Je suis un chat, Natsume Sôseki, 1905-06 / 1978

coquillage


Je suis un chat est le premier roman de Natsume Sôseki. Il paraît dans la revue Hototogisu (fondée par le poète Masaoka Shiki, mort en 1902) dirigée par le poète Takahama Kyoshi, à la fois ami du fondateur et de l'écrivain, pour lequel le premier chapitre avait été écrit. A la suite de son succès, le poète lui demande de fournir d'autres chapitres. Sôseki en écrira donc onze, entre janvier 1905 et août 1906.
Le livre n'est traduit en français que tardivement. Il faut attendre 1978 pour que Jean Folley signe sa traduction pour la collection "Connaissance de l'orient", série japonaise, publiée sous le double signe de Gallimard et de l'UNESCO.



L'auteur

     Il est né le 9 février 1867 à Tokyo qui s'appelait encore Edo (le changement de nom intervient en octobre 1868). Un certain nombre de biographes soulignent une enfance complexe. Né Natsume Kinnosuke, sixième enfant de sa famille, il est adopté, à l'âge d'un an, par un couple sans enfant avec lequel il grandit jusqu'à l'âge de 9 ans. Le couple ayant divorcé, il revient dans sa famille naturelle et semble avoir eu des rapports difficiles avec son père.
L'adolescent est attiré par la littérature mais la famille ne voit pas là grand avenir, il est donc renvoyé à des études sérieuses et s'inscrit à l'université de Tokyo, en 1884, pour étudier l'architecture. Il apprend aussi l'anglais dont il juge qu'il pourrait avoir son utilité dans sa future profession.
Mais en 1887, il fait la connaissance de Masaoka Shiki, un jeune poète (ils ont exactement le même âge), dont l'amitié le fortifie dans ses premières amours. Pour ses premiers poèmes, il choisit comme nom de plume "Sôseki". C'est un nom de lettré, puisé dans la littérature chinoise. Il abandonne l'architecture et suit, à partir de 1890, des études d'anglais. Il est diplômé en 1893. Il écrit et enseigne l'anglais dans diverses écoles ; il se marie en 1896. En 1900, il est envoyé en Angleterre, mais la bourse octroyée par le gouvernement est parcimonieuse et il ne peut entrer dans les universités prestigieuses. Il s'inscrit donc à Londres, à l'UCL (University College of London). Il va passer deux années en exil au sens où il souffre de sa pauvreté, de solitude, au bord de la dépression selon ses amis, ce qui ne l'empêchera pas d'acquérir une excellente connaissance de la littérature anglaise avec une préférence pour les satiristes tels Swift ou Sterne.
De retour au Japon, en 1903, il est nommé à l'Université de Tokyo. Il y enseigne la littérature anglaise autant que la théorie littéraire, mais finalement il démissionne, en 1907, pour travailler dans un grand quotidien japonais, Asahi Shimbun (Journal du Soleil levant). C'est là qu'il publie la plupart de ses textes.
Poète et romancier, Sôseki est aussi essayiste. A partir de 1907, et jusqu'à sa mort (il laisse un manuscrit inachevé), il publie à peu près un livre par an.
A partir de 1910, il souffre d'un ulcère à l'estomac. Malgré diverses hospitalisations, sa santé continue de se détériorer et il s'éteint le 9 décembre 1916, il a 49 ans.



portrait de Natsume Soseki, 1912
Natsume Sôseki, 1912.






Tokyo

Une rue de Tokyo en 1905


L'ère Meiji (Gouvernement éclairé)

Le Japon a longtemps vécu dans un isolement volontaire, en défendant farouchement son accès. Toutefois, l'expansionnisme occidental et ses canonnières vont l'obliger à s'ouvrir lorsque la marine étasunienne menace de bombarder le port d'Edo (aujourd'hui Tokyo). Il s'agit de changer et de changer vite pour éviter le sort de la Chine, autrement dit devenir la proie de l'Occident. Le Japon va sortir du féodalisme à marche forcée. Le gouvernant effectif, le Shogun, se démet de ses fonctions en 1867 en remettant le pouvoir aux mains du tout jeune empereur (il a quinze ans) en 1867, d'où la formule "restauration". Celui-ci, Mutsuhito, choisit pour nom de règne "Meiji Tenno" — Gouvernement éclairé. Il déplace sa capitale de Kyoto à Edo qui prend le nouveau nom de Tokyo, capitale de l'est.
La nouvelle ère débute officiellement le 9 novembre 1867. L'objectif est de moderniser le pays en empruntant aux Occidentaux leurs savoirs et leurs techniques.
En 1871, les hiérarchies féodales sont abolies et l'ordre de samouraïs supprimé. Nombre d'entre eux se convertiront en hommes d'affaires.
En 1873, le pays abandonne le calendrier lunaire pour adopter le calendrier grégorien.
En 1877, est créée l'Université de Tokyo
En 1889, le pays se dote d'une constitution. Il sera gouverné par deux chambres élues, chapeautées par l'empereur.
La victoire du Japon sur la Russie en 1905 marque la réussite de ce programme. Commence alors l'expansion territoriale du Japon qui n'a plus rien à envier aux Occidentaux en terme de visée colonialiste.
L'ère se clôt à la mort de l'empereur en 1912. Elle aura changé la vie des Japonais mais aussi fait connaître le Japon au monde extérieur. C'est durant cette période qu'en France, le "japonisme" devient une mode, mais aussi une source d'influence picturale, voire poétique (cf. Heredia, "Le samouraï", "Le daïmio").





Watanabe Kazan

Watanabe Kazan  (1793-1841)

Le récit

"Je suis un chat" est à la fois le titre du récit et son incipit : "Je suis un chat. Je n'ai pas encore de nom."
Le livre est constitué de 11 chapitres. Il n'a pas exactement la continuité d'un roman, encore qu'à partir du deuxième chapitre, le thème du mariage d'un des personnages apparaisse comme un fil rouge. Il s'agit plutôt, dans chacun de ces chapitres, de "regarder" un moment de la vie des humains, voire éventuellement de celle des chats. C'est un monde ordinaire, prosaïque qui est présenté avec des problèmes quotidiens, s'habiller, se nourrir, se défendre des voisins envahissants, discuter avec des amis, mais chacun de ces petits "tableaux" s'offre aussi à la réflexion : modernité et tradition, relations masculin-féminin, mariage, vie de couple, poétique (la majorité des personnages sont des écrivains professionnels ou occasionnels).
Quoique le récit ait été construit au fur et à mesure de sa publication après un premier texte qui, au départ, n'était pas destiné à se continuer, Sôseki lui a donné unne véritable structure : les personnages apparaissent au gré des chapitres et des sujets traités mais se retrouvent tous (moins un) dans le dernier chapitre pour une manière de bilan avant de se retirer : "Tout le monde se dirige vers la sortie et bientôt la pièce devient aussi vide et triste qu'une salle de spectacles-bouffes après la représentation."
Par ailleurs, les chapitres tiennent compte du passage du temps, puisque le deuxième est consacré au nouvel an (en Asie la fête du printemps) et aux jours qui le suivent et le dernier en automne. Le narrateur ne manque jamais de préciser l'époque de l'année où ce qu'il rapporte s'est passé.

Le narrateur

Le narrateur est donc un chat, et c'est son point de vue sur le monde et les hommes que va découvrir le lecteur.
Arraché brutalement à sa mère et son lieu de naissance, "un endroit sombre et humide", il se retrouve abandonné dans "un fourré de bambous nains" et comme il a froid et faim, il finit, à force de s'obstiner, par se faire accepter dans une maison. Il se décrit ainsi "Comme les chats persans, j'ai une fourrure gris clair avec un peu de jaune et tachée de laque."
Dans la maison qui l'accueille, il va découvrir le monde des humains et se découvrir, en quelque sorte, philosophe, puisqu'observateur et analyste, son sujet d'étude étant "l'homme" dont la première rencontre lui a donné "le sentiment que c'était une chose bien étrange" et, ajoute-t-il, "sentiment que je garde encore maintenant". Tombé dans un milieu intellectuel, il en prend à la fois les qualités dont une érudition, parfois à la limite du pédantisme, et les défauts ou les tics.
Son expérience est contemporaine (il est souvent question de la guerre russo-japonaise), il raconte donc un monde en pleine transformation, et quoique limité dans l'espace : quelques maisons dans un quartier autour de celle de son maître qu'il baptise du nom pompeux, donc ironique, de "Repaire du dragon couché" (chapitre 8), ce microcosme peut à bon droit se dire le reflet du macrocosme puisque l'on y rencontre toutes sortes de personnages, représentatifs des groupes divers composant la société, y compris des hommes d'affaires, un cambrioleur et des policiers. Comme son maître d'adoption est un professeur, les personnages essentiels gravitant dans la maison sont ce que nous appellerions des "intellectuels".




Hishida Shunsō

Hishida Shunsō (1874-1911), Kuroki Neko (le chat noir), 1910.

"C'était un véritable chat noir. Le soleil qui avait franchi le midi jetait sur lui des rayons transparents et  des flammes minuscules semblaient jaillir de sa souple fourrure brillante." Ainsi apparaît Kuro, le chat du voisin voiturier, aux yeux de celui qui n'est encore qu'un chaton.

Pourquoi un chat ? Peut-être parce qu'il était souvent le sujet des estampes, à la fois en tant que tel, ou pour représenter les activités humaines, comme le faisait volontiers Utagawa Kuniyoshi ; peut-être parce que Sôseki aimait les chats ; peut-être ironiquement parce qu'il existe au Japon un porte bonheur qui représente un chat assis avec une patte levée, supposé apporter prospérité et bonheur à celui qui le reçoit, or notre chat anonyme n'apporte rien de tel à son maître plutôt pauvre, misanthrope, atrabilaire, en butte à l'hostilité de ses voisins, qui trouve même le moyen d'être cambriolé.
Mais comme il s'agit d'un chat lettré, lui-même fournit des références à son existence, celles de divers chats littéraires (Nekomata, vieux chat rusé à la queue fourchue, héros de nombreuses histoires ; les chats du conteur Momokawa Joen, voire celui du poète anglais Thomas Gray, évocation que justifiera la fin inattendue des récits dont le chat est l'auteur ; sans oublier, tout à la fin, la découverte de l'existence du chat Murr d'Hoffmann).
Observateur aussi doué du monde des humains que de celui des chats, il note aussi avec précision ses propres comportements, ses aventures lorsqu'il tente de manger un mochi (gâteau à base de riz gluant), son combat contre les souris de la cuisine une nuit, sa manière de se glisser dans les maisons voisines, etc. Toutes ces évocations sont particulièrement réussies .
Narrateur, le chat est aussi le personnage principal du récit. Il est loisible de voir en lui un autoportrait de l'artiste. Le chat est curieux, observateur nous l'avons dit, impartial d'une certaine manière car, contrairement aux personnages humains qu'il regarde, il n'a aucun parti pris, sauf à l'encontre de la bonne de la maison, O-San, à laquelle il ne pardonne pas d'avoir essayé de le chasser quand il était un chaton affamé. Alors que les personnages de l'histoire sont souvent misogynes, il rappelle que sa maîtresse fait tout dans la maison et que, non seulement elle n'en est pas remerciée, mais que son mari lui refuse les quelques plaisirs qu'elle pourrait avoir.
Il est presque aussi cultivé que son maître, et tout aussi misanthrope que lui. Sa perception des humains n'est guère indulgente, mais souvent irrésistiblement drôle, par exemple, lorsqu'il justifie l'utilisation de vêtements permettant de ne pas mourir de froid : "Et comme il n'est pas intéressant de mourir, on met des vêtements." ; mais les vêtements sont bien plus utiles pour se distinguer, et cette réflexion lui permet d'aboutir à cette conclusion: " De même que la nature a horreur du vide, l'homme a horreur de l'égalité." Les hommes sont à ses yeux des êtres violents et illogiques, certains n'hésitant pas d'ailleurs à menacer de le transformer en ragoût (enfin l'équivalent japonais).
Il rapporte avec force détails, les conversations de son maître et de ses amis, les poèmes qu'ils se récitent, les lettres qu'ils s'écrivent, et même des passages du journal intime de son maître.
Les autres personnages
     Les personnages suivants appartiennent à la même génération. Ils sont diplômés, pour les hommes, depuis une dizaine d'années et dans la vie active.
Le maître (Chinno Kushami) : marié, trois enfants en bas âge (des filles). Professeur d'anglais dans une école secondaire.
Son épouse : elle n'a pas de nom, mais elle est très présente, participe parfois des conversations malgré son manque d'instruction souligné par son mari, mais aussi par elle-même. Comme les autres personnages, elle a un pied dans la tradition (elle ne va pas au théâtre parce que son mari ne veut pas l'accompagner, elle se tient le plus souvent à l'abri des regards masculins) et un pied dans la modernité, en affirmant son droit à dire ce qu'elle pense.
O-San : la domestique de la maison. Le chat la déteste et en fait un portrait caricatural (chap. 9) "créature mafflue et boursouflée".
Meitei : célibataire, "l'esthète à lunettes" porte des lunettes à monture dorée, se délecte à fournir de fausses informations qui piègent l'ignorance, se gausse aussi bien de l'imitation inconditionnelle de l'occident (cf. L'art de vomir des Romains, chap. 2) que du traditionnalisme japonais (cf. le goût du suicide esthétique, la pendaison dans un bois de pins précis, chap. 2)
Suzuki Tojuro : a été le condisciple de Meitei et de Kushami (du temps de leurs études), a fait du droit, est devenu homme d'affaires, est parti en province dix ans plus tôt, vêtu à l'occidentale. Travaille maintenant à Tokyo.
Yagi Dokusen : le "philosophe ""à barbiche de chèvre". Adepte dans la philosophie Zen.
   
     Les plus jeunes dont certains ont été les élèves de Kushami (leurs liens avec lui prouvent qu'il n'est pas aussi détestable que le chat se plaît à le rappeler) :
Mizushima Kangetsu  : le préféré, physicien. Kushami rêve de le voir défendre sa thèse. Ses sujets de recherche paraissant plus farfelus les uns que les autres. Peut-être amoureux ou peut être pas de Tomiko Kaneda, fille d'un homme d'affaires voisin ; Meitei la surnomme "chèque à patte". Le chat le trouve séduisant.
Tatara Sampei : conseille à son ancien professeur d'entrer dans les affaires, ce qu'il va faire lui-même.
Ochi Tofu  : ami de Kangetsu, appartient à une société littéraire, peut apparaître comme un rival de son ami puisqu'il dédie son recueil de poèmes à Tomiko Kaneda.

La famille Kaneda dont le personnage le plus important est l'épouse que le chat surnomme "Hanako" en raison d'un nez particulièrement remarquable. Le père est un homme d'affaire qui a réussi. La famille  a l'intention de marier sa fille, Tomiko, à Kangetsu, s'il obtient son titre de docteur. Si Suzuki Tojuro n'est guère ridiculisé, la famille Kaneda est un concentré des travers des parvenus : grossiéreté, agressivité, ostentation. Un mari savant pour leur fille, c'est un peu l'équivalent d'un titre de noblesse pour la bourgeoisie d'argent du XIXe siècle en France.


Conclusion :
     Le récit est profondément séduisant pour diverses raisons. Il est d'abord dépaysant car ces petites aventures, celles du chat comme celles des humains, se déroulent dans un environnement exotique pour un lecteur français ; la nourriture, les habitudes de table, la maison de Kushumi, le bain public (désopilant passage), les écoliers, les vêtements, même les plantes du jardin fournissent les éléments d'un voyage au loin. Il est ensuite d'une irrésistible drôlerie car le chat ne manque pas d'humour et les situations sont toujours cocasses même si, à la réflexion, elles dévoilent un sérieux fond de tristesse.
Car ces vignettes écrites au début du XXe siècle dans une société en mutation accélérée ne sont pas sans évoquer la période que nous vivons. Il n'y a pas si loin, finalement, du monde de ces Japonais au nôtre. La transformation du monde, l'accélération des techniques, le mal être qui en découle, avec cette impression que tout va trop vite, que le monde moderne fait perdre des choses considérées comme essentielles, portant souvent au pessimisme, "tout cela va mal finir" est un sentiment que nous pouvons partager avec Kushami et son chat.
De plus, tous ces personnages, Kushami en particulier, cherchent à comprendre le monde où ils vivent en faisant souvent appel à la littérature (la littérature chinoise classique, mais aussi les littératures européennes, et pour un lecteur français découvrir Balzac, Hugo, Musset ou Mérimée au détour d'une page est une amusante surprise), cherchent aussi à définir un mode de vie leur permettant d'affronter les mutations.
Si le chat apparaît comme une projection de l'auteur, une réponse possible, celle de l'adaptation, de l'entêtement à persévérer dans son être qui le rapprochent, d'une certaine manière, du philosophe Yagi  Dokusen ; Chinno Kushami, le maître du chat, professeur d'anglais (comme son auteur) en est une aussi. Le double autoportrait de l'artiste en animal "sage" et en homme bien loin de l'être, emporté, colérique, insatisfait de tout et néanmoins toujours en quête, toujours en attente, cherchant dans l'art (la peinture, la poésie), dans la méditation, une solution à son mal-être, n'est pas le moindre des centres d'intérêt de ce récit.
Lire Je suis un chat, c'est avoir aussitôt envie de le relire tant cet univers est fascinant.




A écouter
: Une vie, une oeuvre, consacrée à l'écrivain,  France culture, 12 octobre 2003, "D'un Japon clair-obscur", rappel du titre du dernier roman, inachevé, de Sôseki.
A lire : un article de Jean Folley, traducteur du roman, sur La République des lettres.
Un article de Dan Fujiwara dans Les Cahiers de Framespa (2011) : "La naissance d'un écrivain national".



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