23 janvier 1783 : Henri Beyle dit STENDHAL

coquillage



A propos de Stendhal, voir aussi sur ce site
: 1. Une présentation du Rouge et le noir, 1830 ; 2. La réponse à l'article de Balzac sur La Chartreuse de Parme.





Fils de Chérubin Beyle (qu'il n'aimera jamais) et d'Henriette Gagnon, décédée lorsqu'il a sept ans, Henri-Marie Beyle a deux soeurs, Pauline née en 1786 et Zénaïde-Caroline née en 1788. De sa naissance à 1799, il vit à Grenoble dont la Vie d'Henri Brulard rapporte ceci:


  
  Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Gr[enoble] me fait horreur ; non, horreur est trop noble, mal au coeur.
     Grenoble est pour moi comme le souvenir d'une abominable indigestion ; il n'y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux : voilà Grenoble pour moi.

chapitre IX, Oeuvres intimes II, Pléiade, 1982, p. 620




Son grand-père maternel, Henri Gagnon, médecin, joue un grand rôle dans son enfance, compensant le sentiment de détestation qu'il éprouve envers son père et le précepteur qu'il lui impose, et lui faisant découvrir la littérature.
Stendhal gardera le souvenir d'une enfance malheureuse :



[...] Cet âge a été pour moi une époque continue de malheur, et de haine, et de désirs de vengance toujours impuissants. Tout mon malheur peut se résumer en deux mots : jamais on ne m'a permis de parler à un enfant de mon âge. Et mes parents*, s'ennuyant beaucoup par suite de leur séparation de toute société**, m'honoraient d'une attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie si gaie pour les autres enfants, j'étais méchant, sombre, déraisonnable, esclave en un mot, dans le pire sens du mot, et peu à peu je pris les sentiments de cet état.

* il s'agit de son père et de  ses tantes.
** après la mort d'Henriette Gagnon en 1790

Chapitre IX, Vie d'Henry Brulard, Oeuvres Intimes II, Pléiade 1982, pp. 623-624


 



Stendhal

Portrait de Stendhal (début 1840) , Olaf Sodermark
Musée de Versailles.
Stendhal, qui avait apprécié ce portrait, s'y trouvait "l'air d'un homme d'esprit de la société".
Balzac le dépeint ainsi dans son article sur La Chartreuse : "Il a un beau front, l'oeil vif et perçant, la bouche sardonique ; enfin, il a tout à fait la physionomie de son talent."


En 1796, il entre à l'Ecole centrale de Grenoble. Et, en 1799, sous prétexte de préparer Polytechnique, il part à Paris.
C'est la liberté, enfin. Ses cousins Daru, Martial et Pierre, le prennent avec eux. En 1800, il quitte avec eux la France pour l'Italie, à la suite de Bonaparte. Il entre dans Milan le 10 juin et devient  sous-lieutenant de cavalerie en septembre. Il rencontre Angela Pietragrua, première des Italiennes dont il tombe régulièrement amoureux fou. Mais c'est aussi le début d'un amour passionné pour l'Italie, ses paysages, sa musique, sa peinture, qui ne se démentira jamais.
En 1801, il est de retour à Paris. Jusqu'en 1806, il voyage, courtise des comédiennes avec plus ou moins de succès, fait des rêves de fortune, puis finalement accepte du travail et suit Martial et Pierre Daru, intendants de l'armée impériale en Allemagne. A Berlin, il est officiellement nommé adjoint provisoire aux Commissaires des guerres. Il ne revient à Paris qu'en 1810 pour être nommé Auditeur au Conseil d'Etat puis Inspecteur général du mobilier de la Couronne. Après un rapide séjour à Milan, en 1811, il repart avec l'armée napoléonienne, en 1812, direction la Russie. Il en reviendra, ce qui est déjà un exploit, occupe diverses petites fonctions puis, au retour des Bourbons, se retrouve sans rien.

Le séjour milanais (1814 - 1821)

Il décide de retourner à Milan, en 1814, où il reprend sa liaison avec Angela qui oscille entre brouilles et réconciliations jusqu'à la rupture définitive en 1815.
Pour oublier ses déceptions d'ambitieux, il écrit des livres sur la musique : Haydn, Mozart, Métastase qu'il publie, en 1815, sous le pseudonyme de Louis-Alexandre-César Bombet. En 1817, il publie une Histoire de la peinture en Italie, quasi anonyme puisque signé MBAA. Le texte est dédié aux "happy few" et, aux yeux de Tomasi de Lampedusa, ce livre fait date parce que "Pour la première fois en Europe, l'histoire de l'art n'est plus considérée comme une chose en soi, étrangère au cours des événements contemporains, mais pour ce qu'elle est vraiment, une fraction de l'histoire politique, de l'histoire des moeurs, un produit conditionné par les conjonctures sociales et climatiques." (Stendhal, éd. Allia, 2002, p. 29). C'est la même année qu'est publié Rome, Naples et Florence sous le pseudonyme qui va le rendre célèbre : Stendhal (sans doute emprunté à la ville natale de Winckelmann — historien de l'art, 1717-1768 —, Stendal, près de Brunschwig en Allemagne ; le h ajouté venant peut-être y inscrire l'initiale du prénom). Cette première oeuvre proprement stendhalienne, Tomasi de Lampedusa l'a dit "Oeuvre d'un connaisseur déjà profond du coeur humain, toujours compris comme variante de son propre coeur, d'un hypersensible observateur de l'ambiance, oeuvre d'un écrivain que la désillusion a déjà poussé vers une conception ironique, écrite avec une prestigieuse rapidité et un brio jamais vulgaire, ce livre est la première grande "réussite" de l'auteur, sa première production de parfait "improvisateur" (p. 42).
Stendhal a et aura toute sa vie un goût irrépressible du pseudonyme (on lui en connaît 29, ce qui est nettement inférieur à Voltaire qui en a utilisé jusqu'à 175) ; en 1850, dans un article qui est une sorte d'hommage funéraire, intitulé HB, et tiré à 25 exemplaires, Prosper Mérimée, qui était son ami (ils s'étaient rencontrés en 1822), l'explique par les années impériales, mais on pourrait l'expliquer aussi par le refus du nom paternel, comme pour Voltaire :



La police de l'Empire pénétrait partout, à ce qu'on prétend ; et Fouché savait tout ce qui se disait dans les salons de Paris. Beyle était persuadé que cet espionnage gigantesque avait conservé tout son pouvoir occulte. Aussi, il n'est sorte de précautions dont il ne s'entourât pour les actions les plus indifférentes.
Jamais il n'écrivait une lettre sans la signer d'un nom supposé : César, Bombet, Cotonet, etc. Il datait ses lettres d'Abeille, au lieu de Civita-Vecchia, et souvent les commençait par une telle phrase: "J'ai reçu vos soies grèges, et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement." Tous ses amis avaient leur nom de guerre, et jamais il ne les appelait d'une autre façon. Personne n'a su exactement quelles gens il voyait, quels livres il avait écrits, quels voyages il avait faits.



En 1818, il a rencontré Matilde Dombrowski (Métilde) à Milan dont il est tombé éperdument amoureux.
C'est dans les années 1819-20 qu'il rédige De l'amour, publié en 1822, après son expulsion d'Italie par les Autrichiens, qui le soupçonnent d'être un Carbonaro.

Paris (1821-1830)

S'il revient à Paris, ce n'est guère pour y rester. Il continue à voyager, en particulier en Angleterre où il collabore à diverses revues (New Monthly Magazine, London magazine, et d'autres), fréquente les salons à Paris, dont celui de Delécluze (Etienne-Jean, dessinateur, 1781- 1863) et, en 1823, publie le premier pamphlet romantique, Racine et Shakespeare. En 1825, il en publiera un second, toujours sous le même titre.  Delécluze écrit ce commentaire dans son Journal en 1824 : "Nous sommes à une époque de transition, répondit Beyle... Attendez donc que les moeurs constitutionnelles et la littérature romantique aient modifié nos goûts, nos habitudes, et vous verrez ce qui arrivera !" Un rire général fut l'accueil que l'on fit à la prédiction du professeur romantique." Notons que le "professeur romantique" n'allait pas tarder à avoir raison.
Déjà en 1817, à Milan, Stendhal avait participé à la polémique déclenchée par la traduction du Cours de littérature dramatique de Schlegel et rédigé un texte (resté inédit jusqu'en 1854) intitulé:  "Qu’est-ce que le romanticisme ?" Les idées que défend Stendhal sur le romantisme ressemblent à celles que les  jeunes Allemands défendent depuis la fin du XVIIIe siècle : il faut une littérature nationale, une littérature moderne qui parle de son temps au jeune public de ce temps. Foin des Grecs, des Romains et des "classiques". Il n'y a rien à imiter et tout à inventer, raison pour laquelle Shakespeare leur sert à tous de drapeau. Ce sont les mêmes arguments que l'on retrouve dans la préface de Cromwell de Hugo. Mais Stendhal ne se reconnaît pas exactement dans le romantisme triomphant des années trente, celui qui se penchait avec passion sur le Moyen-Age, qui avait pour chefs de file Lamartine et Hugo. Pourtant dans le même mouvement, il a contribué à le faire, à l'orienter vers le libéralisme, pour certains vers le républicanisme, alors que le mouvement avait commencé avec de jeunes écrivains royalistes, voire réactionnaires, et fiers de l'être.
En 1823, il fait un voyage en Italie : Gènes, Livourne, Florence, Rome, Bologne, puis Parme.
A Paris, il collabore à divers journaux et revues, publie Armance en 1827, son premier roman ; Promenades dans Rome en 1829 et la première des nouvelles de ce qui deviendra Chroniques italiennes, Vanina Vanini. Il fait un deuxième voyage en Italie, en 1827 et la révolution de 1830 le trouve à Paris fort démuni. Mais deux évenéments heureux se produisent : Une jeune fille, Giulia Rinieri, elle  a 20 ans, lui déclare son amour, et le changement de régime lui donnera un poste de Consul à Trieste. Le Rouge et le noir est publié. Mais ces bonheurs sont quelque peu traversés : le tuteur de Giulia refuse la demande en mariage de Stendhal, les Autrichiens ne veulent pas de lui à Trieste et le roman rencontre plus d'échos négatifs que positifs.

Civita-Vecchia (1830 - 1841)

Mais le poste de Trieste devient un poste à Civita-Vecchia (à 80 km environ, au nord-ouest, de Rome, sur la côte). Si c'est sa résidence officielle, il est plus souvent à Rome ou en voyage, y compris en France où un congé de trois mois en 1836 se transforme en congé de trois ans. Il continue à écrire et reçoit même la légion d'honneur, en 1835, au titre d'homme de lettres. Ces années sont celles de ses productions les plus importantes : il travaille aux Chroniques italiennes, rédige les Souvenirs d'égotisme, en 1834, et  commence Lucien Leuwen; en 1835, il entame la Vie d'Henri Brûlard. Quoique Giulia ait épousé un cousin en 1832, il continue de la voir régulièrement. En 1838, paraissent les Mémoires d'un touriste et en 1839, au moment où il rejoint son poste à Civitavecchia, La Chartreuse de Parme.
Les réactions ne seront pas plus enthousiastes que pour Le Rouge et le noir, à l'exception de Balzac qui rédige un très long article, publié dans La Vie Parisienne, le 25 septembre 1840, dans lequel il loue fortement Stendhal qu'il interprète politiquement, en s'appuyant sur les trois lectures qu'il vient de faire du roman, mais où il critique le style trop abrupt de l'auteur, lequel s'en justifiera dans une réponse qui vaut au lecteur actuel de savoir comment il travaillait.



M. Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, est, selon moi, l'un des maîtres les plus distingués de la littérature des idées [...]
Cette Ecole, à laquelle nous devons déjà de beaux ouvrages, se recommande par l'abondance des faits, par sa sobriété d'images, par la concision, par la netteté, par la petite phrase de Voltaire, par une façon de conter qu'a eue le dix-huitième siècle, par le sentiment du comique surtout.  M. Beyle et M. Mérimée, malgré leur profond sérieux, ont je ne sais quoi d'ironique et de narquois dans la manière avec laquelle ils posent les faits. Chez eux, le comique est contenu. C'est le feu dans le caillou.
[...]
M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre. Il a produit à l'âge où les hommes trouvent rarement des sujets grandioses et après avoir écrit une vingtaine de volumes extrêmement  spirituels, une oeuvre qui ne peut être appréciée que par les âmes et par les gens vraiment supérieurs. Enfin, il a écrit le Prince moderne*, le roman que Machiavel écrirait, s'il vivait banni de l'Italie au dix-neuvième siècle.

* Il s'agit pour Balzac de La Chartreuse de Parme.



En mars 1841, Stendhal, a une attaque d'apoplexie. Il s'en remet, voyage encore un peu, puis demande un congé qu'il vient passer à Paris où il meurt, d'une autre attaque, juste un an après la première, le 23 mars 1842. Il a 59 ans.

D'une certaine manière, Stendhal avait raison. Il a fallu du temps à ses oeuvres pour construire leur public. Celui des années 1830 n'était pas prêt pour une écriture qui bouleversait toutes ses attentes:



La narration stendhalienne juxtapose sans paliers, et nerveusement, le récit d'événements vus de l'extérieur, les événements intérieurs d'un (ou de plusieurs) protagonistes, les conséquences psycho-physiologiques de ces événements, la description (brève) des lieux et des objets, le commentaire de l'écrivain lui-même. Il ramasse en un seul mouvement, un nombre incroyable de perceptions, de sentiments, d'observations. Puis il décontracte son souffle, et saute. Un roman de Stendhal est écrit à l'inverse de la façon dont écrivaient neuf sur dix des grands romanciers qui l'ont précédé. Le récit progresse autant par ce qui est dit que par ce qui est escamoté.
[...]
Alors que Stendhal étonnait ses premiers lecteurs par son audace, la richesse d'appréhension de son style, la couleur violente de sa prose, il savait parfaitement, lui, que son art était celui du choix et du renoncement à tout dire. Que ce style dont la puissance concrète frappait de stupeur ceux qui s'y heurtaient, demeurait en réalité un chef-d'oeuvre d'abstraction. Stendhal n'écrit pas en cherchant à imposer une image au lecteur, il cherche simplement à exciter son imagination, à suggérer, à mettre en marche l'esprit de cette victime consentante qu'est l'amateur de roman.

Claude Roy, Stendhal par lui-même, Seuil, 1958



Les trouvailles stylistiques de Stendhal, en particulier les glissements de focalisation qui ont tant fasciné ses lecteurs de l'avenir, et Flaubert en a tiré grand profit, ont été adoptées par les écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle mais il n'a eu que deux grands épigones, au XXe siècle : Giono et Tomasi de Lampedusa, Le Hussard sur le toit et Le Guépard sont deux chefs-d'oeuvre dignes de lui, qui n'auraient peut-être pas existé sans lui, tout en étant autres que lui.



A visiter : un site consacré à Stendhal, Armance.
 A découvrir : le dossier consacré à Stendhal sur le site Lectura + (Portail du patrimoine écrit et graphique en Auvergne-Rhône-Alpes)


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