Courtoisie et matière de Bretagne

coquillage



Il est difficile de séparer ces deux thèmes dans la mesure où, s'ils ne sont pas nécessairement issus des mêmes cadres géographiques et culturels, leur croisement semble s'être produit très tôt, et l'idéal de la courtoisie, véhiculé par les poèmes des troubadours de langue d'oc, en particulier pour ce qui regarde les relations amoureuses (la fin'amor), s'est propagé par le roman, et notamment les oeuvres de Chrétien de Troyes dont les récits puisent dans un imaginaire construit par Geoffroy (ou Geffrey) de Monmouth dans son Historia regum Britanniae et adapté par Wace en anglo-normand, à la demande d'Henri II Plantagenêt, sous le titre de Roman de Brut.
La courtoisie s'élabore, dans les cours seigneuriales du domaine d'oc, un peu avant que Monmouth (1137) ne rassemble les légendes, les contes qu'il organisera en histoire et que Wace y rajoute, vingt ans plus tard (1155) quelques éléments clés, comme la Table ronde promise à si grand avenir.

La Courtoisie

Le mot apparaît en français sous la forme "corteisie" vers le milieu du XIIe siècle, et dérive de l'adjectif "corteis", attesté au début de ce même siècle. Cet adjectif qualifie ce qui est relatif à la vie de la cour (qui est d'abord "cort", issu du latin cohors : "ensemble des compagnons d'un chef"). La notion, comme l'explique Paul Zumthor




[...] comporte deux aspects, généralement (non toujours) liés l'un à l'autre et perceptible dès la première émergence du mot : l'un relatif aux qualités d'un individu (acception morale) ; l'autre au caractère d'une collectivité (acception sociale). Dans ces deux sens, courtois s'oppose à vilain (proprement "paysan"), courtoisie à vilenie.[...]

[...] on peut définir la courtoisie comme un art de vivre et une élégance morale; une politesse de conduite et d'esprit fondée sur la générosité, la loyauté, la fidélité, la discrétion, et qui se manifeste par la bonté, la douceur, l'humilité envers les dames, mais aussi par un souci de renommée, par la libéralité, par le refus du mensonge, de l'envie, de toute lâcheté. Deux termes complémentaires, sans cesse associés, en expriment la notion : corteisie (en occitan cortezia), qui en désigne plutôt les aspects intérieurs, modestie et contrôle de soi, équilibre entre le sentiment et la raison, volonté de conformation aux idéaux reconnus d'un milieu déterminé, la cour ; et mesure (mezura), en connotant plutôt les aspects extérieurs, modération du geste, domination des mouvements passionnels, soumission spontanée à un code qui, au XIIe siècle, requiert un élan du coeur plutôt que l'obéissance à une étiquette (d'où l'importance des signes empruntés aux rites juridiques de la haute féodalité, et non encore banalisés : la salut, le baiser de paix, le congé).

Paul Zumthor, Essai de poétique médiévale, Seuil, 1972





Cet art de vivre, qui naît dans les cours seigneuriales du sud de la France (dans les duchés d'Aquitaine et de Gascogne notamment) mais va se propager rapidement, propose aussi une nouvelle manière d'envisager les rapports entre les sexes. Les troubadours (du verbe "trobar": trouver), poètes et musiciens, donnent une place éminente à la femme, la Dame (Donna), dans leurs poèmes. Ils développent une vision de l'amour qu'ils nomment fin'amor (amour parfait) qui est aussi une érotique. Poèmes du désir, de la souffrance, ils sont l'origine de la poésie lyrique française. L'amour repose sur le libre choix (rappelons que le mariage est alors affaire d'alliance économique pour l'essentiel) des amants, si bien qu'il est presque par nature adultère ; il obéit à des règles donnant tout pouvoir à la dame ; il est la source de tout bien, puisque pour gagner sa Dame, l'amant ne peut être que le meilleur en tout. Lorsque la profondeur et la véracité de l'amour sont prouvés, la Dame peut accorder des récompenses allant de la promenade dans le verger, au baiser et jusqu'au "surplus" (c'est-à-dire l'échange sexuel), et les amants connaissent alors la "joi".
Vision très raffinée de l'amour que Georges Duby a interprétée comme une manière de contrôler la turbulence des jeunes chevaliers, en leur communiquant la volonté de s'affirmer mais aussi et surtout d'apprendre le contrôle de soi, pour conquérir la faveur de la Dame, au sens strict, c'est-à-dire l'épouse du Seigneur.
Les hypothèses sur les raisons de cette effervescence poétique au début du XIIe siècle sont nombreuses, et sans doute faut-il considérer que de nombreux facteurs ont joué, dont la première croisade (1096-1099) n'est peut-être pas le moindre qui a permis aux Croisés de découvrir une autre civilisation dont les raffinements leur ont paru enviables et qui installe, pour longtemps, un rêve d'Orient qui n'est pas toujours aussi religieux qu'on pourrait le penser. Peut-être, d'ailleurs, y étaient-ils déjà préparés par les échanges avec l'Espagne mauresque et certains voient dans la poésie arabe d'inspiration soufie une source plus proche. Sans doute aussi faut-il ne pas négliger la tradition latine, c'est le point de vue de Marrou, qui voit dans ces chants (qui sont réellement chantés, accompagnés par des instruments de musique) l'héritage à la fois de la liturgie et des poèmes du latin tardif, souvent écrits par des religieux mais qui n'en ont pas moins des sujets profanes,  comme ceux de Venance Fortunat, prélat et poète du VIe siècle.
Des territoires de la langue d'Oc, ces poèmes voyagent vers le nord, comme les poètes eux-mêmes. La courtoisie se répand, aussi bien dans les cours des Plantagenêt que dans celle de Champagne. Si, en tant qu'art de vivre, elle est adoptée telle quelle, il n'en est pas de même pour la fin'amor, et les poèmes qui la chantent. L'amour y reste lié à la courtoisie, mais se socialise davantage dans un échange relativement égalitaire entre hommes et femmes qui implique les vertus de la courtoisie (générosité, libéralité, fidélité). Chrétien de Troyes, par exemple, même si Le Chevalier de la charrette repose sur l'amour adultère de Lancelot et de la reine, défend dans tous ses autres romans, un amour "courtois" compatible avec le mariage et fait, très souvent, de l'histoire de Tristan et Iseut, un repoussoir.



codex Manesse

Enluminure  représentant Bergner von Horheim, qui associe le poète chevalier (l'épée) et la Dame (avec son petit chien dans les bras), extraite du Codex Manesse (composé entre 1305 et 1340, il présente des poètes à travers des "portraits" et leurs oeuvres.)



La matière de Bretagne

Jean Bodel, au début du XIIIe siècle, dans La Chanson des Saisnes, qui est une chanson de geste, louant les hauts faits de Charlemagne dans sa guerre contre les Saxons, affirme :



l n'y a que trois matières au monde : celles de France, de Bretagne et de Rome la grande ; et toutes trois sont différentes. Les contes de Bretagne sont d'agréables inventions* ; celles de Rome nous donnent des leçons de sagesse** ; celles de France valent par leur authenticité.***

* "si vain et plaisant"
** "saages et de sens aprendant"
*** "sont voir chacun jour apparant"



Mais avant que Bodel puisse ainsi découper les territoires que peut explorer (et exploiter) un écrivain, il a été nécessaire de constituer cette "matière de Bretagne" que l'on peut considérer comme moderne puisqu'elle n'existe pas, à l'encontre des deux autres, avant le XIIe siècle. C'est à la cour des Plantagenêt, à la fois rois d'Angleterre, ducs de Normandie, comtes d'Anjou et à partir de 1152, par le mariage d'Henri II avec Aliénor d'Aquitaine, ducs d'Aquitaine, que se constitue ce qui va devenir la "matière de Bretagne". Elle se construit d'abord comme un enjeu politique. A la demande de Geoffroy Plantagenêt (1113-1151, qui revendique le trône d'Angleterre au nom de son épouse Mathilde), Geoffrey (ou Geoffroy) de Monmouth compose, en 1138, en latin (langue du savoir et du sérieux), une Historia Regum Britanniae dont


Lancelot du Lac

Détail d'une miniature illustrant Lancelot du Lac, manuscrit du milieu du XIIIe siècle (BNF


l'objectif est de donner au roi une forme de légitimité acceptable par les Bretons. On y voit apparaître Arthur dans un rôle de mythe fondateur, et la dynastie des Plantagenêts lui est rattachée à travers les prophéties attribuées à Merlin. Monmouth a pu trouver le personnage dans des légendes relatives à un chef de combat luttant contre les envahisseurs saxons (IVe/ Ve s.) dont il est fait mention, au début du IXe s., dans l'Historia Brittonum de Nennius.
Puis, Henri II, fils de Geoffroy, roi d'Angleterre en 1154, éprouve le même besoin mais vise davantage ce qui pourrait être "une opinion publique" (il s'agit de s'identifier à Arthur dont les Bretons attendent toujours le retour pour les libérer), il commandite une mise en roman (c'est-à-dire une traduction en langue vulgaire) de l'Historia...
Il confie la mission à Wace (un clerc anglo-normand) ce qui donne Le Roman de Brut ; "Brut", parce que l'origine du royaume breton aurait été le fait d'un certain Brutus. C'est une époque où l'on cherche aux royaumes des origines antiques et Troie, qui a permis à Rome grâce à l'Enéide de Virgile de se donner une ancienneté aussi respectable que celle de la Grèce, va être aussi bien à l'origine de la France que de l'Angleterre. Achevé en 1155, le texte de Wace est dédié à Aliénor. En 1160 dans le Roman de Wou, le même Wace relate l'histoire des ducs de Normandie. On y voit Keu le sénéchal, Gauvain le neveu du roi. C'est lui qui invente la table ronde. Et qui fournit un interstice pour les romans à venir : 12 années de paix pendant lesquelles se déroulent des aventures individuelles.
Wace fait mourir Arthur (que les fées n'ont pu guérir en Avalon) ; on trouve même son corps et celui de Guenièvre dans l'abbaye de Gladstonbury (exit l'espoir) qui devient ainsi l'équivalent de Saint-Denis pur la royauté française, un haut lieu religieux et dynastique pour la royauté anglaise.
Mais l'univers merveilleux remis ainsi au goût du jour n'est pas que politique, pour la plus grande gloire des Plantagenêt, il a aussi des dimensions littéraires et les jongleurs transmettent des "lais" (du mot celtique "laid" : morceau de musique, chant, poème) dans lesquels puise Marie de France, par exemple. Ils parlent de "fées", créatures d'un autre monde, parallèle au nôtre, dans lequel on entre souvent par le biais des cours d'eau, des fontaines ; Tristan et Iseut en est sans doute issu. La magie y règne en maîtresse, et même fortement christianisés, ces thèmes se reconnaissent encore qui s'enracinent dans une très ancienne littérature orale proprement bretonne (Irlande, pays de Galles, Cornouaille, Armorique.)
La légende arthurienne fusionne très tôt avec ces contes et de cette fusion naît la "matière de Bretagne" dont Chrétien de Troyes fait le cadre de tous ses romans, y compris Cligès, dont les héros sont pourtant Grecs. C'est aussi Chrétien qui en fait le haut lieu de toute courtoisie, fournissant ainsi un idéal de comportement chevaleresque qui perdurera bien au-delà du temps des chevaliers. Les romans, en prose du XIIIe siècle en développeront tous les thèmes en puisant largement chez Chrétien justement, d'abord le personnage de Lancelot, ensuite le thème du graal et de sa quête.
Erich Auerbach, dans "Les aventures du chevalier courtois" (Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, 1946), souligne le rôle important de Chrétien dans cette construction de la courtoisie au croisement des influences littéraires du domaine d'Oc et de la matière de Bretagne, d'abord par le choix qu'il fait du mot "corteisie" plutôt que du terme "vasselage" :





Le nouveau mot, le mot qu'il [Chrétien] préfère, est corteisie, terme dont l'histoire longue et signifcative, fournit l'interprétation la plus complète des idéaux de la classe et de l'homme chevaleresque en Europe. Dans la Chanson de Roland le mot n'apparaît pas encore ; on n'y rencontre — trois fois — que l'adjectif curteis, dont deux fois pour caractériser Olivier dans l'expression li proz e li curteis. De toute évidence, la corteisie ne reçut une signification synthétique que dans la civilisation à laquelle, plus tard, elle donna son nom. Les valeurs qui s'expriment dans ce mot, valeurs qui se sont très fortement modifiées et sublimées par rapport à celles des chansons de geste — raffinement  des règles du combat, moeurs sociales policées, service des dames —, visent toutes un idéal personnel et absolu ; absolu à la fois parce que le but envisagé est une réalisation idéale et parce que cette réalisation est étrangère à toute finalité pratique et terrestre. L'élément personnel des vertus courtoises n'est pas seulement donné par la nature, il n'est pas seulement reçu de naissance, en ce sens que le fait d'appartenir à la classe féodale constituerait la prémisse à partir de laquelle les vertus chevaleresques se développeraient spontanément ; la naissance maintenant ne suffit plus, il faut que ces vertus soient implantées en l'homme et qu'il les mette continuellement, librement, inlassablement à l'épreuve s'il veut les conserver.
Le moyen de cette mise à l'épreuve et de cette préservation des vertus chevaleresques est l'aventure, forme d'activité très particulière, caractéristique de la civilisation courtoise.

traduit de l'allemand par Cornélius Heim, Gallimard, 1968. 
   



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