Le Jour de la chouette, Leonardo Sciascia, 1961 / 1962

coquillage


L'écrivain

il est né le 8 janvier 1921 à Racalmuto à quelques 20 kilomètres au nord-est d'Agrigente. C'est encore une petite ville. Son père est comptable dans l'administration d'une mine de soufre.
En 1935, la famille déménage à Caltanissetta (chef-lieu de la région du même nom). il y fait ses études secondaires. C'est là qu'il connaît Vitaliano Brancati qui y enseignait.
Il lui doit la découverte de la littérature française, en particulier celle des philosophes du XVIIIe siècle. Il fait ses études à Palerme et en 1941 trouve un emploi à l'office du blé de Racalmuto. Et selon son aveu, il écrit déjà beaucoup : "Quand j'étais enfant j'aimais les cahiers, les plumes, les crayons, l'encre. Peut-être même que je la buvais..." confie-t-il dans le prière d'insérer du Jour de la chouette. En 1944, il se marie avec Maria Andronico, institutrice à Racalmuto. Le couple aura deux filles. En 1949, il obtient un poste d'instituteur, toujours à Racalmuto. Il commence à publier, surtout de la poésie.
En 1956, paraît son premier roman, Les Paroisses de Regalpetra. La même année, il est nommé à un bureau du ministère de l'Education à Caltanissetta. Il passe l'année scolaire 1957-58 à Rome, toujours au ministère de l'Education.
1961 : Le Jour de la chouette
1963 : Le Conseil d'Egypte, roman historique.
L'oeuvre de Sciascia se constitue ainsi de romans "policiers" (A chacun son dû, 1966 ; Le Contexte, 1971 ; Todo Modo, 1974) de romans historiques (Mort de l'inquisiteur, 1964 ; La Sorcière et le capitaine, 1986) mais aussi d'essais soient littéraires (Pirandello, Stendhal), soient politiques.
En 1967, il s'installe à Palerme. A partir de 1969, il écrit pour le Corriere della Sera. Il prend sa retraite en 1970, se consacre à l'écriture mais aussi à la politique. Il est élu, en 1975, au Conseil Municipal de Palerme sur la liste communiste mais démissionne deux ans après, en désaccord avec la politique du Parti qui prône une alliance avec la Démocratie chrétienne. Elu député en 1979 avec le Parti radical italien, il le reste jusqu'en 1983. C'est durant son mandat qu'il enquête sur l'assassinat d'Aldo Moro.
Au début des années 1980 se déclare le mal, un cancer de la moëlle osseuse, dont il va mourir en 1989.




Leonardo Sciascia, 1987

Leonardo Sciascia, 1987


Ce très grand écrivain a mené une vie discrète, modeste d'une certaine manière, tout en rencontrant un grand succès. Il a écrit pour le théâtre mais aussi pour le cinéma. Ses oeuvres ont souvent fourni des scénarios, par exemple celui d'Elio Petri (1967) à partir de A chacun son dû qui rétière en 1976 avec Todo Modo ; ou celui de Francesco Rossi, Cadavres exquis (1976) à partir du Contexte Toute sa vie, il fouillé l'histoire et le présent. de la Sicile pour tenter dans d'éclaircir les maux. Il a fait de son oeuvre une arme pour combattre l'oppression et l'injustice, sans jamais perdre de vue que l'oeuvre pour être efficace devait être la meilleure possible.
Bien des écrivains, dont Andrea Camilleri au premier chef, lui doivent leur inspiration.






couverture GF

Première de couverture de l'édition GF, 1986. La photo de Franco Zecchini est celle de l'abside de la cathédrale de Palerme.

Le roman

     Publié en italien en 1961, Il giorno della civetta est traduit en français en 1962 par Juliette Bertrand, pour Flammarion. Le livre est réédité en GF, en 1986, dans cette traduction revue et corrigée par Mario Fusco.
La forme est celle d'un roman policier. Le récit commence par un meurtre, dans une petite ville côtière non identifiée (le narrateur la désigne par S.), en Sicile, dans la région de Palerme  (puisque l'autobus s'y rend chargé de paysannes allant vendre leurs produits à la ville) sur lequel vont enquêter les carabiniers d'une autre ville (C. dans le texte) à la tête desquels officie le capitaine Bellodi, un étranger, puisqu'originaire de Parme.

Titre, épigrahe et postface (Note) de l'auteur

     Le titre est, à première vu bien étrange, car il y a, en principe, antinomie entre la chouette et le jour puisque l'oiseau est un nocturne. On pourrait certes se rappeler que la chouette est l'oiseau d'Athena supposé incarner la sagesse car elle voit dans l'obscurité, le jour de la chouette serait donc le jour, au sens de "célébration", celle des révélations, de la sagesse. Mais au début des années 1960, ce sens est bien peu répandu.
La chouette du titre se retrouve dans l'épigraphe empruntée à Shakespeare : "... Comme la chouette quand elle se montre le jour."
La phrase, tronquée, est bien tirée d'Henry VI, très exactement de la troisième partie de cette trilogie, scène 4, acte V. Elle est prononcée par un partisan du roi Henry VI, pour encourager ses troupes, avant la bataille qui va opposer son armée à celle d'Edouard qui s'est emparé du trône d'Angleterre.
La phrase complète est constituée de trois vers : "And he that will not fight for such hope, / Go home to bed and, like the owl by day, / If he arise, be mock'd and wonder'd at." ("Et celui qui ne veut pas combattre pour une telle espérance, / Qu'il rentre chez lui se coucher et, comme le hibou en plein jour, /Qu'il ne puisse se montrer sans suciter la honte, la risée." traduction Line Cottegnies, Pléiade, 2008)
Le titre est donc surdéterminé car d'une part il stigmatise ceux qui ne "combattraient pas pour cette espérance", dire la justice, mettre en lumière les rouages des usurpations de pouvoir, vaincre si possible, et dans le même temps la référence à la pièce de Shakespeare laisse peu de place à un tel espoir. Henry VI ne retrouvera pas son trône, et selon toute vraisemblance a été assassiné après la défaite de ses partisans. Le "jour de la chouette" pourrait bien être aussi celui de toutes les lâchetés.


Il dit donc en même temps le projet du roman et la certitude que l'adversaire a une telle puissance, appuyée sur toutes les ambitions, des plus petites aux plus vastes, que David n'a aucune chance de défaire vraiment Goliath, tout au plus peut-il jeter un peu de lumière sur ce qui a tout intérêt à rester dans l'ombre.
Et c'est peut-être déjà un pas vers plus de justice.
C'est bien dans ce sens que va la note finale où celui que le lecteur identifie à l'écrivain explique la nécessité que lui impose la réalité politique de l'Italie des années 1960. La Mafia et ses rouages socio-économiques sont si puissants qu'il n'est guère possible de l'affronter à visage découvert. Mais comme l'explique Sciascia dans la note finale du Contexte (1970), cette note est à attribuer au narrateur, et ses explications sont à prendre cum grano salis, un jeu visant à créditer la fiction qui précède.
La Mafia existe, certes ; ses rouages sont ceux que met à jour le roman, toutes proportions gardées, du village à la chambre des députés, comme le montreront, dans les années qui suivent, les diverses tentatives pour l'éradiquer. De la première commission anti-mafia qui voit le jour, en 1963, avec des résultats plus que modérés jusqu'à l' "opération mains propres" (Mani pulite) dans les années 1990.
La note permet aussi de comprendre le choix d'un récit où nombre de voix anonymes se font entendre. Au lieu de répondre à une nécessité d'auto-censure (ce que revendique officiellement le narrateur), ce choix conforte la fonction dénonciatrice du roman, ces voix, en effet, transforment un cas d'espèce en généralité dénonciatrice du pouvoir en tant que tel. Comme dans le Henry VI de Shakespeare, il n'est question que de ça : le pouvoir, l'obtenir et le garder.





Une rue de Racalmuto

Racalmuto, une rue qui pourrait être celle de la ville où officie le capitaine Bellodi : "Un vieux bourg avec des maisons badigeonnées de chaux, des montées très raides et des escaliers : en haut de chaque montée et de chaque escalier, il y a une vilaine église." (GF, p. 171)


l'intrigue :

     Un homme est assassiné au petit jour, au moment où il allait monter dans un autobus, dans la petite ville de S. C'est l'un des patrons d'une petite société de construction, Salvadore Colasberna. L'enquête est confiée aux carabiniers de C. à la tête desquels se trouve le capitaine Bellodi, "Emilien de Parme", un homme du nord. Il est assisté dans cette enquête de Sposito, précieux auxiliaire, en particulier parce qu'il est Sicilien, au fait des coutumes, des parlures autant que des silences de ses concitoyens.
L'enquête est complexe d'autant que Bellodi ne veut pas seulement un assassin, il veut le ou les commanditaire(s) du meurtre. Sur sa route vont se dresser des obstacles que le roman met en scène à travers des conversations d'anonymes :  "l'homme habillé de noir" / "l'homme blond", ou diverses "excellences" dans lesquelles le lecteur n'a pas de mal à identifier des députés, des juges, et autres autorités.
Sciascia construit son roman comme un film, en successions de séquences (17). L'histoire se déroule sur un laps de temps assez court, une semaine environ, en janvier, dans les années 1950, le souvenir de la guerre est encore proche, mais Giuseppe Pella étant "ministre" (p. 163), cela situerait la fiction en 57/58.
Le narrateur ne fait entrer son personnage principal que dans la séquence 3. Ensuite le récit alterne l'enquête de Bellodi, qui est pour l'essentiel construite de dialogues (les interrogatoires des témoins et/ou suspects), et les conversations anonymes qui en montrent les répercussions jusqu'à Rome  et à la chambre des députés (séquences 4 et 16).
Enquête et conversations anonymes mettent en évidence des réseaux criminels, ici liés à la construction civile (équipements, routes, bâtiments), d'un côté il s'agit d'extorquer le prix d'une "protection" aux entreprises intéressées par les adjudications et, de l'autre, de "pomper" la manne institutionnelle des investissements de l'Etat. Per exemple, "le financement d'une route complètement inutile, avec un tracé impossible". Bref, il est question du début à la fin des rouages de la Mafia, une organisation qui "d'après le gouvernement, n'existait que dans l'imagination des socialistes et des communistes." Mais tout cela, in fine, fait beaucoup d'argent comme le démontre la séquence 15. Et pour assurer ces lucratives entreprises, tout est bon, du meurtre à l'incrimination d'innocents.





olivier

Agrigente, l'olivier centenaire de la vallée des Temples

Les personnages

Le capitaine Bellodi : "jeune , de haute taille et le teint clair", "républicain par tradition familiale et par conviction", originaire de Parme, il n'est en poste à C. que depuis trois mois. Il a fait la guerre avec les partisans, il est soupçonné par tous, ses subordonnés comme les "grands" (mafieux ou autorités officielles), d'être un communiste, plus prompt à défendre les travailleurs qu'à protéger les exploiteurs.
Il a fait des études de droit, et choisi les carabiniers plutôt que le barreau pour faire respecter la loi "assurant la liberté et la justice", ce qu'il découvre être particulièrement difficile, non seulement en raison de tous ceux, souterrainement, qui ne veulent (pour autrui, s'entend) ni liberté, ni justice, mais encore parce que les justiciables ont eux-mêmes une vision particulièrement négative de la loi comme coercition (anecdote du chien méchant, séquence 13).
Le carabinier Sopisto : a reçu une formation de comptable. Discret, mais efficace, Sicilien.
Le brigadier Arturo Ferlisi : commande la section des carabiniers de S. Son nom n'apparaît que dans la dernière séquence, mais il est actif sur toute la durée de l'enquête. Peu enclin à comprendre les méthodes de son supérieur, mais enquêteur lui aussi efficace, capable de trouver les informations utiles. Finit muté, sur sa demande, à Ancone (sur la côte adriatique).
Calegoro Dibella dit "Parrinieddu" (petit prêtre) en raison de ses qualités d'orateur, joue (miné par la terreur) dans les deux camps, du côté mafia il est l'intermédiaire de prêts usuraires, du côté des carabiniers, il est indicateur.
Diego Marchica dit "Zicchinetta" ("c'est un jeu de hasard qu'on joue avec des cartes siciliennes"), criminel (séquence 7 pour son dossier), homme de main de la mafia. Violent et colérique, d'où possibilité de manipulation.


Rosario Pizzuco : personnage mielleux et fielleux. Sorte de "courrier" de la Mafia, il donne de "bons" conseils à ceux qui ne lui en demandent pas nécessairement... par charité chrétienne, s'entend.
Don Martino Arena : vieil homme considéré par la "vox populi" (des calomnies, naturellement !) comme "le chef de la mafia" (séquence 10). Dispose de revenus hors de proportion avec sa situation.
La veuve Nicolosi : seul personnage féminin du récit. Jeune, jolie.  La rumeur lui prête un amant. Inquiète de la disparition de son mari qui a eu lieu le jour même du premier meurtre. Fournit à son insu la piste nécessaire à étouffer l'affaire des trois meurtres, le crime passionnel.

Tous ces personnages, y compris les anonymes, évoluent dans un monde gouverné par la méfiance et le silence. Lorsque le crime a lieu, le matin du 16 janvier, tous les occupants de l'autobus disparaissent avant que les carabiniers puissent les interroger, le chauffeur et le receveur ne se rappellent plus rien, le marchand de gauffres a trois pas du cadavre n'a même pas entendu de coups de feu. Pour parvenir à franchir ce mur du silence, le capitaine Bellodi doit utiliser diverses "ruses", pourrait-on dire, consistant en mise en scènes diverses, en amenant ceux qui résistent sur des terrains où ils finissent par s'embourber, généralement parce que leurs réactions de colère leur font franchir des limites qu'ils ont cessé de voir.
Mais ce silence général dressé contre la loi a aussi pour revers les rumeurs généralisées, celles qui transitent par la boutique du coiffeur, par les lettres anonymes "personne ne parle, mais heureusement — je veux dire heureusement pour nous autres carabiniers — tout le monde écrit. On oublie de signer mais on écrit." (séquence 3), celles que propagent les surnoms généralisés (savoureuse discussion de la séquence 7), si bien que tout finit toujours par se savoir.
L'humour de l'écrivain fait le reste et sa documentation que fournit obligeamment Bellodi à un interlocuteur anonyme (qui pourrait être un prélat) faisant référence au livre d'un collègue (il était de fait général des carabiniers) sur la mafia. Il s'agit de Questa Mafia, écrit par Renato Candida et publié en 1956.  Renato Candida, en poste à Agrigente, et Sciascia se connaissaient et étaient même amis.





A découvrir
: un article de Sciascia publié dans Le Monde diplomatique, août 1979.
A lire : un article intéressant sur l'écriture de Sciascia : Gaël Prigent, "Roman policier ou roman politique : le polar selon Sciascia", 2012.



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