Contes cruels, Villiers de L'Isle-Adam, 1883

coquillage





Villiers de L'isle Adam 1886

Photographie de Villiers de L'isle Adam, 1886

L'auteur




Un visage en triangle entouré par de longs cheveux châtain clair, de beaux yeux bleus, la moustache et la mouche à la mousquetaire, le teint frappé de toutes les pâleurs romantiques et l'esprit dévoré par un génie bizarre, un nom venu du fond des âges, avec tout cela une vie médiocre, des amours malheureuses [...]

Kléber Haedens, Une histoire de la littérature française, 1970 (réédition revue et corrigée du texte de 1943)



Triste destin, en effet, que celui de cet écrivain qui fait parfois penser à deux de ses contemporains (ou presque), Vallès et Barbey d'Aurevilly. Comme eux, il a vécu difficilement, en marge des mouvements littéraires de leur temps et, comme eux, son talent n'a été reconnu que tardivement.
Il est né le 7 novembre 1818, à Saint-Brieuc, comte Jean-Marie-Mathias-Philippe-Auguste de Villiers de L'Isle-Adam, fils de marquis. Mais cette noble ascendance est celle d'une famille non seulement fortement touchée par la Révolution, comme d'autres, mais encore appauvrie par ce que toutes les biographies nomment "les extravagances du marquis". C'est Rémy de Gourmont qui écrit, en 1911, "Son père était un éleveur de chimères, un chercheur de trésors, qui perdit à ce travail fabuleux les débris déjà restreints de sa fortune, sans jamais trouver dans ses mains fiévreuses que des feuilles sèches, comme au temps des pactes diaboliques." Quoiqu'on ne sache pas que Villiers se soit jamais plaint des fantasmes paternels.
A partir de 1846, une grand tante maternelle prend en charge la famille ce qui permet au jeune garçon de faire des études, encore que fort irrégulières.
En 1855, la famille (père, mère, grand tante) s'installe à Paris pour favoriser la carrière du jeune homme ; celui-ci fréquente les milieux littéraires, cafés et salons, où il est fort bien accueilli, et nourrit l'espoir de trouver là sa place, mais la publication (à compte d'auteur) de ses premières oeuvres, Deux Essais de poésie (1858) et Premières poésies (1859) passe totalement inaperçue. C'est en 1859 qu'il fait la connaissance de Baudelaire auquel il voue une profonde admiration.






Les Hommes d'aujourd'hui


Caricature de Coll-Toc (pseudonyme collectif des caricaturistes Alexandre Collignon, né en 1854, date de mort inconnue, et Tocqueville) couverture de la revue satirique et littéraire Les Hommes d'aujourd'hui (1878-1899), n° 258, probablement en 1885 puisque L'Eve future ne fait pas partie des titres.

Dès 1865, il écrit pour le théâtre (rappelons que c'est alors une des voies de la réussite littéraire) mais ses drames (Elën, 1865 ; Morgane, 1866) ne trouvent pas  preneur non plus, et lorsque son ami Catulle Mendès parvient à faire monter La Révolte au théâtre du Vaudeville, en 1870, c'est un échec.
En 1862, il publie, toujours à compte d'auteur, le début d'un roman philosophique, Isis, qui ne sera jamais terminé. Deux ans plus tard, en 1864, il fait la connaissance de Mallarmé dont l'amitié et les encouragements ne lui manqueront jamais. Mais si dans le petit monde de la littérature, il suscite des admirations, le public n'est jamais au rendez-vous. Il publie des contes, des poèmes dans toutes sortes de "petits journaux" dont cette seconde moitié du XIXe siècle n'est pas avare, mais ce n'est pas cela qui permet de vraiment échapper aux récurrentes difficultés d'argent.
Il voudrait bien se marier, mais ce n'est pas si aisé. Monnayer un titre contre des rentes, cela se fait, encore faut-il y mettre du sien ; et l'orgueil, dans ce cas-là, n'est probablement pas un bon allié. Estelle Gautier lui est refusée ; plus tard (en 1873), il fera la cour à une riche héritère anglaise qui le refusera tout pareil.
Ainsi continue une vie de plus en plus difficile, d'autant plus que la grand tante meurt en 1871. C'était à elle que la famille devait de n'être pas tombée complètement dans la misère, mais la rente de la vieille dame s'éteint avec elle. Ce n'est plus la pauvreté, c'est la misère.
Villiers écrit et publie, toujours dans le cercle restreint des "petits journaux". Outre les contes, il travaille à deux oeuvres, Axël, un drame, commencé en 1869, qu'il va remanier tout le reste de sa vie, publié dans la revue Jeune France en 1885 et dont l'édition en volume sera posthume, en 1890; L'Eve future, un roman commencé en 1878 qui est publié en feuilleton, pour partie, en 1880 sous le titre L'Eve nouvelle, avant de l'être en volume en 1886.
Mais avant cela, Villiers va rassembler en volume, sous le titre de Contes cruels, les textes divers écrits et publiés dans des revues, des journaux, le plus souvent confidentiels. Calmann-Lévy publie le recueil en 1883. Pierre Citron dans sa préface à l'édition Garnier-Flammarion, 1980, assure qu'il lui a fallu six ans pour y parvenir. Et c'est, enfin, le succès, au moins un succès relatif, qui lui permet de vendre ses écrits à de plus grands journaux, donc d'être mieux payé, et de publier plus aisément ses livres, Tribulat Bonhomet en 1887, d'autres recueils, Histoires insolites et Nouveaux contes cruels en 1888.
De jeunes écrivains le célèbrent (Rodolphe Darzen, Rémy de Gourmont). Bloy et Huysmans sont ses amis. Le cercle de ses amitiés est fidèle. Mais il lui reste peu de temps à vivre. Il meurt d'un cancer le 18 août 1889 après avoir épousé sa compagne depuis 1879 et reconnu leur fils.
Pourtant, l'héritage de Villiers est important, il a montré la voie, de ce que Moréas, en 1886, dans un manifeste, va nommer symbolisme, à toute une génération. Il a influencé tout ceux qui vont compter en cette fin de siècle, à commencer par Mallarmé.

Le livre

Il est composé de 28 récits dont un en vers constitué de 7 poèmes et intitulé "Conte d'amour". Les récits proviennent de deux périodes, 1867-69 et 1874-1883. L'idée de les rassembler, malgré leur disparité, est sans doute ancienne dans l'esprit de Villiers et la multiplicité des titres envisagés en porte témoignage. Il pense d'abord à intituler le recueil Histoires (comme l'a fait Baudelaire pour les traductions de Poe) qualifiées diversement: "moroses", "philosophiques", "énigmatiques", mais dès 1876, il avait envisagé "Contes cruels", qu'il choisira finalement. Il avait aussi pensé à "Contes au fer rouge".


Contes, parce que la part de l'imaginaire y est prépondérante en un temps où le réalisme, voire le naturalisme, dominent la production littéraire et parce que ce sont de courts récits, quelquefois très brefs, proches du poème en prose comme Vox populi (première parution décembre 1880) que le héros de Huysmans dans A rebours, Des Esseintes, met au rang  des merveilles "une pièce superbement frappée dans un style d’or, à l’effigie de Leconte de Lisle et de Flaubert", laquelle est dédiée, d'ailleurs, à Leconte de Lisle, quelquefois plus longs, proches alors de la nouvelle comme L'Intersigne (première parution décembre 1867) ou L'Annonciateur (première parution en 1869 sous le titre d' "Azraël") que l'auteur va choisir pour clore son recueil en le surtitrant "Epilogue".
"Cruels", de fait, ces récits le sont, soit par leur teneur même (la souffrance de la perte et du deuil dans Véra, première parution, mai 1874 ; la cruauté exercée à l'encontre d'autrui comme dans Le Convive des dernières fêtes, première parution mars 1874, dont le personnage aime à exécuter les condamnés ou dans Le Désir d'être un homme, première parution juillet 1882, dont le personnage commet un crime dans l'espoir d'éprouver des remords, espoir déçu d'ailleurs, ou encore dans La Reine Ysabeau, octobre 1880), soit par l'ironie mordante du narrateur à l'encontre des valeurs de son époque : la science et les techniques, ridiculisées dans leurs prétentions (comme dans L'Appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir, dont il existe deux autres versions, l'une de 1874, l'autre de 1878, et dont le titre est à lui seul un programme caustique), l'argent dont la bourgeoisie surévalue l'importance et qui conduit à des catastrophes (comme dans Les Brigands, première parution en décembre 1882) ou qui détruit même les sentiments les plus nobles dans les êtres qui devraient être les plus innocents (comme dans Virginie et Paul, première parution mars 1874) ; le goût du divertissement facile, en particulier au théâtre.
Il n'est pas un seul de ces textes où ne se manifestent, ouvertement ou en filigrane, la souffrance et la mort.
Chacun de ces textes est dédié, à l'exception de quatre d'entre eux. Le premier, Deux augures, première parution 1883, dans le volume, l'aurait été difficilement sans blesser le dédicataire puisqu'il est une satire acide de la vie littéraire monopolisée par la presse dont le mot d'ordre est "SOIS MÉDIOCRE !" (en capitales dans le texte). L'auteur aurait pu se dédier à lui-même ce dialogue entre un directeur de gazette et un ami du narrateur feignant de vouloir devenir journaliste. Rémy de Gourmont ne rappelle-t-il pas l'anecdote de la danseuse Rosita Mauri faisant un scandale au Gil Blas en s'écriant "Comment, vous osez imprimer toutes ces turpitudes pendant que vous avez là Villiers de L'Isle-Adam, pendant que vous avez là un grand écrivain — et qui attend ?" (Promenades littéraires, 1912, repris d'un article du Temps, 4 avril 1911).
Le deuxième est le texte très bref d'Antonie (première publication, juin 1874, sous le titre "Le médaillon") qui pouvait, sans doute, être dédié à toutes les femmes qui, lorsqu'elles ne sont pas des anges, donc inatteignables (comme Véra, ou l'Inconnue) sont des "putains", lesquelles peuvent, au demeurant, être charmantes en dépit de leur égocentrisme essentiel et de leur dévotion au luxe et onc à l'argent qui seul le procure.
Le Plus beau dîner du monde (première parution mai 1874) qui se gausse des prétentions esthétiques de la bourgeoisie à travers la rivalité de deux notaires de province où l'argent, une fois de plus, fausse la balance des jugements, est probablement implicitement dédié à tous les Prudhommes de France, de Navarre et d'ailleurs.
Enfin, L'Appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir, tout aussi satirique que le précédant, mais dans le domaine des inventions techniques, est écrit comme une brillante et moqueuse harangue vantant un produit, absurde, évidemment, et d'autant plus indispensable au confort des familles. Des quatre charges contre les prétentions de la technique au service du profit, il est le seul à échapper à la dédicace. L'Affichage céleste est dédié à un musicien comme Le Traitement du docteur Tristan. Villiers était un mélomane averti, grand admirateur et ami de Wagner. Quant à La Machine à gloire S.G.D.G. (sans garantie du gouvernement comme la loi de 1844 sur les brevets le spécifie), le texte en est dédié à Mallarmé.
Les autres textes, avec dédicaces, s'adressent à des écrivains admirés, Banville, Leconte de Lisle, Mallarmé, Hugo, et/ou à des amis et amies de l'écrivain.
Autre caractéristique, tous les contes débutent par une épigraphe, généralement brève, parfois, sans doute, inventée de toute pièce, comme celle des Deux augures : "Surtout pas de génie ! — Devise moderne".
Dédicaces et épigraphes affichent fortement le caractère littéraire de ces textes, en les insérant dans une continuité, ils viennent de la littérature (les épigraphes) et ils s'adressent à des lecteurs susceptibles d'en saisir l'originalité et la beauté. Une pratique qui était souvent, aussi, celle de Barbey d'Aurevilly.



Un recueil disparate en apparence

La première impression de lecture est celle d'un recueil hétéroclite, composite, où voisinent des textes que rien ne permet de rapprocher à première vue. Cela s'inaugure avec les deux premiers récits.
Le récit liminaire, Les demoiselles Bienfilâtre (mars 1874), se présente d'abord comme une réflexion morale sur la variété des us et coutumes et enchaîne, comme en une sorte d'illustration, sur l'histoire de deux prostituées (le mot n'est jamais écrit, Villiers a l'art de la périphrase suggestive) dont l'une "tourne mal" , "Bref, elle fit une faute : — elle aima." L'ironie, voire la raillerie, préside au récit.
Alors que celui qui suit immédiatement, Véra, un "beau conte d'amour et de mort" (comme le dit l'incipit de Joseph Bédier pour son Tristan et Iseut) déploie son caractère poétique dans le lyrisme du récit coloré du mythe qui le sous-tend car le comte d'Athol qui ne peut se résigner à la perte de son épouse, Véra, rappelle Orphée descendant aux Enfers disputer Euridyce à la mort. Comme lui, le comte parvient à ramener sa femme, mais comme lui aussi la perd tout aussitôt. Orphée se retournait trop tôt, c'est aussi (symboliquement) ce qui arrive au comte.
D'un côté, un humour grinçant, de l'autre le lyrisme le plus délicat, dont Huysmans dans A rebours rappelle qu'il procède de Poe mais en l'inversant, du noir à « une tendresse exquise », à « une vision tiède et fluide » (Pocket, 1997, p. 239).
Le reste du recueil ne vas pas démentir cette première impression. Villiers use de tous les tons, du lyrisme au sarcasme en passant par le burlesque ou le tragique et de toutes les formes sans exclure le vers (Conte d'amour dont les sept pièces dessinent une trajectoire malheureuse, et sans doute inévitable, aux yeux du poète, de toutes les histoires d'amour, de l'éblouissement initial à la rupture), poème en prose (Vox populi, ou Antonie, par exemple), récit caricatural de rivalités bourgeoises (Le plus beau dîner du monde où deux notaires de province s'affrontent dans l'offre d'un dîner, on ne peut plus commun, soumis à l'admiration de leurs hôtes, les mêmes, par ailleurs), harangues publicitaires vantant des progrès techniques dont le grotesque le dispute à la nocivité (L'affichage céleste dont l'objectif est de rentabiliser le ciel, cet espace perdu laissé en friche pour les songe-creux, ou Le Traitement du docteur Tristan qui débarrasse l'être humain des encombrantes exigences de la conscience  que lui rappellent les mots «Générosité!... Foi !...  Désintéressement!.... Ame immortelle !... ») dialogue ou récit fantastique (L'Intersigne).
Toutefois, ce côté fourre-tout, démonstration d'un talent capable des plus grands écarts, ne résiste pas à un examen attentif, car ce recueil est construit avec une grande rigueur à la fois dans sa globalité et dans le détail. Si le parcours commence dans un conte pseudo-moral dont le sujet est la sexualité vénale et se termine sur un conte énigmatique, évocation de la mort (son premier titre était "Azraël", nom de l'ange de la mort dans le Coran) dont le surtitre est "Epilogue" qui souligne la fin, mais le titre "L'Annonciateur" qui, lui, connote le début, c'est bien qu'il offre un parcours. Sans négliger que le texte central, le 14e sur 28, "Sentimentalisme" a pour personnage l'artiste incompris.




villiers

Reliure de l'édition des Contes cruels chez Jean de Bonnot, 1989







Daumier

Honoré Daumier, Le Charivari, 2 février 1857, "M. Prudhomme vouant son fils au culte du nouveau Dieu des Parisiens"

L'unité profonde du recueil

Ces deux premiers récits affichent un projet : déconcerter le lecteur qui va passer au cours de sa lecture de la satire souvent exacerbée contre la platitude la vie quotidienne de son époque, la médiocrité de sa vie intellectuelle, les prétentions de la technique à améliorer les conditions de vie et, ce faisant, à réduire l'horizon des individus au matérialisme le plus trivial, à l'évocation d'aspirations à un dépassement de l'humaine condition, à un quelque chose mal défini mais au-delà des limites de l'être humain (son corps mortel, son temps réduit), l'amour comme fusion de deux êtres, le divin dans ses manifestations, ce dont le poète fait l'expérience dans la création, comme le personnage de Gaël dans Souvenirs occultes, en évoquant l'ancêtre aventurier, élargit à l'infini l'horizon de sa vie sédentaire et solitaire.
Ensuite, il est assez visible que le recueil se construit en alternant textes à dominante satirique, voire sarcastique, et textes à dominante lyrique (pour faire court). Une première série fait se succéder 5 textes satiriques clos par un texte lyrique, la formule est trois fois répétée, comme s'il s'agissait d'apprendre à lire au lecteur, d'instiller progressivement en lui le doute sur ce qu'il a lu (5 / 1 / 5 / 1 / 5 / 1). Ce parcours se termine sur La Reine Isabeau dont le contenu est ambivalent, comme celui du texte suivant, Sombre récit, conteur plus sombre, dont le titre redoublé, attire l'attention sur le double niveau de la lecture, celle de l'idéal puisqu'il s'agit d'honneur (un duel), et de sa totale incompréhension par le fat qui le raconte comme il le ferait d'un mélodrame.
La distribution ensuite réduit l'écart entre les récits qui mettent en jeu un idéal, un absolu, une autre dimension (dimension poétique incluse), et les retombées dans la satire, un peu sur le modèle baudelairien de l'opposition entre "Spleen et idéal", où l'idéal commencerait sa domination, par exemple dans les deux récits successifs que sont L'Intersigne (1867) et L'Inconnue (1876). Dans cette dernière série de textes, un seul est ouvertement satirique, Le Traitement du docteur Tristan (1877)  C'est aussi que dans les premières séries, un certain nombre de textes mettent à mal l'impression première d'une lecture simple en faisant apparaître des ambiguités, des contradictions, des interrogations de tous ordres, ce qui paraissait satire ne l'étant pas toujours de manière si évidente. Ainsi du Secret de l'ancienne musique (le 13e), déjà cité pour ses ambivalences, écrit pour Coquelin cadet qui s'était fait une spécialité du monologue, et que Villiers lui retire, ulcéré, parce qu'il le jouait dans la dérision.


Le lecteur prend alors conscience que rien n'est évident dans ces petits textes et que, si chaque série critique se conclut par un récit où se manifeste une aspiration à "autre chose", ce qui les a précédé est souvent à relire pour y découvrir des symboles qui interrogent la lecture tout autant que le lecteur sur lui-même. Il n'est pas si sûr qu'il puisse s'exempter de la critique qu'ils contiennent, comme il n'est pas sûr que la critique ne soit pas une autre voie pour s'arracher au poids de la matière.


Détails

Après les deux premiers récits donnant le la, le recueil propose donc cinq récits sarcastiques (Vox populi, Deux augures, L'affichage céleste, Antonie, La machine à gloire). Le premier souligne la versatilité de la foule (du peuple) acclamant toujours le vainqueur, le deuxième qui met en cause la presse dans la dégradation de la littérature et donc in fine de la pensée, le troisième qui souligne l'impérialisme du profit — il faut tout rentabiliser —, le quatrième qui, à travers le portrait d'Antonie, met en relief le narcissisme de l'individu, enfin le dernier promet encore une fois un progrès dans l'approbation des oeuvres théâtrales, la claque (réalité assez courante) deviendra mécanique et d'autant plus efficace.
L'écrivain dénonce ainsi une société dans laquelle l'individu n'a qu'une place faussée (le narcissisme n'est pas connaissance de soi), où il est noyé dans la foule, laquelle décide dans la médiocrité et par rapport à la seule valeur qu'elle connaisse, l'argent, ce qui était déjà le thème du premier récit.
Duke of Portland vient faire rupture puisqu'il n'y est question que de grands sentiments : le risque couru volontairement auprès du mendiant lépreux, l'acceptation par le duc de son destin et de sa mort, la fidélité de la jeune fille qui l'aime. Ainsi s'opposent (dans leur rareté) la grandeur et la beauté, aux préoccupations triviales qui faisaient le fond des cinq contes précédents.
Le poète répète alors la même construction : 5 contes sarcastiques qui se termineront sur un conte à teneur idéaliste.
Virginie et Paul, Le Convive des dernières fêtes, A s'y méprendre, Impatience de la foule, Le Secret de l'ancienne musique, à des degrés divers et sur des tons bien différents, continuent une critique acerbe du monde dans lequel les valeurs se perdent. Mais cette série ajoute à la première, un effet de trouble dans la lecture par la discordance introduite entre la narration elle-même et les personnages qu'elle suit, entre titre et récit, entre des détails contradictoires ou absurdes comme "jouer les silences en crescendo", dans Le Secret de l'ancienne musique. La mort devient de plus en plus présente. L'indécision dans l'interprétation culmine dans le dernier récit, dont le lecteur ne parvient pas à décider s'il est une satire, et de quoi ? ou un tourbillon de mots destinés à lui faire perdre le nord.
Vient alors le récit sans ambiguité de Sentimentalisme où dans un dialogue s'opposent la jeune femme (la société) et le poète, accusé d'être « sans coeur » et que, pourtant, la rupture conduit au suicide, sans grandiloquence aucune puisqu'il s'agit seulement de faire cesser « ce battement de coeur [...] vraiment insupportable. »




Gustave Moreau

Gustave Moreau (1826-1898), Hélène, non daté, Musée Gustave Moreau, Paris


De nouveau suivent cinq récits satiriques : Le Plus beau dîner du monde, Le Désir d'être un homme, Fleurs de ténèbres, L'Appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir, Les Brigands. Ils soulignent de nouveau la perte des valeurs, le sens de la Beauté comme celui du respect de l'autre. Ne restent que l'argent et l'égoïsme qui va avec. L'acteur du Désir d'être un homme, comme les fossoyeurs ou les fleuristes de Fleurs de ténèbres, ou pis encore les bourgeois des Brigands deviennent « criminels » sans hésiter dès lors que leur profit est en jeu. Et le burlesque des Brigands ne masque pas la cruauté de ce monde constitué de prédateurs qui réussissent plus ou moins.
Le rythme et les troubles de lecture vont alors s'accélérer.
La Reine Ysabeau, est un récit ambivalent ; cruelle histoire de vengeance féminine, c'est aussi, par bien des aspects, celle des grands sentiments. Rien de tiède dans cette association de l'amour et de la mort aussi perverse que celle du Convive des dernières fêtes, mais plus directe puisque la mort y est la conséquence du désir, l'autre comme proie. De même que Sombre récit, conteur plus sombre qui conjoint la satire et le désastre. Qu'un jeune homme meure dans un duel où il défend l'honneur de sa mère, et que son témoin ne puisse s'empêcher de raconter son histoire comme un mauvais mélodrame mesure le degré d'abjection dans lequel la société se complaît.
Ces deux récits sont suivis de deux autres, à tonalité « fantastique ». Le premier, L'Intersigne, raconté par  celui qui a vécu l'aventure, le baron Xavier de V***, décrit une rencontre avec le surnaturel. Trois moments lui paraissent, avec le recul, prémonitoires de la mort de son vieil ami, l'abbé Maucombe. Le second conte aussi la découverte, soudaine et définitive, de l'amour, par un jeune homme, à une soirée d'opéra et son impossibilité que la longue conversation avec l'Inconnue dans laquelle il a reconnu l'âme soeur lui démontre.
Maryelle, ensuite, reprend la thématique de l'amour à nouveaux frais, comme pour confirmer les dires de l'Inconnue. Le récit en est ironique au sens premier de l'adjectif car il ne conclut rien. L'amour de Maryelle pour son jeune étudiant est-il profond ou non ? Le narrateur qu'elle vient de ridiculiser dans ses assurances masculines n'aide en rien le lecteur à décider. Et restent en suspens tant la question du désir féminin, que celle de la jouissance féminine.
Le dernier conte sarcastique, Le Traitement du docteur Tristan, est encore une histoire de machine que l'on pourrait dire à « décerveler » (en anticipant sur Ubu Roi). Manière sans doute, de rappeler, que malgré tous les efforts de l'idéologie bourgeoise (positivisme, progrès scientifique et technique), il n'est pas si aisé d'enlever à l'homme toute aspiration à une transcendance.
Les deux avant-derniers récits remettent la poésie au premier plan, le premier grâce au jeu des vers, le second grâce à la plongée dans l'imaginaire, les trésors souterrains dont continue de rêver Gaël, et qu'il crée, ou recrée par là même ; poème ne prose bien plus réussi que son premier jet qui avait pour titre "El desdichado" (comme le poème de Nerval).
Et enfin, le recueil se conclut, sur L'Annonciateur (juin 1869) qui conjoint à la fois une apothéose langagière (vocabulaire extrêmement sophistiqué, emprunts à l'hébreu, exotisme des décors et des personnages) et l'évocation de la mort sous les traits de l'ange Azraël rendant visite à Salomon (c'est un détour) alors qu'il doit porter la mort à un autre. La mort consistant alors à "appeler cet homme par son nom véritable."

Bilan (provisoire)

La lecture de ces Contes cruels est une entreprise sans fin, car aucune certitude ne se dégage jamais de l'interprétation que le lecteur a élaborée, la deuxième contredisant la première, et la troisième déconsidérant la deuxième. D'autant que l'agencement des contes les fait résonner (et raisonner) les uns avec les autres, les uns contre les autres,.
Il est clair que Villiers de L'isle-Adam n'aimait guère son époque, mais il n'était pas le seul à fustiger le "bourgeois", exercice que les Romantiques avaient déjà parfaitement mis au point dans la première moitié du siècle ; ce qui devient intéressant avec lui, ce sont les ambiguités, car la vanité, la cupidité, la lâcheté de ces personnages (par exemple les deux notaires du Plus beau dîner du monde, les bourgeois de Pibrac et de Nayrac, dans les Brigands) n'est-elle pas aussi la nôtre ? Le goût du confort, de l'aise, l'égocentrisme des uns et des autres, et de presque toutes les femmes, ne sont-ils pas les nôtres ? La différence est-elle vraiment si grande entre les cadavres de la morgue et les hommes d'affaires d'un café dont la seule pensée tourne autour de calculs (A s'y méprendre)?
L'amour qui, comme chez Barbey d'Aurevilly, prend en charge sa dimension sexuelle et les interrogations qu'il suscite, le rêve de fusion que Véra, par exemple, ou L'Incconnue déploient, le premier dans la sensualité et le second dans la communion des âmes par le dialogue, mais le plus souvent l'opposition et l'incompréhension entre homme et femme, le caractère fatal des figures féminines, volontaire comme celui de la Reine Ysabeau, ou involontaire comme ceux de Lucienne (Sentimentalisme) ou de Maryelle (moins tragique il est vrai), font bien de Villiers l'héritier de Baudelaire et le précurseur du mythe de la femme fatale que vont parachever et diffuser les symbolistes (poètes et peintres).




A lire
: pour mesurer l'admiration de ses amis poètes, l'article de Paul Verlaine dans Les Hommes d'aujourd'hui, n° 258, 1885. Verlaine le faisait figurer, d'ailleurs, dans sa liste des "poètes maudits".
Et celui d'Anatole France, La Vie littéraire, 1891, qui malgré l'erreur sur la date du décès de Villiers, marque à la fois la distance de France par rapport au personnage et l'admiration pour l'écriture.
Un article de Françoise Sylvos, "L'essence cruelle du rire : Villiers de l'Isle-Adam" sur Persée
A consulter : un numéro de Littératures consacré au théâtre dans l'oeuvre de Villiers, en particulier l'article sur "Le théâtre du demi-monde dans les Contes cruels"



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