Un chapitre sur les rêves, Robert-Louis Stevenson, 1887 (publié en 1888)

coquillage



Un an après la publication de L'Etrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, Stevenson, en même temps que bien d'autres textes, rédige un essai, assez court, qu'il intitule Un chapitre sur les rêves. Il présente un intérêt biographique, puisque le personnage dont parle le narrateur est d'abord désigné à la troisième personne "Il fut dès l'enfance un rêveur aussi ardent que mal à l'aise" pour devenir ensuite le narrateur lui-même : "Quant au rêveur, je puis répondre, puisqu'il n'est autre que moi-même - comme j'aurais pu vous le dire dès le début." et il apprend aux lecteurs quelques détails sur l'écrivain (ses difficultés financières, par exemple), mais surtout un intérêt intellectuel. C'est en effet, à la fois une biographie intellectuelle et une réflexion sur ses processus de création dont il estime qu'une part revient à quelque "démon familier" qu'il appelle "brownie", petit lutin familier en Ecosse.
Il y relate ainsi la naissance de son roman de 1886. On remarquera que, comme pour L'Ile au trésor (Stevenson explique que son roman est né d'un dessin, celui de l'île justement), ce qui permet au récit de "cristalliser" (pour emprunter un mot et surtout une idée à Stendhal) est toujours de l'ordre de l'image.









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Je ne puis que donner un exemple ou deux de la besogne qui est accomplie pendant le sommeil et de celle qui est accomplie à l'état de veille, et laisser le lecteur partager à sa guise les lauriers, s'il en est, entre moi et mes collaborateurs ; et pour ce faire, je prendrai d'abord un livre qu'un certain nombre de lecteurs ont eu la politesse de lire. L'Etrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde. Je m'étais longtemps efforcé d'écrire une histoire sur ce sujet, de trouver un corps, un véhicule pour ce puissant sentiment de la dualité humaine qui, par instants, assaille et terrasse fatalement l'esprit de toute créature pensante. J'en avais même écrit une, Le Compagnon de voyage, qui me fut retournée par un rédacteur en chef comme étant une oeuvre de génie, mais indécente, et que j'ai brûlée l'autre jour parce que ce n'était pas une oeuvre de génie et que Jekyll l'avait supplantée. C'est alors que survint l'une de ces fluctuations financières auxquelles (avec une élégante modestie) j'ai fait allusion jusqu'ici à la troisième personne. Pendant deux jours je me torturai la cervelle pour trouver une intrigue quelconque ; et la seconde nuit, je rêvai la scène de la fenêtre, ainsi qu'une scène qui fut divisée plus tard en deux, dans laquelle Hyde, poursuivi pour quelque crime, prenait la poudre médicinale et subissait sa transformation en présence de ses poursuivants. Tout le reste a été composé à l'état de veille et consciemment, bien que je crois pouvoir y reconnaître pour une grande part la manière de mes brownies. La signification de l'histoire, par conséquent, est mienne, elle avait longtemps préexisté, d'ailleurs dans mon jardin d'Adonis, essayant en vain d'un corps, puis d'un autre. En fait, c'est moi qui me charge du plus clair de la morale, hélas, car mes brownies n'ont pas le moindre rudiment de ce que nous appelons une conscience. L'environnement, aussi, est mien, ainsi que les personnages. Tout ce qui me fut donné, c'est la matière de trois scènes et l'idée centrale d'un changement volontaire devenu involontaire. Va-t-on trouver que je manque de générosité si, après avoir encensé libéralement mes collaborateurs invisibles, je les jette, ici, pieds et poings liés, dans l'arène des critiques ? Car l'affaire des poudres, que tant d'entre eux ont blâmée, n'est nullement mienne, je suis heureux de le dire, mais appartient aux brownies.
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Traduction de Pierre Leyris, Mercure de France, 1975



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