LE GUEPARD, Tomasi di Lampedusa, 1958
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A propos du Guépard sur ce site : 1. notes pour la lecture du texte : page 1 ; page 2 - 2. Le narrateur du roman - 3. Les personnages - 4. Un extrait des Princes de Francalanza, Federico de Roberto, 1894 |
Le Guépard est un peu plus qu'un très beau livre, c'est un des grands romans de ce siècle, une des grands romans de toujours, et peut-être (comme on pourrait le dire pour le roman français d'un roman de Stendhal, et pour le roman russe d'un roman de Tolstoï) le seul roman italien. (Louis Aragon) | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Giuseppe Tomasi, prince di Lampedusa En
1958, dans la préface au Guépard,
Giorgio Bassani le décrira, tel qu'il était en
1954: "[...] grand, corpulent, taciturne, son visage avait cette
pâleur grisâtre qui envahit parfois la peau sombre
des méridionaux. A son pardessus soigneusement
boutonné, à son chapeau abaissé sur
les yeux, à la canne noueuse sur laquelle il s'appuyait
pesamment en marchant, on l'aurait pris à
première vue pour un général en
retraite ou quelqu'un de ce genre."
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L'oeuvre[les références à l'oeuvre renvoient à l'édition Seuil, 2007, traduction Jean-Paul Managano]Le TitreIl gattopardo, Le Guépard.
Le terme est ambivalent, pouvant à la fois désigner le blason de la famille Salina, par métonymie la famille et la lignée, et, par métaphore, le personnage principal, le prince de Salina lui-même. En héraldique, il n'existe pas de guépard, mais des lions et des léopards, qui ne sont qu'une même image : le lion est présenté de profil, et la même bête présentée de face est dite léopard. Ces deux animaux, qui n'en sont donc qu'un, représentent 15% des blasons européens ; ils peuvent être dressés sur leurs pattes arrières, ils sont dits alors "rampants" ou à quatre pattes, avec une patte levée, et ils sont dits "passants (1899 : "Lorsque le léopard est représenté rampant, c'est-à-dire levé et dans l'attitude ordinaire du lion, on le dit lionné, mais sa tête doit toujours être présentée de face. Cf. glossaire, dictionnaire héraldique). Le blason de la famille Tomasi était aussi un "léopard lionné". Le blason de la famille des Salina apparaît dans le roman sous forme d'un "guépard dansant" (il s'agit donc d'une version littéraire du "léopard rampant") sur le couvercle d'une énorme soupière (p. 22), avant d'être, à plusieurs reprises, l'animal auquel s'identifie le Prince lui-même, et auquel l'identifient les autres personnages (cf. p. 69 : les paysans de Donnafugata ou le narrateur, dès le début du roman, la main du Prince étant le plus souvent "patte"). Les connotations du mot guépard soulignent sa dimension de prédateur (c'est un félin perçu comme plus félin que les autres), son élégance, renforcée par l'adjectif "dansant" qui en fait l'antithèse parfaite des "chacals", voire "hyènes" (p. 211) auxquels il sera opposé, autres prédateurs, de l'ombre, se repaissant de cadavres. Quant au terme italien, il a l'avantage de contenir le mot chat (gatto) et l'idée de métissage dans "pardo", c'est un chat mâtiné de léopard. Si l'on pense que la Sicile est une terre qui a été occupée, tour à tour, par les Grecs, les Arabes, les Normands, les Espagnols, sans parler des Italiens (comme l'explique le Prince à Chevalley, p. 201 sq) aucun animal ne pouvait être plus emblématique, à la fois du personnage et du pays qu'il symbolise. Tancredi, par ailleurs, est comparé à un chat, p. 84, ce qui est d'une certaine manière l'avenir des Guépards, comme en témoigne une des lettres de Lampedusa à ses cousins Piccolo, le 4 juillet 1927, où il comparait déjà les Siciliens à des "chats" face aux "tigres" royaux que sont les Anglais : "Imaginez un chat ordinaire «felix catus» rôdant parmi les cages du jardin zoologique. Il sait que ces tigres "burning bright", que ces lions royaux, que les panthères et les léopards sont ses proches parents ; il note chez le tigre la même inflexion de queue que celle qu'il a si souvent examinée dans le miroir; il voit comment le lion saisit entre ses dents et broie le cuissot de cheval de la même façon que celle avec laquelle il manoeuvre l'aile domestique du poulet. Et cependant, devant de tels super-chats, son poil chétif se hérisse sur sa faible échine et ces frères et cousins se sont trop puissamment développés pour qu'il ose reconnaître en eux son propre sang. Tel se retrouve un bellinien (le Monstre) quand il est introduit parmi ces géants du Bellianisme qui siègent dans les cercles d'ici." ["le Monstre" est Lampedusa lui-même et le cercle Bellini — en hommage au compositeur sicilien —, un club de Palerme que fréquentaient les hommes de la bonne société] En même temps, donner à un personnage un blason qui échappe à l'héraldique, c'est situer le récit non dans la reproduction de la réalité, mais dès l'orée du roman dans l'ordre du symbolique. La princesse de Lampedusa signale, par ailleurs, que l'écrivain envisageait d'écrire une suite à son roman, dont "La journée d'un métayer" (dans La Sirène et le professeur) serait l'ébauche et dont le titre prévu aurait été Les Chatons aveugles. Du Guépard aux chatons, il y a bien déperdition d'énergie et de puissance. La structureLe roman est construit sur un mode séquentiel : chacune des huit parties correspondant à un temps et un espace particulier. Il commence en 1860 pour s'achever en 1910. Lampedusa a beaucoup aimé le cinéma à ses débuts et fréquentait volontiers les salles de projection. Peut-être peut-on voir dans ce découpage une influence du cinéma, quoique l'on puisse retrouver dans d'autres oeuvres italiennes, ce type de construction (par exemple dans Marcovaldo de Calvino, 1958, voire La Clé à molette de Primo Levi, 1978, où chaque chapitre peut à la fois fonctionner comme une nouvelle indépendante et comme un élément d'un tout et comme c'était déjà le cas dans le maître du romanesque italien, Boccacio dont Le Décaméron est à la fois un tout et une succession de nouvelles). Lampedusa avait élaboré une table analytique de chacune des parties qui, dans l'édition de 1959 (traduction de Fanette Pézard), se trouvait en tête de chaque partie et, dans la nouvelle édition, est reportée à la fin du roman. A l'intérieur des parties, chacune de ses "sous" parties est séparée de la suivante par un espacement notable.Mais il convient de prêter attention au fait que la Table analytique subdivise quelquefois ce que le texte intègre dans un seul "plan" (sous-partie) : ainsi dans la 2e partie "le voyage" et "l'étape" appartiennent à un même plan, le premier ; de même dans la cinquième partie, la Table analytique subdivise ce qui dans le texte appartient au seul premier plan : l'arrivée et la conversation, ou dans la sixième : l'entrée et le mécontentement de Don Fabrizio se développent en un seul plan. En même temps, cette organisation séquentielle répond à deux préoccupations de romancier (telles que Lampedusa les pose dans son étude sur Stendhal) : définir un rythme de lecture qui ne rompe pas le "sortilège", donner à son roman la forme la plus appropriée à son propos, faire en sorte que la forme induise du sens. Le Guépard, avec sa distribution en séquences subdivisées en plans fait écho au bilan de vie du Prince dans la 7e partie : une vie humaine n'est pas dans la mémoire un continuum mais une série de fragments : "les paillettes d'or des moments heureux". La construction du récit, qui a été l'objet de bien des tâtonnements, a fini par signifier elle aussi une interrogation sur la condition humaine, sur le sens d'une vie tout autant que sur la mémoire. A ce titre, la dernière partie dont un des thèmes est l'évaluation des reliques (donc des traces du passé) est emblématique de cette réflexion sur la mémoire, et sur l'Histoire par voie de conséquence.
La structuration du roman porte la marque de sa gestation et de sa rédaction. Le projet initial de Lampedusa était de raconter cette histoire en l'incluant dans 24 h., ces 24 h. correspondant au débarquement de Garibaldi à Marsala le 11 mai 1860, à l'instar de Ulysse de James Joyce qui déploie une journée de son personnage. On en retrouve la trace dans la première partie qui se déroule en 24 h. Constatant, comme il le dit lui-même ("Je ne sais pas écrire l'Ulysses", postface de G. Lanza Tomasi) que cela ne suffira pas à son projet, il envisage un roman en trois parties : débarquement, mort du prince, et "la fin de tout". Puis il déploie son roman sur quatre parties : la première, toujours en 24 h., correspondant au jour où le Prince apprend le débarquement de Garibaldi, la 3e partie (aujourd'hui 7e) rapportait la mort du Prince et la 4e, la conclusion. Enfin, Bassani, au moment de l'édition, travaille sur un tapuscrit en 8 parties dont il conservera la 5e partie, intitulée "Les vacances du père Pirrone", bien que la princesse assurât pourtant que Lampedusa voulait la supprimer. Mais il faut donner raison à Bassani. En effet, cette "excursion" dans le monde paysan permet de compléter la vision de la Sicile dont est aussi porteur le roman. L'organisation séquentielle rend compte de cette construction par adjonctions successives. Les chercheurs affirment, par ailleurs, que sur les 10917 mots du roman, 3912 apparaissent dès la première partie (36 %), ce qui souligne son caractère matriciel. On peut noter les parallélismes de construction entre la première et la deuxième partie : chacune couvre à peu près 24 h. chevauchant deux journées ; la messe, le jardin, le dîner de la deuxième correspondent au rosaire, jardin, dîner de la première. Elle est aussi l'amplification de la peinture décrite en I-9. La quatrième partie joue un rôle particulier dans le roman, non seulement parce qu'elle est au milieu du récit mais parce qu'elle contient en son centre "l'embarquement pour Cythère" ("le cyclone amoureux") de Tancredi et Angelica et la découverte du petit appartement secret oublié (dont on ne peut s'empêcher de regretter que la version définitive ait préféré souligner la signification, non sans lourdeur, au lieu de le laisser allusif tel qu'il était dans la version de 58, ramenant ce qui relevait de l'inconscient à une fort banale perversion). Cette partie se place, en effet, sous le signe de l'intrication des pulsions de vie et de mort (Eros et Thanatos) qui donne son sens le plus profond à l'oeuvre. Les troisième et quatrième parties sont étroitement liées par le motif de la chasse qui ouvre la troisième et clôt la quatrième, au petit jour, avec une connotation euphorique pour la 3-1 et disphorique pour la 4-10 : ces deux parties scellant, d'une certaine manière, le destin des Salina et de la jeune Italie. La troisième et la cinquième parties fonctionnent en miroir : noblesse / paysannerie, avec pour thème, dans les deux, une stratégie matrimoniale fondée autant sur le désir que sur les intérêts économiques du partenaire masculin, mais aussi les "intérêts" symboliques du partenaire féminin : possession d'un "beau mâle" pour Angelina, possession d'un beau titre pour Angelica. Elles encadrent de leurs dimensions sociale, politique et économique l'intériorité de la quatrième, pulsion de vie (Angelica et Tancredi), pulsion de mort (le prince et la Sicile selon son point de vue). Par ailleurs la quatrième et la cinquième partie se font échos à travers les deux conversations parallèles qui y sont rapportées : celle du Prince avec Chevalley (en 4-9) et celle du père Pirrone avec l'herboriste (en 5-1) qui se termine par un monologue puisque l'herboriste s'est endormi. C'est dans ce monologue que se trouve, peut-être, la raison d'être du roman : "[...] et il voulait parler, fixer dans les volutes concrètes des phrases, les idées qui s'agitaient obscurément en lui." (p. 224). Elles forment donc un pivot entre le monde d'avant le débarquement des Mille (les trois premières parties: Donnafugata, perçue par le Prince est encore un refuge du temps "d'avant") et le monde d'après (les trois dernières). L'année cruciale des transformations est 1860 : quatre parties lui sont consacrées, avec des ellipses relativement courtes et compensées par les analepses du Prince qui en rapportent les événements essentiels ; les quatre parties suivantes, outre le fait de s'étirer sur la longue durée, les cinquante années suivantes, ne sont plus que la confirmation de l'inévitable, le monde qui se met en place ne changera pas grand chose pour la Sicile, s'il change tout pour certains individus : la visite du père Pirrone permettant le mariage de sa nièce (négociation sur une plantation d'amandiers) met en évidence, dans une vision proche du sarcasme, le "poids" d'une histoire et d'une culture bien peu éloignée de celle du Prince et de ses pairs ; le bal (6e partie) marque doublement le triomphe d'une politique "nouvelle", tant dans la victoire d'Angelica s'imposant à la noblesse que dans le discours du général Pallavicino mettant en place le "mythe" de Garibaldi ; la mort du Prince (7e partie) qui s'était dit, dès la première partie, premier et dernier de sa lignée, et enfin le délitement de la puissance des Salina qui ne sont plus représentés que par trois vieilles filles bigotes et le premier petit fils du prince, Fabrizietto, sommé par sa tante, Angelica, de participer au "spectacle" célébrant le cinquentenaire du débarquement des Mille. La disparition de Bendico, dans une dernière danse fantasmée du Guépard rendant le monde ancien, celui du Prince, à la poussière. Cette 8e partie joue ainsi le rôle d'épilogue. A partir de la cinquième partie, la présence du narrateur devient plus sensible ( à travers, en particulier, ses prolepses, inscrivant l'histoire racontée dans le futur qui est le présent du lecteur : déplacement en avion, par exemple) que dans les premières, puisque le nombre de "scènes" se réduit au profit de "résumés", à l'exception de la septième partie relatant la mort du prince en focalisation interne. La première partie donne le ton au roman : organisée circulairement (de la fin de la prière au début de la même prière 24 h. après) elle accorde au chien, Bendico, le danois du Prince, une place importante: "Par la porte [...] le danois Bendico, attristé de son exclusion, entra et remua la queue." Il apparaît dans presque tous les plans (à l'exception de la nuit à Palerme) et le chapitre se clôt sur sa dispute avec les domestiques derrière la porte du salon transformé en oratoire. Il fait partie des souvenirs évoqués avec affection par le Prince sur son lit de mort (7e partie) et il est le dernier témoignage du passé que Concetta abandonne à la voirie (8e partie) : "[...] sa forme se recomposa un instant : on aurait pu voir danser dans l'air un quadrupède aux longues moustaches et la patte droite antérieure semblait lancer une imprécation. Puis tout s'apaisa dans un petit tas de poussière livide." A l'intérieur de chaque partie, les "plans" se terminent souvent sur une évocation forte soit parce qu'elle résume le contenu de ce plan : "Trancredi était un grand homme : il l'avait toujours pensé." (1-7), soit parce qu'elle a une valeur symbolique : "[...] c'était comme le râle de la Sicile calcinée qui à la fin d'Août attend vainement la pluie." (2- 1), ou "[...] devant lui, sous la lumière de cendre, le paysage cahotait, sans rachat." (4-10), soit, enfin, parce que, prolepse du narrateur, elle rattache le passé au présent du lecteur : "[...] ce fut à partir de ce moment-là que débuta pour lui et les siens l'affinement constant d'une classe qui au cours de trois générations transforme des rustres efficaces en gentilshommes sans défense." (4-1). Les motifs récurrents assurent aussi la continuité de ces épisodes qui jouissent d'une certaine autonomie : la présence du narrateur, le chien, les nombreuses évocations de nourriture, la présence du ciel, astronomique et/ou mythologique. Chaque séquence foisonne de personnages évoqués, même si, en réalité, les personnages qui jouent un rôle effectif dans le récit, sont peu nombreux. Ces multiples évocations jouent un rôle essentiel dans le caractère réaliste de l'évocation, contribuant à démultiplier l'espace romanesque comme pourrait le faire la profondeur de champ dans un film. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
A feuilleter pour découvrir la Sicile : La Sicile. Grands voyageurs, éd. du Chêne, 2007 (texte de Pierre Josse et Bernard Pouchèle, photographies de Bruno Morandi) Palerme et la Sicile,
Dominique Fernandez, photographie de Ferrante Ferranti, éd.
Stock, 1998
A lire : le témoignage d'Alexandre Dumas, sur l'expédition de Garibaldi, dans Les Garibaldiens publié en 1861.Un point de vue de sociologue sur le roman.
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