La Planète des singes, Pierre Boulle, 1963

coquillage


Tout le monde connaît La Planète des singes. Mais combien savent qu'à l'origine des neuf films qui se sont succédé entre 1968 et 2017, il y a un roman, celui de l'écrivain français Pierre Boulle. Un roman qui vaut la peine d'être lu, d'abord pour ses qualités propres, ensuite pour mesurer la distance qui sépare l'oeuvre de l'écrivain des scénarios qu'elle a inspirés et qui laisseraient à penser qu'il s'agit d'un roman de science-fiction, ce qui n'est pas vraiment exact, si ce n'est pas totalement faux.





Pierre Boulle

Pierre Boulle, photographie Harcourt, fin des années 1950, début 1960.

L'auteur

il est né à Avignon le 20 février 1912. Son père est avocat, son grand-père maternel imprimeur. Il a deux soeurs, Madeleine et Suzanne. C'est une enfance comme les autres, avec les périodes d'ennui que suscite l'école, mais le plaisir de la campagne dans le cabanon que possède la famille, à l'Ilon, dans une région devenue réserve naturelle depuis 2012. L'enfance se termine en 1926 lorsque le père décède d'une crise cardiaque.
Admis à l'Ecole Supérieure d'Electricité de Paris, il est diplômé en 1933.
En 1936, il est embauché par une compagnie britannique pour travailler dans une plantation d'hévéas en Malaisie, située à environ 80 km de Kuala Lumpur. Il y est toujours lorsque la guerre est déclarée. Il rejoint les Forces françaises libres, et devient officier de liaison ce qui semble inclure à la fois des fonctions d'espion et de saboteur avant d'être arrêté et jugé, en 1942, pour trahison, par le régime de Vichy. Condamné aux travaux forcés à perpétuité il est d'abord incarcéré à Hanoï, ensuite à Saïgon. Il s'évade en 1944, mais comme il le dit : "Aucun mérite. Alors que le régime avait été dur au début, le vent avait tourné. Tout le monde voulait nous faire évader, moi et deux camarades gaullistes" [Le Dictionnaire. Littérature française contemporaine, éd. François Bourin, 1988)
Après la guerre, plus décoré qu'il n'est croyable, il reprend son travail sur la plantation mais le coeur n'y est plus et, assez vite (vers 1947-48, dit-il), il démissionne pour écrire. De retour à Paris, il s'enferme dans un hôtel et écrit son premier roman, William Conrad, publié en 1950. Le succès vient avec le 3e, Le Pont de la rivière Kwaï, publié en 1952, qui obtient le prix Sainte Beuve (fondé par l'Académie française en 1946) et dont les droits sont achetés par Horizon Picture (société de Sam Spiegel). Le film assure la visibilité de Pierre Boulle et lui permet de mieux vivre. Boulle ne se mariera pas, mais vivra avec sa soeur Madeleine qui est veuve, et remplacera auprès de sa nièce le père trop tôt disparu.
Il ne cesse pas d'écrire jusqu'à sa mort survenue en 1994. 
En 1988, quand il écrit sa biographie pour le Dictionnaire de Jérome Garcin, il résume sa vie d'écrivain : "J'ai connu des moments exaltants (quand je pensais avoir trouvé un bon sujet) et des heures de désespoir ( Quand je n'en découvrais pas). Vingt et un romans parmi lesquels Le Pont de la rivière Kwaï, La Planète des singes, et Un métier de seigneur ont été adaptés avec succès au cinéma et à la télévision ; cinq recueils de nouvelles (auxquels je tiens beaucoup); un récit, un livre d'Histoire et même un essai plus ou moins philosophique. mes livres plaisent aux Américains qui en ont publié vingt deux à ce jour."
Ecrivain populaire de son vivant, il est un peu tombé dans l'oubli, ce qui est dommage, car Pierre Boulle est un bon écrivain qui sait construire une intrigue, imaginer des personnages complexes, et poser dans ses histoires des questions toujours intéressantes sur la complexité des êtres et les absurdités sociales.




couverture Galaxie


Illustration de Gray Morrow pour la couverture de Galaxie, octobre 1967

Un roman d'anticipation ?

oui, dans une certaine mesure, puisque l'aventure commence en 2500 et qu'il s'agit d'une exploration interstellaire : découvrir la région de Bételgeuse ; plus proche cependant de Jules Verne que des contemporains américains, Heinlein ou Simak, par exemple, voire de la réalité de l'exploration spatiale — le premier vol spatial habité s'est déroulé en 1961 (Youri Gagarine). Dans le roman de Boulle, point n'est besoin d'une infrastructure complexe, un seul savant suffit, le professeur Antelle "principal organisateur de l'entreprise, à laquelle il consacra la totatlité d'une énorme fortune, chef de notre expédition, il avait lui-même conçu le vaisseau cosmique et dirigé sa construction."
Pour son expédition, il n'embarque que "son disciple, Arthur Levain", un physicien, et Ulysse Mérou, journaliste de son état, sans famille et joueur d'échecs "convenable".
Les premières pages mettent en place un contexte scientifique où la relativité joue son rôle pour expliquer la possibilité de franchissement de trois cents années lumière en deux ans, et le rapport vitesse-temps qui fera revenir l'expédition en deux ans, mais retrouver une terre vieillie de 700 à 800 ans.
Le vaisseau spatial est entièrement automatisé, ce qui permet à Ulysse Mérou d'apprendre "tout ce qu'il était utile de connaître pour conduire le vaisseau."
Une fois ces données mises en place, l'arrivée et l'atterrissage sur une planète de Bételgeuse si semblable à la terre que les arrivants la baptisent Soror (Soeur en latin, le langage scientifique par excellence), ce n'est plus exactement de la science fiction que relève le récit.
A noter, la construction enchâssée du récit, le premier chapitre de la première partie, et le chapitre 12 de la troisième ont pour personnages Jinn et Phyllis, qui découvrent, lisent et commentent, in fine, les aventures racontées par Ulysse Mérou. Ce récit, enfermé dans une bouteille dûment scellée à la cire, est récupéré par le couple alors qu'il navigue dans l'espace comme on le ferait sur un océan terrestre. Le monde de Jinn et Phyllis n'appartient pas au système solaire puisque leur planète est éclairée par trois soleils, et se situe en un temps bien lointain, puisque "En ce temps-là, les voyages interplanétaires étaient communs ; les déplacements intersidéraux non exceptionnels. Les fusées emportaient des touristes vers les sites prodigieux de Sirius, ou des financiers vers les bourses fameuses d'Arcturus ou d'Aldébaran." Ce cadre temporel situe la découverte du récit bien des siècles, voire des millénaires, après sa rédaction.




Une satire ?

L'idée qui préside à la construction du récit est celle du renversement. Sur la terre, les hommes utilisent les grands singes (gorilles, orangs outans et chimpanzés) pour leurs expériences scientifiques ; ils les chassent éventuellement ou les chassaient ; les exhibent dans des zoos. Sur la planète Soror, les singes occupent la place des hommes, et ces derniers ne sont que des animaux dépourvus de langage articulé et traités comme tels, chassés pour le sport, capturés pour servir de cobayes ou de divertissement dans des zoos. Ce qui fait naturellement penser à Swift et aux Voyages de Gulliver. Dans son cinquième voyage, Gulliver abordait le pays des Houyhnhnms, le peuple des chevaux, pour y découvrir les Yahoos, animaux à l'apparence si vaguement humaine que Gulliver les trouve répugnants, eux aussi dépourvus de langage. La différence étant que l'animalité physique accentuée par Swift fait place chez Boulle à la beauté de la forme "C'étaient tous de solides, de beaux échantillons d'humanité, hommes, femmes à la peau dorée..." Peut-être faut-il y lire le souvenir des récits relatifs aux Brésiliens du XVIe siècle ou aux Tahitiens du XVIIIe siècle, l'idée dominante voulant que vivant en harmonie avec la nature ces populations échappaient aux maux qui accablaient les "civilisés".
L'état des connaissances scientifiques sur Soror est celui de la terre des années 1960, la conquête de l'espace en est au lancement de satellites. Le récit d'Ulysse Mérou est divisé en trois parties, distribuées respectivement en 17, 9 et 12 chapitres. 
La première partie, la plus longue, permet à Ulysse Mérou de découvrir le monde de Soror, à commencer par l'état incompréhensible, pour lui et ses compagnons, du statut des humains. L'univers des singes se distribue en trois groupes, affectés de caractéristiques qui en font à la fois des représentants de différentes périodes historiques se chevauchant, et des représentants des trois âges de la vie. Les gorilles se caractérisent pas leur puissance, d'abord physique ; ils se comportent comme des "seigneurs" d'Ancien régime ("Ce sont des mangeurs de viande" dit d'eux le docteur Zira), aristocrates pour lesquels seul le métier des armes convient, ce qui ne les empêche pas d'être aussi de bons capitalistes ("ce sont eux qui administrent de très haut la plupart des grandes entreprises"). Les orangs outans sont, pour leur part, les autorités en matière de religion, de connaissances ; gardiens de l'orthodoxie ("pompeux, solennels, pédants, dépourvus d'originalité et de sens critique" écrit Ulysse) ils rappellent d'autant plus la scolastique médiévale que leur maître à penser se nomme Haristas (écho d'Aristote) ; quant aux chimpanzés, ce sont les vrais scientifiques, poussés par le désir de connaître, de savoir, de se confronter aux réalités, même si elles sont dérangeantes.




Grandville, Académie de dessin

Grandville (1803-1847), Les Métamorphoses du jour, 1854 (première édition, 1829), "Académie de dessin".






Le Brun

Dessins de Charles Lebrun, gravés pour l'édition d'une Dissertation sur le traité de Charles Lebrun concernant le rapport sur la physionomie humaine avec celle des animaux par Louis Marie Joseph Morel d'Arleux en 1806.

Mais ces trois temps de l'histoire, le Moyen Age, les siècles d'ancien régime, la modernité (des chimpanzés) peuvent aussi faire penser aux trois âges de la vie. La curiosité et les élans de la jeunesse, incarnés dans les chimpanzés (qui, dans cette histoire, sont les plus jeunes personnages comme Zira ou Cornélius) ; la maîtrise et la puissance de l'âge adulte chez les gorilles et le conservatisme outrancier de la vieillesse dans les orangs outans dont Zaius (nom qui fait penser à "laïus" et il n'en est pas avare) est le parangon.
La deuxième partie est consacrée aux efforts que fait Ulysse Mérou pour se faire reconnaître comme un être pensant. Ayant convaincu le chef de service du laboratoire où il est interné, une jeune chimpanzée nommée Zira, il va bénéficier de son aide et de celle de son fiancé, l'archéologue Cornélius.
La troisième partie va éclairer le passé de la planète Soror, grâce aux fouilles menées par Cornélius et son équipe. Cornélius et ses amis vont faire évader Ulysse, sa compagne, Nova, et le bébé né de leur union, Sirius, qui retrouveront le vaisseau spatial laissé en orbite pour retourner vers la terre.
La société des singes est donc un miroir des sociétés humaines dont elle reflète surtout les travers, comme il est de rigueur dans une satire. La visite de la bourse reste l'un de ses sommets. Pierre Boulle, dans une des interviews qui ont suivi la parution du livre, soulignant que ce spectacle, entre autres, lui a fait regarder les hommes comme bien peu rationnels. "Je crois sincèrement qu'un être humain qui n'est pas prévenu à l'avance et qui se trouve transporté à la bourse, à la bourse de Paris, par exemple, ne peut pas imaginer une seconde que les êtres qu'il a sous les yeux sont des homo sapiens, il ne peut pas imaginer qu'ils agissent par raison, ce n'est pas possible." (Lectures pour tous, Pierre Dumayet, 6 février 1963)
Mais la satire se manifeste aussi dans le dessin du personnage principal, Ulysse Mérou, lequel est aussi moqué dans ses certitudes et ses prétentions. Persuadé d'être le roi de création, il se voit confronté à des situations qui lui rappellent, brutalement, en le ridiculisant souvent, qu'il n'est guère autre chose lui-même qu'un animal. Et selon la leçon, jamais oubliée, de Pascal, c'est lorsqu'il se fait ange qu'il devient "bête" à tous les sens du terme, par exemple, en se persuadant qu'il a été envoyé sur Soror pour y devenir le dieu qui rétablira l'humanité dans ses droits d'espèce supérieure.

Un roman philosophique ?

Mais la satire, pas davantage que la science-fiction, ne rend compte de la richesse d'un texte qui se rapproche davantage des contes de Swift ou de Voltaire. L'aventure d'Ulysse Mérou est, en effet, l'occasion de s'interroger sur ce qui sépare "l'humanité" de "l'animalité" : la raison ? l'intellligence ?  le langage ? les sentiments ? En donnant pour arguments aux singes pour expliquer leur évolution, y compris l'acquisition du langage, ceux qu'utilise la science de son temps pour expliquer l'évolution humaine, Pierre Boulle conduit son lecteur à s'interroger sur leur validité.
Il n'est pas exclu non plus qu'à l'horizon de ces interrogations, il n'y ait pas toutes les barbaries dont les hommes se sont rendus coupables dans un passé bien proche, le nazisme, les horreurs de la guerre d'Algérie qui vient à peine de s'achever. Les hommes savent bien, depuis que Valéry le leur a rappelé, que les civilisations sont mortelles, mais le roman de Boulle conduit à se demander si la disparition d'une civilisation humaine serait une si grande perte que cela. Le revers de la question étant, naturellement, que peuvent bien faire les hommes pour échapper à leurs absurdités, et d'abord leur propension à répéter les mêmes erreurs de générations en générations, car parmi les hommes aussi les orangs outans sont plus nombreux que les chimpanzés ?


De même qu'en imaginant, dans le droit fil des théories de Jung et de l'existence d'un "inconscient collectif", le récit du déclin de la civilisation humaine au profit de celle des singes, il déplace l'interrogation sur la société des années 1960, son goût du confort, sa "paresse intellectuelle" (que dire de la régression du professeur Antelle ?), et fait de l'émergence d'une civilisation simienne le résultat d'une forme de lutte des classes, une illustration ironique de la dialectique du maître et de l'esclave puisque c'est la passivité des maîtres qui transforme leurs domestiques en maîtres.
Lutte des classes, certes, mais aussi interrogation sur le racisme, sur le regard porté sur l'autre, le différent dont l'apparence est déjà condamnation, instauration d'une hiérarchie.
C'est donc bien un récit philosophique puisqu'il conduit à s'interroger sur toutes les évidences y compris en dotant son héros de toutes les petitesses humaines, vanité, égoïsme, phallocratisme, en même temps que de ses qualités, le courage, la réflexion, la volonté, l'empathie.




A regarder et écouter
: un extrait de l'interview de Pierre Boulle par Pierre Dumayet (Lectures pour tous, 6 février 1963)
A écouter : une émission de la radio suisse sur Pierre Boulle et son oeuvre, L'Horloge de sable, 5 juillet 2014.
Pour en savoir davantage sur les grands singes, Concordance des Temps (France culture, 4 mars 2017) "Le singe et l'homme : un fragile dialogue"



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