF

Un mystérieux poète

     Il était une fois, il y a bien, bien longtemps, un écrivain dont nous ne savons rien. C'était une femme, "ai nun Marie" ("ai nom Marie", épilogue des fables, vers 5). Elle vivait probablement dans le dernier tiers du XIIe siècle, sans doute à la cour d'Angleterre, dans l'entourage d'Henri II Plantagenêt et de son épouse Aliénor d'Aquitaine. Une cour dont tous s'accordent à dire qu'elle était la plus brillante de son temps. Nous ignorons où elle est née, le terme France restant vague quoique désignant probablement les terres royales, correspondant à l'Ile de France actuelle ("si sui de France" écrit-elle dans l'épilogue des Fables), d'où le nom qui lui a été attribué "Marie de France" par un érudit de la Renaissance, Claude Fauchet, qui ne signale, au demeurant, que ses fables. Et bien sûr, nous ignorons où et quand elle est morte. Mais on devait, comme il a longtemps été de coutume, lui souhaiter sa fête, le 15 août, jour consacré à la mère du Christ, Marie, dans la religion catholique qui dominait alors ; en Occident, du moins.
Elle a légué à la postérité trois oeuvres : un recueil de lais (12), un recueil de fables (103, précédées d'un prologue et suivies d'un épilogue), un "Purgatoire de saint Patrice" ou "Patrick" selon les leçons, long poème de 3302 octosyllabes en rimes plates, traduit du latin comme elle le déclare in fine "Jo Marie ai mis en mémoire / Le livre del Espurgatoire, /En romanz k'il seit entendables / A laïe genz é covenables ; / Or préiom Deu ke pur sa grace / De nos pechiez mundes nus face. / Amen" (transcription de B. de Roquefort, 1820) — "Moi Marie ait mis en mémoire / Le livre du Purgatoire/ en français pour qu'il soit compréhensible / convenable pour les laïcs. / Maintenant, prions Dieu que par sa grâce / il nous purifie de nos péchés. / Amen")
Françoise Vielliard, dans un article publié dans La Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, en 1989, propose une chronologie pour les oeuvres. Le Purgatoire... serait postérieur à 1189 (date de canonisation d'un saint évoqué dans le poème) ; rappelle que Jean Rychner "incline à situer les lais entre 1160 et 1170 ; enfin, dédiées au "comte Wiiliam", le"meilleur chevalier du monde" (est-ce Guillaume de Mandeville qui meurt en 1189 ou Guillaume le Maréchal, qui devient maître de la comté de Pembroke par son mariage avec l'héritière en 1189 mais ne reçoit le titre de comte qu'en 1199, ou encore de Henri Longue épée, fils illégitime d'Henri II qui devient comte de Salisbury par son mariage en 1196 ?), les fables semblent à Françoise Vielliard pouvoir être datées dans une fourchette allant de 1167 à 1189, mais Charles Brucker, qui propose une édition des Fables en 1991,  juge qu'elles auraient pu être composées entre 1189 et 1208.
Les hypothèes (Cf. conférence de l'ENS) ont été nombreuses pour tenter de donner un corps au fascinant fantôme de la première poétesse connue de langue française. Contemporaine de Chrétien de Troyes, elle transmet, comme lui, à travers ses Lais, ces légendes séduisantes venues du folklore, des mythes celtes, ou plus simplement imaginées pour la plus grande gloire des Plantagenêt, comme les récits de la Table ronde et des chevaliers du roi Arthur, ce que Jean Bodel nomme "matière de Bretagne".


Aucune des hypothèses relatives à sa possible identité n'a jamais connu l'ombre d'une possibilité de preuve. Le mystère reste entier. Ce que ses textes nous apprennent c'est son érudtion; elle connaît le latin et, dit le prologue des Lais, avait même envisagé de traduire, (ce qu'elle fait d'ailleurs avec Le Purgatoire...) et les auteurs accessibles dans cette langue, mais elle connaît aussi l'anglais (non seulement elle dit avoir traduit ses fables de cette langue, mais elle importe du vocabulaire anglais dans ses textes) et bien sûr le français, qu'elle désigne indifféremment par "romanz" ou "franceis".
Mari avait, de plus, tout à faitconscience d' être un écrivain. Elle souligne, dans la prologue des Lais, que son intérêt pour ceux-ci vient aussi de la volonté d'être un écrivain différent, traduire du latin en français était déjà si courant qu'elle n'aurait fait aucune différence ("Mais ne me fust guaires de pris / Tant ce sunt altres entremis",  — mais cela m'aurait valu peu d'estime / Tant d'autres s'y étant attachés—  vers 31-32). Elle signale aussi, dans l'épilogue des Fables, que si elle signe son oeuvre, c'est pour éviter que d'autres s'emparent de son travail ("Put cel estre que clerc plusur/ Prendereint su eus mun labur" — Il pourrait arriver que plusieurs clercs / s'appropriassent mon labeur — vers 5-6).
Un contemporain, Denis Piramus, qui la nomme "dame Marie", souligne les succès de ses lais (que, par ailleurs, il déplore, comme littérature frivole) auprès des "Cunte, barun e chivaler" et en particulier auprès des dames. De ces quelques vers, qui confortent le contenu des oeuvres, il est possible de déduire que Marie appartenait à la noblesse, comme son public, Comtes, barons, chevaliers, c'est-à-dire, les hommes de pouvoir, leurs épouses, leurs filles. Et de fait, les Lais sont dédiés à un roi (que l'on suppose être Henri II), les Fables, comme signalé, à un comte Wiiliam (Guillaume) et Le Purgatoire... à un "preudhome", sans plus de détail.



frontispice volume 2 B. de Roquefort

Fontispice du tome II des Poésies, contenant les Fables et Le Purgatoire de saint Patrice, de Marie de France procurée par B. de Roquefort, Chasseriau libraire, 1820.

Les Fables : manuscrits et éditions.

     Le nombre des manuscrits des Fables qui ont subsisté (33 dont 25 complets, c'est-à-dire comprenant 102 ou 103 fables — selon qu'une des fables soit dédoublée ou non — précédées d'un prologue et suivies d'un épilogue) témoignent de l'intérêt que l'oeuvre a suscité, et ce jusqu'au XVe siècle. C'est infiniment plus que les Lais dont ne nous restent que 5 manuscrits, sans parler du Purgatoire... qui  n'a survécu que dans un seul manuscrit.
Pourtant, après le XVe siècle, Marie semble tomber dans l'oubli. Le XIXe siècle va la ressuciter mais son succès alors est dû aux Lais, non aux Fables, peut-être parce que celles-ci conviennent moins à l'image romantique du Moyen Age qui s'élabore alors. Au XXe siècle, si les Lais continuent à assurer la réputation de Marie, les Fables commencent lentement à trouver leur place. Elles sont traduites, alors que Bonaventure de Roquefort qui, le premier, publie les oeuvres de Marie (1820) n'en propose aucune traduction à l'encontre des Lais, preuve qu'elles ne devaient alors intéresser que les spécialistes. Parmi ces traductions, retenons celle procurée par Françoise Morvan (Actes Sud, 2010) qui a le mérite de rendre sa vivacité et sa grâce à Marie, même si le lecteur peut regretter de ne voir que quatre textes dans leur forme originale (le prologue et l'épilogue ; la première et la dernière fable).
      Bien qu'il s'agisse d'un recueil composé (prologue, 103 fables, épilogue, sans négliger la manière dont l'agencement des fables les fait résonner les unes avec les autres, ainsi de la première qui a pour protagoniste un coq et la dernière une poule), son titre, s'il en a eu un, ne nous est pas parvenu. Roquefort, leur premier éditeur, dit avoir rencontré dans un des manuscrits consultés (7615) mais "écrit d'une main moderne", un titre  :" Le Livre d'Ysopet", autrement dit le livre des fables tirées d'Esope. Quant aux fables elles-mêmes, elles n'étaient pas davantage titrées (les titres actuels sont dûs aux premiers éditeurs de traductions, et souvent calqués sur ceux de La Fontaine), mais les premiers vers en annoncent le sujet :  "De coc racunte ki monta" ( "Je raconte du coq qui monta...", 1) "Ce dist dou Leu è dou Aiguel" ("Ceci parle du loup et de l'agneau", 2 ) "Selung la lettre des escriz / Vus mustrerai d'une Suriz" ("En suivant ce qui est écrit / je vous montrerai un souris", 3), etc.
     Les différents manuscrits ne suivent pas tous la même organisation des Fables. Certains, comme Harley 978 (manuscrit de référence) donnent deux fables, "Les loups" (fable 66, 8 vers, dans l'éd. de F. Morvan) et "Le prêtre et le loup" (fable 82, F. Morvan), là où le manuscrit suivi par B. de Roquefort les rassemble en une seule (fable 82), ce qui fait sens puisqu'il s'agit de démontrer la nature immuable du loup affirmée dans les huit premiers vers, illustrée par l'exemple dans les 20 suivants. De la même façon certains variantes peuvent remplacer un animal par un autre, le renard par le loup (fable 58, F. Morvan ; 49 B. de Roquefort), le bouc par un boeuf (fable 94) ou même un voleur par un loup (fable 33, F. Morvan ; 45, B. de Roquefort).

Diversité des fables



     Les fables sont d'une grande variété. Il y a certes le noyau dur, si l'on peut dire, des fables dites ésopiques dont Marie, dans son prologue, accorde l'autorité à un certain Romulus, empereur romain qui les auraient transcrites d'Esope, pour l'instruction de son fils (vers 12-16), en quoi elle suit ce que disent ces recueils de fables qui existent bel et bien, même si leur auteur (ou leurs auteurs) reste supposé ; le plus célèbre est le Romulus de Nilant qui doit son nom à son premier éditeur, en 1709, Jean-Frédéric de Nilant, pour celui-ci comme pour les autres manuscrits, il s'agit de recueils de fables paraphrasant en prose les poèmes de Phèdre, lequel, il est vrai, avait puisé dans Esope ou sa tradition. 40 fables de Marie sur 103 en sont directement tributaires.
Pourtant le fond ésopique n'épuise pas le domaine des fables animalières où se retrouvent les animaux habituels (renard, loup, chèvre, brebis, voire coq, poule ou colombe) dans des contextes autres, popularisés à peine un peu plus tard par les branches du Roman de Renart, ainsi de la fable 70 (Morvan ; 60, Roquefort) où le renard fait subir à l'ourse ce que Renart fera subir à l'épouse d'Isengrin, Hersent (Branche IX attribuée à Pierre de Saint-Cloud, une des plus anciennes, vers 1174).
Mais il y a aussi des fables qui sont très proches des contes, par exemple "le paysan et dame serpent" (fable 73, F. Morvan ; 63, B. de Roquefort) ou "le mulot qui veut se marier" (74, F. Morvan ; 64, B. de Roquefort) ou encore "Le paysan et le follet" (57, F. Morvan ; 48, Roquefort), certaines, comme "La chauve souris" (23, Morvan, 31 Roquefort), jouant presque avec le mythe puisque le récit est aussi explicatif quant à l'apparence et aux moeurs de la chauve-souris, résultats d'une punition ; d'autres qui ressemblent à des fabliaux et dont, souvent, les personnages sont des humains, par exemple "Le sang du riche" (42, F. Morvan ; 38, B. de Roquefort) ou "La femme et son amant" (44; F. Morvan ; 40, Roquefort), d'autres encore qui prennent le forme directe d'un apologue bref où l'exemple ne sert qu'à illustrer ou anticiper une morale, comme dans la fable 55 (F. Morvan) intitulée par la traductrice "la prière du sot" ou la Fable 83, "Le serpent et le champ", dont la narration se réduit à un quatrain alors que la morale se développe sur un dizain ou encore la fable 91 "L'arpenteur" soulignant la propension humaine à rejeter ses propres fautes sur autrui.
L'univers de la fabuliste est un monde complexe où se jouent diverses influences, celles des fabulistes latins, naturellement, mais aussi, sans doute, des influences venues d'Orient, peut-être via la Sicile et le sud de l'Italie, occupée par les Normands (et le renard prétend avoir étudié à Salerne, célèbre alors pour sa faculté de médecine, fable 69), mais peut-être aussi les croisades, Aliénor était allée à Jérusalem, comme y ira son fils Richard, et dans les entourages royaux probablement d'autres, comme Guillaume le Maréchal, par exemple.  On trouve aussi dans les fables, proches des fabliaux, en particulier, la présence du folklore et des contes populaires et, dans toutes, la présence d'une vision chrétienne du monde, bien que plus mondaine que strictement religieuse, quoique par deux fois le "monde" se trouve condamné ; dans la fable 25 (Roquefort, 33) la morale précise : "Tant est li Mondes faus et vis"—tant le monde est faux et vil— et dans la fable 51 (Roquefort, 74) il est question, toujours dans la morale, du "siecle" : "N'est pas li siecles tuz loiax" où le terme siècle a ses connotations religieuses de vie présente avec ses préoccupations considérées comme futiles au regard de la vie spirituelle. Quelques remarques aussi sur la bonne façon de prier de Dieu et de s'en remettre à lui (Fable 100, "L'homme et le navire", par exemple), des avertissements sur les superstitions dangereuses pour le corps et l'âme, ainsi de la croyance à la sorcellerie (fable 48, Morvan ; 72, Roquefort).
     De même que les genres auxquels peuvent se rattacher les fables sont variés, même si la formule reste la même (octosyllabes à rimes plates)  leur longueur l'est tout autant. Ainsi la fable 29 (F. Morvan ; 37 Roquefort) se déploie-t-elle sur 120 vers alors que la fable 32 (F. Morvan ; 44, Roquefort) n'en compte que 16 ou encore la fable 63 (Morvan ; 64, Roquefort) qui n'en a que 8 : un quatrain narratif et un quatrain de morale.



Unité profonde : la morale

      Pourtant, cette diversité réelle qui rend plaisante leur lecture, repose aussi sur une unité profonde, celle des morales accompagnant, parfois longuement, toutes les fables. Ces morales sont explicites, proposées le plus souvent à la fin du poème et introduites soit par des termes comparants, "ainsi" ou "comme", par exemple "Ci funt li riche robeur" (2, "Ainsi font les riches voleurs...") se conduisant comme le loup avec l'agneau, soit par la formule "Cest essample vus voil mustrer" (4, cet exemple [au sens de leçon, avertissement] vous veut montrer"). Le mot "essample" peut être remplacé par "fable", une fois par le terme "semblaunce", une autre "signifiance", une autre encore "sarmun" (au sens de discours). 
Comme la poétesse l'annonce dans le prologue, la fable a essentiellement pour but d'être instructive ; elle doit permettre à chacun de s'amender, de corriger ses mauvais comportements, mais aussi mettre en garde contre ceux des autres. La première fable, d'une certaine manière, en reproduit l'avertissement à travers l'histoire du coq découvrant une pierre précieuse et, tout en la reconnaissant telle, n'y voit aucun intérêt, l'auditeur est ainsi invité non seulement à ne pas se tromper de voie, à priser "bien et honur" (ce qui est bien, au sens moral, et l'honneur) mais à découvrir l'enseignement que la fable, sous des allures, parfois facétieuses, voire incongrues, peut délivrer.
Toutes les morales appliquent le récit proposé aux relations humaines, dans une société hiérarchisée tempérée par son christianisme. Si n'y apparaissent guère les paysans, sauf sous la forme du "vilain" des fables, toujours un peu sot même s'il peut être rusé, pas du tout les artisans, marchands et autres travailleurs, les pauvres et les nécessiteux n'en sont pas exclus dont il est rappelé qu'il convient de les avoir en pitié.
     Le plus souvent la fable met en scène des erreurs et des fautes qui fourvoient ceux qui les commettent. Rarement, la fable prêche d'exemple, comme celle du "voleur et du chien" (20, Morvan ; 28, Roquefort) où le chien, en refusant de se laisser soudoyer, donne un exemple aux "frans hums" que Morvan traduit par "honnête homme", celui de ne jamais trahir son seigneur ; ou encore celle du "lion et de la souris" (fable 16) où la générosité du lion ("humilitez", dit Marie) trouve sa récompense, incitant à ne pas maltraiter les pauvres, les humbles ; ou la fable enseignant au suzerain de ne pas attiser les colères et les haines de ses vassaux (fable 89). Parfois, elle fournit un cas particulier, où les règles peuvent être transgressées ; ainsi, si le mensonge est impardonnable, il est un cas où il faut en user, celui d'une femme protégeant ses enfants comme la truie en use avec le loup (21, Morvan ; 29, Roquefort).


manuscrit

début (prologue et fable du coq et de la gemme) des fables dans un manuscrit (Cod. Bodmer 113) du XV s. conservé à Coligny, Suisse.




Grandville
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Grandville, Ombres portées, 1830


Ombres portées

     Dans les fables de Marie, outre la talent de la poétesse pour évoquer une scène, caractériser un personnage, deux aspects sont particulièrement intéressants. D'abord l'évocation d'une société à la fois dans les petits récits animaliers, ou les saynettes humaines et dans les morales ; ensuite, les curieux jeux de significations qui opposent certaines morales à d'autres, ou même, à l'intérieur d'une fable, la narration proposée et sa morale.
La société qu'évoquent les fables est celle de leurs auditeurs, ce que nous appelons "féodalisme" : un monde d'ordres, hiérarchisé, où le passage d'un ordre à l'autre ne saurait être légitime, comme l'expose, par exemple, la fable "le corbeau paré des plumes du paon" (68, Morvan; 58, Roquefort) à l'instar de bien d'autres, pour la raison qu'il s'agit d'un ordre voulu par Dieu, chacun étant doté d'une "nature" qu'il est vain de croire corriger, ainsi du loup qui ne deviendra jamais végétarien (Fable 50, Morvan ; Roquefort, 73, par exemple), ou de la poule qui grattera toujours son fumier (Fable 103)  ou pis encore de l'âne qui voudrait se montrer petit chien (fable 15).



Dans ce monde hiérarchisé, les rapports humains devraient être régis par le respect (sous tous ses aspects : respect des hiérarchies, respect de la parole donnée), la loyauté, ce qui implique la parole vraie. Mais ces valeurs sans cesse réaffirmées n'en finissent pourtant pas d'être mises à mal. Les fables prônent par dessus tout la loyauté, celle que doit l'inférieur au supérieur, le vassal à son suzerain, ce qui n'en dispense nullement les seigneurs eux-mêmes, et jusqu'au roi. Mais c'est aussi un univers brutal, où il n'y a pas de place pour les faibles, leur faiblesse venant de leur statut (les pauvres, ceux qui tremblent devant la puissance comme dans la fable "La puce et le chameau" —38, Morvan ; 70, Roquefort; ou dans "L'atour et le rossignol", fable 67, Morvan ; Roquefort, 57), ou du déclin de leur puissance en raison de la maladie ou de l'âge comme dans "Le lion malade" (14, Morvan ; 15, Roquefort).
C'est aussi une société de conflits, conflits entre vassaux, conflits entre les vassaux et leurs suzerains, conflits entre particuliers qui se résolvent (mal, en général) devant les tribunaux. Raison pour laquelle, deux thèmes se développent abondamment dans les fables, celui des alliances et celui du "conseil". Les alliances, d'abord.
Il s'agit de choisir avec discernement celui auquel on va rendre hommage, surtout qu'une fois ce choix engagé, il est contraire à l'honneur de revenir en arrière. Il est donc essentiel de choisir un homme loyal, qui ait le sens de l'honneur, qui tienne la parole donnée. Il en est du seigneur tout autant que du roi comme le montrent diverses fables, par exemple celle de "l'autour et des colombes" (19, Morvan ; 27, Roquefort) ou du "Loup devenu roi" (29, Morvan ; 37, Roquefort), moins connues que celle des "Grenouilles et leur roi" (18, Morvan ; 26, Roquefort), mais qui toutes rappellent qu'un seigneur "félon", c'est-à-dire incapable de gouverner pour autrui, ne respectant aucun serment, est le pire de maux.
Si les alliances sont si importantes, c'est qu'en cas de conflits ouverts, ils ne peuvent se mener qu'avec l'appui de tous comme le montre par exemple la guerre du loup et de l'escarbot (le scarabée) : ce dernier se jugeant insulté défie le loup, l'un et l'autre rassemblant leurs alliés. L'escarbot déclarant au loup : "Rassemble donc tes compagnons / Et tous ceux qui te soutiendront. / Moi, je rassemblerai mes gens / Et mes amis et mes parents." (traduction Morvan, fable 65 ; Roquefort, 56). La victoire est déjà dessinée dans ce déséquilibre : 2 groupes accordés au loup contre 3 à l'escarbot.
Si la loyauté est la valeur suprème, elle est loin de régner et les fables les plus nombreuses mettent en garde contre la félonie.
Félonie, c'est le mal par excellence, il caractérise celui qui manque à la parole donnée, celui qui trahit l'hospitalité, ainsi de la rainette accueillie avec générosité par la souris et qui tente ensuite de la tuer (fable 3) ou encore de la chienne qui abuse de la bonté de sa bienfaitrice (fable 8), celui qui attaque plus faible que soi, celui qui se sert de sa puissance à mauvais escient, sous couvert de la justice, ainsi du chien traînant la brebis en justice avec de faux témoins (fable 4) ou du loup devenu roi qui trouve toutes les raisons possibles pour ne pas tenir son serment de ne plus dévorer ses sujets (29, Morvan ; 37, Roquefort).
Dans ce monde dur et conflictuel, il importe d'être "sage", c'est-à-dire de savoir user de son intelligence ("sens", "cointise") pour apprendre à discerner le vrai du faux, les mensonges de la parole véridique, d'autant plus que les conseillers sont nombreux dont beaucoup ne défendent que leurs propres intérêts, allant parfois jusqu'à utiliser la générosité d'autrui pour l'exploiter à leur profit, comme le fait par exemple la corneille qui s'empare de la pèche de l'aigle, sous prétexte de l'aider (fable 12, Morvan ; 13, Roquefort), sans parler de ceux qui s'avisent de donner leur opinion à propos de ce qu'ils ne comprennent pas et conduisent, ce faisant, à des catastrophes, comme la sotte épouse du vilain lui conseillant de tuer sa protectrice, la serpente, parce qu'autour de lui on commence à jaser (fable 73, Morvan ; 63, Roquefort).



Henri II Alienor

Henri II Plantagenêt et Aliénor d'Aquitaine, miniature dans  les Grandes Chroniques de France, XIVe siècle, British Library.


C'est pourquoi, il importe de protéger les siens d'abord, comme le fait l'hirondelle qui n'ayant pu convaincre les oiseaux du danger représenté par le semeur de lin, s'allie à lui (Fable 17) pour au moins mettre à l'abri "ses parents / Avec tous les meilleurs des siens" (traduction Morvan), et de se garder soi-même, par la fuite si nécessaire (fable 102).
Si la loyauté est la première des valeurs, la seconde, et non moindre, est la générosité, la largesse. Non qu'elle soit directement vantée, mais parce que nombreuses sont les fables qui stigmatisent son contraire, l'avarice souvent, associée d'ailleurs à la convoitise
     La poétesse explore dans ses fables l'univers des relations humaines, ce qui explique qu'il arrive que des fables défendent, semble-t-il, des positions contradictoires. Ainsi dans deux fables aux thèmes similaires, "La femme et son amant" (44, Morvan ; 40, Roquefort) et celle qui suit "Derechef, la femme et l'amant" traitant du même sujet : une femme convainc son mari qu'elle ne le trompe pas, malgré ce qu'il vient de constater ; or, la première loue dans sa morale la finesse de l'épouse "Que mult vaut mies sens et contise / Et bien plus aide a mainte gent / Qe son avoirs ne si parent" — Il vaut beaucoup mieux intelligence et astuce / c'est d'une plus grande aide à beaucoup / Que sa richesse et sa parentèle — alors que la seconde stigmatise la même habileté, la poétesse emploie le verbe "réprouver", cette ingéniosité féminine qui rend croyable les mensonges qui est "un art plus que Diables".
Plus étonnant encore, certaines morales ne semblent avoir aucun rapport avec la narration qu'elles sont supposées commenter. Ainsi, dans "Le renard et l'ourse" (70, Morvan ; Roquefort, 60), l'ourse est victime de la perfidie du renard et pourtant la morale semble bien éloignée de la scène racontée, elle s'intéresse à la parole du juste et à celle du fourbe, le second considérant que la sienne vaut celle du premier ; ou encore dans la fable du "bouc et du loup" (94) qui raconte comment le bouc trompe le loup et se sauve et dont la morale porte sur la prière, le lecteur pouvant s'interroger sur l'implicite critique à l'égard des religieux dont la fonction est bel et bien de prier pour autrui.
 L'écart invite donc le lecteur à une double lecture, celle de la morale appliquée aux relations sociales, celle de la fable pour s'interroger sur le rapport masqué, qui nécessairement existe entre récit et morale. Marie procède ainsi dans d'autres fables, mais elle prévient dans "La guenon et son enfant" (51, Morvan ; Roquefort, 74) : il n'est pas prudent de s'exprimer directement, de dire ce que l'on pense et sent dans ce monde difficile, mieux vaut prendre des voies obliques, et la fable en est une qui invite, fort heureusement à la réflexion.




A écouter
: une conférence dans La voix d'un texte : Marie de France, lue par Marie-Sophie Ferdane et commentée par Nathalie Koble (ENS) et Mireille Séguy (Paris 8).
sur le blog de la traductrice, Françoise Morvan, une soirée de lectures à la Comédie française, et "le chien et la brebis" sur France Culture, dit par Hervé Pierre.
A lire :  plusieurs articles de Baptiste Laïd (Université Paris‑Est Créteil), 1. sur Marie et les fabliaux : "Les « Fabliaux avant la lettre » de Marie de France et le récit comique aux  XIIe et au  XIIIe siècles" ; 2. "La figure royale dans les Lais et les Fables de Marie de France" sur Fabula, juin 2019 ; "« Trover » des fables au XIIe siècle : l’élaboration du recueil de fables de Marie de France", Perspectives médiévales, 2018.
"Marie de France et son temps", un article de E. A. Francis, Romania, 1951
Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Georges Duby (Folio, 1986), qui permet de mieux saisir le cadre social dans lequel vivait Marie et les valeurs qui y étaient considérées comme essentielles.



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