L'Arbre-monde, Richard Powers, 2018

coquillage


Richard Powers

Richard Powers, 2019. Photographie: Dean D. Dixon

L'auteur

Il est né le 18 juin 1957, à Evenston (Illinois), le quatrième des cinq enfants de la famille, avec deux soeurs et un frère aînés, plus tard un jeune frère (voir Joseph Dewey). Au milieu des années 1960, la famille déménage dans la banlieue nord de Chicago. A la fin de la décennie, le père accepte un poste à l'Ecole internationale de Bangkok (Thaïlande). Ils vont vivre en Thaïlande jusqu'en 1972. Le jeune Richard s'y adonne à la musique et à la lecture tous azimuts.
De retour aux Etats Unis, il termine ses études secondaires puis entame des études de physique, en 1975, à l'université de l'Illinois Champaign- Urbana. Mais la science, selon ses dires, demandant une spécialisation toujours plus grande (ce que Stephen Jay Gould appelle "la voie du hérisson"), il se tourne vers la littérature qui lui semblait "l'endroit parfait pour quelqu'un qui voulait une vue d'ensemble" (“perfect place for someone who wanted the aerial view”). Il termine ses études d'Anglais/Rhétorique en 1979 et décide de ne pas continuer. Pas de doctorat, pour la raison que là encore l'étroitesse de la spécialisation guette.
Il déménage à Boston, en 1980, où il gagne sa vie comme programmeur et continue à lire autant qu'il le peut. C'est à Boston que surgit l'idée de son premier roman au cours de la visite d'une exposition de photographies d'August Sander (1876-1964) au Musée des Beaux-Arts où il est frappé par une photographie, Trois jeunes paysans, de 1914. Il commence alors la rédaction de son premier roman, Three Farmers on Their Way to a Dance (Trois fermiers s'en vont au bal, traduit seulement en 2004, au Cherche Midi) qui sera publié en 1985 et rencontre un succès, inattendu pour son auteur. Il a trouvé sa place, être romancier : "C'était un endroit où être un dilletante était, en fait, un atout. Vous pouviez, durant deux ans, vivre par procuration comme un paysan allemand ou un généticien moléculaire,  ce truc auquel vous aviez renoncé à 18 ans et que vous imaginiez ne jamais plus retrouver." ("Here was a place where being a dilettante was actually an asset. You could, for two years, live vicariously as a German farmer or a molecular geneticist, that thing that you gave up at 18 and figured you'd never visit again.", Interview avec Emma Brokes, The Guardian Weekly, 14 mars 2003) Il va alors s'installer en Hollande pour fuir le battage qui se fait autour de lui.


Ce séjour hollandais produit trois romans : The Prisoner's Dilemma, 1988 (Le Dilemme du prisonnier, traduit en 2013), The Gold Bug Variations, publié en 1991 (non traduit), et Operation Wandering Soul (Opération âme errante, traduit en 2019), publié en 1993, alors que Powers est revenu, en 1992, aux Etats-unis, en acceptant le poste d'écrivain-résident proposé par l'Université de l'Illinois où il a fait ses études. Il écrit alors Galatea 2.2, publié en 1995 (non traduit). Ce sera ensuite Gain en 1998 (Gains, traduit en 2012), puis Plowing the Dark, en 2000 (L'Ombre en fuite, 2009). The Time of our Singing, 2003 (Le Temps où nous chantions, 2006). C'est ce dernier roman qui fait découvrir l'auteur et ses oeuvres au lectorat francophone. The Echo Maker, 2006, couronné par le National Book Award  (La Chambre aux échos, traduit en 2008), suivi de Generosity : an Enhancement, 2009 (Générosité : un perfectionnement, traduit en 2011), puis de Orfeo, 2013 (traduit en 2015 sous le même titre), pour en arriver à L'Arbre-Monde, 2018 (The Overstory) publié simultanément aux Etats-Unis et en France.
Si Powers voyage toujours autant, s'il continue d'enseigner, il a choisi de vivre, le plus souvent possible, au pied des Smoky Mountains, dans le Tenessee, depuis 2016. Ce parc national abrite encore des espaces de forêt primaire.
L'homme est discret et de sa vie privée, au hasard des interviews que les journalistes tentent d'inscrire dans un contexte, on peut apprendre qu'il est marié, sans enfants. Que son épouse se prénomme Jane, qu'elle est professeur de français à l'Université de Chicago.








Smoky mountains

Brouillard sur les Smoky Moutains (Les Monts fumée au nom prédestiné)

Rédaction et publication

      Powers raconte que l'idée du roman lui en est venue, en 2012, alors qu'il enseignait à Stanford, avec sous les yeux l'univers de la Silicon vallée ; "La révolution digitale a tourné le dos au monde vivant, créant l'alternative du monde virtuel qu'est le réseau. Nos téléphones portables régissent notre vie.  C'est une vision angoissante contre laquelle j'ai cherché refuge  dans les montagnes de Santa Cruz entre la Silicon vallée et l'océan. Les montagnes étaient couvertes d'une forêt de séquoias centenaires. Leur présence majestueuse m'a fait m'ouvrir au monde du non-humain. J'ai commencé à l'étudier et j'ai décidé d'écrire un roman à ce sujet." (Interview donnée à Eduardo Lago pour El Païs, publiée le 26 juillet 2019). Au même journaliste, il confie que sa documentation a été importante (120 livres selon son aveu), le plus souvent ouvrages scientifiques ou de vulgarisation. Cette présence intertexutelle est constante dans le récit soit qu'elle alimente les réflexions du narrateur, soit que les personnages fassent état de leurs propres lectures. Selon ses propres connaissances du sujet, le lecteur reconnaîtra des emprunts venus de Robert Harrisson, Forêts. Essai sur l'imaginaire occidental, 1992 ou encore de Peter Wohlleben qui, dans La Vie secrète des arbres, a diffusé un certain nombre de connaissances liées à la vie des arbres. Poètes, comme Ovide dont Les Métamorphoses sont le livre de chevet de l'un des personnages, ou encore Walt Whitman ou Wang Wei, romanciers, scientifiques comme Frans de Waal, dont le livre Le Singe en nous, est ici attribué à un personnage, ou encore Donald C. Peattie, les références sont nombreuses à commencer par les trois épigraphes, de la première partie, qui mettent le roman sous le signe d'Emerson, Lovelock et Bill Neidjie, un essayiste, un scientifique (spécialiste du climat), un poète australien indigène, qui a beaucoup oeuvré pour la création du Kakadu National Park.


Les deux épigraphes qui ouvrent la dernière partie relèvent, elles, de la littérature mystique : le grand Véda et Julienne de Norwich, religieuse mystique anglaise, décédée en 1416, et qui dicta un Livre des Révélations, dont la citation reprend l'idée de la graine, source du tout, que son père insuffla à Neelay lorsqu'il avait sept ans.
Powers affirme avoir travaillé pendant six ans à cette oeuvre en incluant ses recherches à la fois dans les livres et sur le terrain. Ses récentes interviews prouvent d'ailleurs une réelle connaissance des arbres et des forêts.  Le roman a été publié simultanément aux Etats Unis et en France, dans une traduction de Serge Chauvin, au Cherche-midi (qui a publié les autres romans de Powers). Il a reçu, en 2019, le prix Pulitzer de la fiction, le plus désiré de tous les prix étasuniens. L'octroi du prix étant ainsi justifié :
"Richard Powers occupe une place singulière dans le paysage littéraire américain. Depuis ses débuts, en 1985, avec Trois fermiers s’en vont au bal, il fait preuve d’une remarquable capacité à raconter des histoires passionnantes tout en abordant des sujets que de nombreux lecteurs trouveraient autrement obscurs. Pêle-mêle : la génétique, l’industrie pharmaceutique, l’intelligence artificielle, la photographie, les fonctions cognitives, la physique, la musique... Dans son impressionnant nouveau roman, paru cette année aux États-Unis et en France, il abolit les frontières entre l’humain et le végétal, entre la mythologie et la science, entre la poésie et la philosophie, et tente de réconcilier l’homme et la Nature." (Cité sur France culture)
En France, la même année, il a gagné le livre de poche (10x18). Le livre est accueilli avec passion des deux côtés de l'Atlantique. Il est, en effet, difficlle, d'échapper à la magie de cette histoire à la fois simple et complexe. Le lire et le relire en ces temps où la Nature nous a "gratifié" d'une pandémie qui fait trembler le monde, c'est se dire qu'il est plus que temps de revoir la place des humains au sein d'un système dont ils dérèglent, à plaisir, depuis des décennies, le minutieux et fragile réglage, en négligeant de comprendre qu'ils en font partie. Point n'est besoin d'être "écologiste" pour le saisir, il suffit de regarder.



Structure du roman

     Le roman est divisé en quatre parties : Racines, tronc, cime, graines, si bien qu'il est lui-même un arbre dont la progression mime la croissance, proposant in fine une morale implicite : ayant atteint son plein essor, il prépare l'avenir en offrant ses graines, métaphore des lecteurs qu'aurait transformés leur lecture. Le lecteur, non pas convaincu (il ne s'agit pas d'arguments encore qu'il y en ait au fil des pages) mais bouleversé, devient, à son tour, un défenseur des forêts en ayant compris que tout se tient dans l'univers terrestre et que la survie des hommes dépend de l'équilibre du système, car l'environnement n'est pas une ressource à exploiter mais un cadre de vie indispensable et fragile dans lequel les forêts, laissées à elles-mêmes, jouent un rôle majeur. Rien n'interdisant, par ailleurs, les plantations à exploiter de côtoyer les espaces "vierges" laissés à leur fonction de régulateurs.
Chaque partie s'ouvre sur une manière de prologue, en italiques, dont le contenu, au fur et à mesure de la lecture, peut s'identifier comme relatif à un personnage. C'est déjà dire que le roman attend la relecture puisqu'il prévoit, dans sa complexité, la nécessité de vérifier certaines hypothèses élaborées  au cours d'une lecture qui est aussi une aventure.
La première partie, "Racines", présente les personnages à travers huit monographies, dont une est double, puisqu'elle présente un couple. Chacune d'elle s'ouvre sur une épigraphe iconique proposant feuilles, fleurs ou fruits d'un arbre.




séquoias

troncs de séquoias (Sequoia sempervirens)


La seconde, "Tronc", dont les séquences sont séparées par une image de section de tronc, progresse en 37 étapes, épisodes, sections (comme on veut) en réunissant cinq des neuf personnages dans ce moment particulier qui a été nommé "Timber wars", les guerres du bois, lutte des défenseurs de l'environnement contre les ventes de parcelles de forêts nationales dans l'ouest de Etats-Unis (Californie et Oregon) aux fins d'abattage, dans les années 1990.
La troisième, "Cime", est presque d'un seul tenant, comme une canopée chapeautant la forêt. Dans une première section, le narrateur suit les personnages après leur dernier combat. Dans une seconde, les années se succèdent rapidement, avec quelques repères temporels, les manifestations altermondialistes de Seattle en 1999,  l'attentat du 11 septembre 2001, le mouvement "Occupy Wall Street" (qui a commencé le 17 septembre 2011) et se termine, en 2016. Tous les personnages sont devenus vieux, certains sont morts. En compensation, un jardin se transforme en forêt, les machines apprennent et cherchent, des semences attendent, dans une manière d'arche de Noë, le temps d'être rendues à la terre.
La dernière partie, "Graines", est une sorte de bilan que chaque personnage fait de son parcours, de son rapport avec les arbres, de ce qu'il a compris au cours de sa vie, si brève, face au long temps des forêts quand les hommes ne s'en mêlent pas.
C'est un roman, il met donc en jeu de l'affectif, des émotions, donc des personnages humains, même si les arbres en sont le personnage central, un et multiple.



bogues et feuilles de châtaignier

Bogues et feuilles de châtaigner d'Amérique (Castanea dentata)







feuilles de Gingko en automne

Feuilles de gingko biloba en automne
Au jardin des plantes à Paris, il en pousse un, "rapporté de Chine en 1780, c’est un fossile vivant, il existait déjà sous sa forme actuelle il y a 125 millions d’années à l’époque des dinosaures ; il est le seul représentant des ginkgoacées." dit la présentation par le Musée.

Les personnages :

Nicholas Hoel, Nick pour ses amis. Fils (il appartient à la 5e génération) d'un descendant (devenu VRP en matériel agricole) d'un Norvégien marié à une Irlandaise, installés au milieu du XIXe siècle, dans une ferme, en Iowa. Nicolas est associé au châtaignier d'Amérique, planté par le premier Hoel, puis photographié (tous les 21 mars) par son fils, ensuite par son petit-fils puis son arrière petit-fils, jusqu'au fils de ce dernier qui prend la dernière photo. Nicholas a hérité de ces photos. A fait des études d'art, peint et dessine. Il ouvre le récit et le clot, d'une certaine manière, car ses oeuvres, dessins, films, installations, sculptures, témoignent à la fois de la beauté et de la fragilité du monde, Comme le châtaignier finalement atteint par la maladie qui a a tué tous ses congénères au début du XXe siècle. Il aura résisté un siècle de plus. Les oeuvres de Nicholas, comme les arbres, peuvent témoigner au-delà de sa vie même.
Mimi Ma, fille d'un immigré chinois venu de Shanghaï en 1948, juste avant la proclamation de la République populaire de Chine, marié à une Etasunienne. Il est ingénieur électricien et travaille dans la téléphonie. Il est à l'origine (dans le roman) des téléphones sans fil, ancêtres eux-mêmes des téléphones mobiles. Elle grandit, avec ses deux soeurs,  sous un mûrier planté par son père ("la ferme à soie" dit-il) en souvenir de sa famille. Elle devient ingénieur en céramique. Son père lui a appris que le murier est l'arbre de l'avenir. Elle hérite de la bague de jade où il est gravé.
Adam Appich, a une enfance difficile, moqué par ses frères (qui le traîtent de "demeuré"), par ses condisciples. Il a un comportement étrange, mais est curieux, observateur, pas mal débrouillard, d'une grande intelligence. Il fait des études de psychologie auprès d'un professeur qu'il admire. Il est associé à l'érable, car c'est l'arbre que son père a planté pour lui à sa naissance.
Ray Brinckman et Dorothy Cazaly (Les 4e et 5e personnages, donc au centre du dispositif). Vivent à Saint Paul, Minnesota. Il est avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle, elle est sténographe. Ils sortent ensemble en 1974, pour participer à une troupe de théâtre amateur qui monte Macbeth. Ils rencontrent donc les arbres sous forme de décor (la forêt de chênes qui marche), plus tard sous forme de "réalité"  aurait dit Lacan (la réalité, c'est ce qui résiste), lorsque Dorothy  a un accident de voiture contre un tilleul. Cette association chêne-tilleul, est aussi celle de Philémon et Baucis dans Les Métamorphoses d'Ovide. Il s'agit d'un couple compliqué et, par certains aspects, le plus mystérieux des personnages.






arbre bouteille

L'arbre bouteille (Brachychiton rupestris) de l'université de Stanford. Photographie, Sairus Patel, 2016, détail.
"[...]juste à côté de l'entrée de la chapelle, apparaît, bulbeux et pachydermique, l'organisme le plus hallucinant qu'il ait jamais vu." constate Neelay.

Douglas Pavliceck : personnage dont l'histoire commence par sa participation à une expérience de psychologie menée à l'Université de Stanford, par l'équipe du professeur Philip Zimbardo, en 1971. Il a dix-neuf ans et a perdu ses parents dans un accident de voiture. Engagé dans la guerre du Vietnam, il survit lorsque l'avion de transport où il se trouve est abattu, sauvé par un banian. C'est lui-même qui choisit de s'identifier au pin Douglas.
Son rapport ux arbres est direct. Il bout de colère en découvrant les abattages masqués par des rangées d'arbres bordant les routes (une forêt Potemkine, en quelque sorte), il décide de participer au reboisement pour découvrir que ce n'est qu'un prétexte à autoriser de nouveaux abattages. Douglas est, en somme, un militant né, mais aussi un solitaire.
Neelay Mehta est le fils unique d'une famille indienne immigrée dans la Silicon Vallée. Le père est ingénieur en informatique. Il baigne dans l'univers du codage, dès sa petite enfance. A onze ans, il chute d'un chêne vert où il s'était réfugié après une altercation avec un professeur, et devient paraplégique, condamné au fauteuil roulant. Il est associé au figuier (léger problème, car le figuier étrangleur ou Ficus religiosa dont son père lui montre la photo et qui va présider à son travail de programmeur n'a pas les mêmes feuilles que le figuier en épigraphe au chapitre) qui exprime l'arborescence sans fin des jeux créés par le personnage qui trouve, de plus, son inspiration dans les arbres rassembléés à Stanford, parmi lesquels l'arbre-bouteille. Neelay a, avec les arbres, des rapports à la fois physiques et métaphoriques.
Patricia Westerford est d'abord une enfant handicapée (elle est sourde), peu adaptée au monde, qui grandit en étroite proximité avec son père (conseiller agricole) qui lui fait découvrir la botanique. Elle est associée au hêtre. qu'elle a planté avec son père, pour faire une expérience, et dont elle aime se redire les paroles de Donald C. Peattie : "Que les autres arbres fassent le travail du monde. Et que le Hêtre s'élève, tout simplement, bien campé sur son territoire." Devenue docteur en botanique, elle est furieusement critiquée et descendue en flèche par ses collègues pour avoir affirmé que les arbres communiquent. De longues années après, de jeunes chercheurs suivront ses traces et lui feront retrouver la place qu'elle mérite. Elle écrit finalement un livre, La Forêt secrète, qui sera lu par les tous les autres personnages.
Olivia Vandergriff, pour elle, l'histoire débute en décembre 1989, alors qu'elle est étudiante et s'électrocute accidentellement. Morte et ressucitée, elle n'est plus la même. Et se découvre mandatée par des êtres de lumière pour une action dont elle ignore ce qu'elle peut bien être. Quoiqu'elle n'y ait jamais prêté attention, devant la maison qu'elle habite pousse un Gingko. Et lorsqu'il s'agira de trouver un nom de guerre, Nicholas Hoel la nommera "Cheveu de Vénus" (Maidenhair), autre nom pour le Gingko.
La distribution successive des personnages est, bien sûr significative. Les deux premiers ouvrent et ferment le roman. Le psychologue et l'ancien GI vont, d'une certaine manière, protéger les deux premiers. Le couple central est celui des métamorphoses, métamorphose d'eux-mêmes en Philémon et Baucis, métamorphose du jardin en espace sauvage rendu à la vie des arbres, métamorphose de l'arbre en dryade, ou de la dryade en arbre puisqu'outre le fait de découvrir un châtaigner qu'ils ne savaient pas avoir planté, qui fait partie d'une espèce disparue, ils l'imaginent leur enfant, une fille, dont toutes les caractéristiques renvoient à Olivia. Les autres arbres sont ceux associés à tous les personnages.


Neelay et Patricia sont les deux scientifiques, dans des domaines certes différents, mais peut-être aussi convergents, puisqu'il s'agit dans les deux cas de la vie. Patricia veut comprendre le vivant, Neelay invente des machines et des formes d'intelligence peut-être susceptibles d'aider "Les plus miraculeux produits de quatre milliards d'années de vie" qui en ont bien besoin. Et ce ne sont pas ceux auxquels le lecteur pense d'emblée, la première fois qu'il lit la phrase.



Comme les arbres, ces personnages vont communiquer, de manière aérienne, à la surface du sol, en se rencontrant pour certains, en se croisant sans se connaître pour d'autres mais habités des mêmes préoccupations, ils partagent sans le savoir le même espace-temps, ainsi de Mimi et de Neelay assistant tous deux à la dernière conférence de Patricia ; de manière souterraine, parce que mus par les mêmes pensées avivées, entre autres, par la lecture du livre de Patricia, qu'il s'agisse de Nicholas devenu "veilleur" et d'Olivia "Cheveu de Venus" dans les branches du séquoia qu'ils veulent défendre, de Neelay y découvrant le sens à donner à son prochain jeu, celui qui fera réfléchir tous les joueurs de la planète, ou de Raymond et Dorothy, dans leur lit, à Saint-Paul, comprenant le sens de leur plantation, et la nécessité de se battre pour elle, ou pour toutes les forêts, puisqu'elles sont la "maison" de l'humain, aussi.
Outre l'histoire au double sens de récit et d'inscription dans des événements réels, ceux des dernières décennies avec leurs changements techniques, les problèmes soulevés par l'exploitation sans frein des ressources, comme par le capitalisme financier,  bien d'autres aspects du roman suscitent à la fois plaisir et réflexion.
Le traitement du temps en est un. Le temps des forêts et le temps humain sont de dimensions différentes, ils suivent des rythmes que l'on peut qualifier de rapide pour l'un, de lent pour l'autre. Un séquoia de 2500 ans s'est développé cependant que des civilisations humaines entières s'épanouissaient et disparaissaient, ne parlons même pas d'un individu. L'écrivain en rend compte avec la nécessaire poésie qui la rend sensible, par exemple, en entremêlant la croissance du châtaignier des Hoel avec les évenements advenus dans la famille sur plusieurs générations. Le temps humain est un accéléré. Un autre moyen utilisé par le narrateur consiste à anticiper sur l'avenir du personnage à partir d'un momenn tprécis du temps. Ainsi dans l'enfant Adam Appich, le futur psychologue est en germe.



dragonnier

Dragonnier de Socotra (Dracaena cinnabari)


Le roman est aussi un arboretum, une bibliothèque des arbres, à la fois en tant qu'individus et en tant que forêts avec les incursions de la botaniste Patricia, dans les restes de forêts primaires aux Etats-Unis (pendant une période de sa vie elle est garde forestier avant de retrouver un poste de chercheur) comme en Amazonie, dans la forêt jouxtant Machadinho d'Oeste (au sud de Porto Velho) en quête de graines à conserver dans sa chambre forte parce que "le tiers, voire la moitié des espèces existantes risquent de disparaître" avant elle. C'est un voyage émerveillant dans un monde dont chacun de nous ne connaît qu'une très infime portion. Les arbres sont décrits, du point de vue des personnages qui les découvrent (par exemple Neelay dans l'arboretum de Stanford), dans leur apparence,  à quoi le narrateur ou un personnage (ce qui est souvent le cas avec les réflexions de Patricia) ajoute des informations tout aussi bien issues des sciences naturelles que des croyances et des représentations des humains selon leurs civilisations, comme celle du mûrier associée, pour le père de Mimi et son grand père, à l'imaginaire du futur, la terre promise "Fusang". La richesse du monde aboricole est impressionnante et déclenche le désir d'en savoir plus, de regarder vraiment, avec attention, les quelques arbres qui peuplent encore nos places, nos rues, nos jardins.

Un univers symbolique

     Nous avons signalé que la structuration du roman, son développement font de lui un arbre, ce que l'on éprouve encore plus vrai lorsque, le livre refermé, on se prend à saisir les ramifications qui entretissent les événements les uns aux autres, les personnages les uns aux autres, les dimensions symboliques qu'acquièrent un geste, un mot, d'être associés à d'autres, de rebondir sur d'autres. Le hêtre (Beech) de Patricia qui est droiture et qui, en français, est homophone de "être", le verbe de l'existence même, ou la bague de jade de Mimi, rendue à la terre, où se construit l'avenir. Laquelle Mimi, par ailleurs, est plus souvent associée au pin (arbre d'aujourd'hui, du "présent" disait son père), par le bosquet qui jouxte son bureau, détruit en une nuit, par Douglas (Douglas Fir) qui la protège, qui l'aime sans retour, par le pin auquel elle est adossée dans un parc de San Francisco quand elle comprend les motivations d'Adam et de Douglas. Orle pin, dans la symbolique chinoise c'est aussi la résistance et la longévité.
S'il est habituel de dire d'un chef-d'oeuvre littéraire qu'il est inépuisable, jamais lu et toujours à relire (cf. Jules Renard), c'est bel et bien le cas de ce roman. Toute nouvelle lecture réserve de nouvelles surprises que l'on n'en finirait pas de lister. Par exemple, la configuration particulière d'un tronc d'arbre dans la forêt amazonienne que découvrent Patricia et ses accompagnateurs, dryade encore prisonnnière du bois "Tout en noeuds et torsades, des muscles saillent du tonc lisse. C'est un humain, une femme, le torse disloqué, les bras levés, aux doigts de branches. Le visage tout rond d'anxiété, la dévisage si farouchement que Patricia tourne les yeux." ne peut que faire penser à la dryade vivante, Olivia, au nom d'arbre, fille châtaigner, fille Gingko venue du fond des temps et des forêts, nous rappeler (même si Powers n'en dit mot) que les Grecs voyaient dans chaque arbre une nymphe, à lui attachée, mourant avec lui, que les noms des arbres en latin appartenaient au genre féminin ; qu'aussi bien le pin (quoique mot féminin) est associé, lui,  au mythe d'Athis, personnage masculin.




 Noyer du Brésil

Noyer du Brésil (castanha-do-pará / Bertholletia excelsa) : "Des Bertholletia produisant de véritables boulets de canon, cornes d'abondance remplies de noix'


Il y aurait beaucoup à dire aussi sur la construction des personnages eux-mêmes, sur l'importance des pères dans leur formation et leurs choix, sur l'absence des mères (celle de Neelay comme celle de Mimi sont tellement en arrière-plan qu'elles en sont presque effacées), et encore, et encore...
L'Arbre-monde
a toutes les qualités requises pour devenir un livre de chevet.

En guise de conclusion — provisoire :

"L'Arbre-monde est mon douzième roman publié. Par le passé, quand je finissais un livre, j'étais toujours prêt et excité pour partir sur un nouveau sujet — quelque chose de neuf et de différent de tout ce que j'avais écrit avant. Maintenant, j'ai juste envie de marcher, regarder, écouter, respirer et écrire le même livre, encore et encore, sous différents aspects et hauteurs, avec des personnages aussi vieux et aussi grands que je suis capable d'imaginer."  ("The Overstory is my twelfth published novel. In the past, when I finished a book, I was always ready and excited to go on to a new topic—something new and different from anything I’d written about before. Now I just want to walk, look, listen, breathe, and write this same book, again and again, from different aspects and elevations, with characters as old and large as I am able to imagine." Fin de l'interview accordée à Amy Brady, Chicago Review of books, 18 avril 2018.)





A lire
: Occasion de redécouvrir La Forêt perdue, Maurice Genevoix, 1967 (éd. de Jean Dufournet, GF, 2015)
Un an dans la vie d'une forêt, David G. Haskell (2012), traduit par Thierry Piélat, disponible en poche (coll. Libres Champs, 2016) pour redécouvrir que les grands naturalistes sont aussi de merveilleux écrivains.



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