Le Devoir de violence, Yambo Ouologuem, 1968

coquillage


A quoi sert une bibliothèque ? à retrouver un livre jamais lu qui dormait là depuis des années et que, soudain, l'actualité tire des étagères et fait vivre. L'actualité, c'est le prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr, qui déclare s'être inspiré du destin de Yambo Ouologuem pour le personnage d'écrivain à l'horizon de son roman, La Plus Secrète Mémoire des hommes. Et l'on se souvient d'un titre surprenant, d'un prix Renaudot qui, en 1968, avait défrayé la chronique et plus encore des polémiques qui avaient suivi autour d'accusations de plagiat, puis de l'oubli où étaient tombés l'oeuvre et son auteur.
Grâces soient rendues à l'actualité qui ressucite une oeuvre magnifique.






Yambo Ouologuem

L'écrivain, posant avec son livre, en 1968, après la réception du prix Renaudot.

L'écrivain

      Bien peu d'informations se rencontrent sur l'existence de celui qui fut un météore littéraire. Il serait né le 22 août 1940, à Bandiagara, dans une famille de notables, propriétaires terriens. Le pays est alors sous domination française, depuis la fin du XIXe siècle, et porte le nom de Soudan. Il ne prendra celui qui est le sien, aujourd'hui, Mali, qu'en 1960.
Yambo Ouologuem y fait de brillantes études qu'il poursuit, ensuite, en France, à Paris. La quatrième de couverture de son roman, en 1968, le dit "Admissible à l'Ecole normale supérieure. Licencié ès Lettres. Licencié en Philosophie. Diplômé d'Etudes supérieures d'Anglais." et préparant une thèse de doctorat en sociologie. Tout cela est exact. Mais elle ne dit pas que, en vérité, le jeune homme veut surtout être écrivain, comme le prouvent ses efforts en ce sens, dès 1963, ainsi que le montre l'étude de Jean-Pierre Orban qui a travaillé sur les archives du Seuil.
En 1968, avec la publication du Devoir de violence, il semble bien que sa voie soit toute tracée. Il n'en sera rien et la chute sera sévère. Après la polémique du début des années 1970, ce que l'on pourrait appeler le lâchage de la maison d'édition (mais les documents montrent que les relations entre l'auteur et son éditeur étaient furieusement complexes), il "disparaîtra" au Mali où il meurt, à Savéra, en 2017, sans plus jamais avoir rien écrit, tout au moins à notre connaissance.
De lui, restent cependant une série de pamphlets publiés en 1969, sous le titre Lettre à la France nègre, et un livre sulfureux, publié sous le pseudonyme d'Utto Rodolph, Les Mille et une bibles du sexe, et quelques manuscrits inachevés.
Yambo Ouologuem aurait passé le reste de sa vie à diriger un centre culturel à Mopti et à éditer des manuels scolaires.
Il n'en reste pas moins que cette oeuvre, inclassable et splendide, a joué un très grand rôle dans les choix littéraires d'écrivains africains, au point que depuis 2008, le Mali attribue un prix Yambo Ouologuem destiné à récompenser une oeuvre écrite en français par un écrivain africain et publié par une maison d'édition africaine.
Par ailleurs, ces dernière années (depuis en fait, la réédition du roman en 2003 par le Serpent à plumes), les études savantes se sont multipliées sur une oeuvre dont la richesse paraît bien inépuisable.



Le roman

      La première impression que laisse la lecture de ce roman est celle d'une puissance qui emporte tout sur son passage en une gigantesque vague. C'est à la fois terrifiant et fascinant. Inévitablement, il fait penser aux deux écrivains, dont les oeuvres produisent cette même impression d'incompréhension quasi totale et d'impossibilité tout aussi totale de s'en échapper : Isidore Ducasse dit Lautréamont, dans ses Chants de Maldoror, et le Rimbaud d'une Saison en enfer. Curieusement, les deux seuls auteurs auxquels, en son temps, nul ne semble avoir pensé. Mais aussi deux poètes dont le projet était d'inventer une langue. Projet dont on se dit qu'il est celui-là même de Ouologuem.
Même violence, même impétuosité du phrasé, même goût de la provocation (en particulier dans la sexualité, ce que d'aucuns ont taxé d'obscénité), même jeu complexe avec l'intertextualité (les fameux "plagiats"!), mêmes raffinements linguistiques qui glissent de préciosités en vulgarités, de barbaries sauvagement relatées en douceurs ineffables...
Pour tout dire, le lecteur secoué, choqué, malmené ne peut cependant s'empêcher de s'émerveiller, et l'on comprend que ces "fameux" plagiats n'aient pas été vus par des lecteurs aussi attentifs que Jean Cayrol ou François-Régis Bastide parce qu'il faut être un bien piètre lecteur pour ne noter que des détails au lieu de percevoir le souffle, sans parler d'une réécriture constante qui aurait dû mettre la puce à l'oreille même de ceux qui n'ont jamais lu Anatole France et son apologie du plagiat. Le seul bon lecteur a bien été André Schwarz-Bart qui écrira, le 16 août 1968 (le livre a paru en julllet) à François-Régis Bastide :
"Aux premières pages du livre, j’ai cru qu’il s’agissait d’une parodie du Dernier des Justes, je me suis trouvé violemment heurté, choqué même, par une cruauté si soutenue qu’elle m’a paru de système. Et c’était normal, car un tel cri n’avait pas encore jailli d’Afrique, à ma connaissance. C’est donc surtout en deuxième lecture que j’ai pu prendre la mesure de ce livre, qui est une chose considérable. Il ne s’agit pas seulement de beaux endroits, comme tu le dis. L’œuvre est toute entière traversée d’un même frisson. Il est vrai que ce frisson se relâche, parfois, lorsque la transe onirique fait place à l’observation courante. Ainsi, dans certains passages d’Europe, plus particulièrement. Mais tel quel, avec ses défauts de jeunesse, ce livre marquera, sans doute, une date dans la littérature africaine. Quant à la langue, lorsque l’auteur se sent chez lui, et rêve à son aise, cette langue devient royale. Je ne sais si l’Afrique de Ouologuem est l’Afrique, ce qui regarde les spécialistes ; mais, à coup sûr, nous nous trouvons devant une rêverie merveilleusement africaine sur l’Afrique : ce qui nous regarde tous, gens d’Afrique et d’ailleurs."



détail
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Détail d'une enluminure représentant le roi Mansa Moussa, souverain du Mali, au XIVe siècle. Atlas catalan, 1375.


Tout est dit, avec finesse et élégance.
      Qu'ajouter ? Des détails, bien sûr. D'abord l'interrogation sur le titre, Le Devoir de violence. Il peut s'entendre sur plusieurs plans, celui d'une déclaration d'intention, dans lequel le mot "devoir" pourrait recouvrir l'impératif catégorique : à une violence déjà et toujours là, seule pourrait répondre une autre violence, et viserait par là un au-delà du texte que l'on pourrait juger politique, au sens restreint du terme, ou celui d'une tâche confiée à un étudiant, voire un écolier, écrire, rédiger, raconter la violence, il serait alors la désignation du livre lui-même et de son contenu ; mais Ouologuem le définit lui-même comme le fait de devoir "prendre conscience des vrais problèmes et, par conséquent, il faut se faire violence. Comme le titre du livre l’indique, il y a pour nous, un « devoir de violence » pour nous assumer nous-mêmes dans une vision prospective, qui n’admet ni la mauvaise foi ni la facilité." (cité par Christine Chaulet Achour dans un article de 2017)
     Le roman est, en effet, plus que déconcertant dans le contexte idéologique de son temps. Non pas exaltation d'une Afrique anté colonisation mais une manière de saga de la souffrance, remontant à la nuit des temps et se poursuivant jusqu'au présent, sans que les personnages parviennent (ou ne songent) à y échapper, proies ou prédateurs, d'un monde gouverné par la cruauté. Quand Schwarz-Bart parle d' "onirisme", il parle juste. Le roman de Ouologuem ne nous propose pas un panorama de l'Afrique mais une gigantesque allégorie. Allégorie de l'histoire d'un continent rapportée dans l'invention d'un empire fictif, celui de Nakem, dont l'histoire se déroule de l'an 1202, date du début de règne des Saïfs (dynastie tout aussi fictionnelle que l'empire où ils règnent)  aux années 1950, voire 1960, au temps des indépendances, tout aussi trompeuses, que l'histoire "embellie" des pays africains qui se diffusait alors, dans une nostalgie d'un passé qui n'avait, sans doute, jamais existé : c'est une histoire "pleine de bruit et de fureur", et l'on pourrait penser d'ailleurs, que Ouologuem se rappelait le début de la phrase de Shakespeare, "racontée par un idiot", autrement dit dépourvue de sens.
Le roman est construit en quatre parties de très inégales longueurs : 1. La légende des Saïfs ; 2. Extase et agonie ; 3. La nuit des géants ; 4. L'aurore.



le fleuve Niger

Le Niger auquel fait penser le fleuve  Yamé du roman au bord duquel se rencontrent Kassoumi et Tambira, bref espace de paix dans un tourbillon d'horreurs.


La première partie déploie le récit d'une histoire ancrée dans la chronologie, de l'origine de la dynastie dite des "Saïfs" jusqu'à la fin du XIXe siècle et l'arrivée des colonisateurs "Et ce fut la ruée sur la négraille. Les Blancs définissant un droit colonial international avalisaient la théorie des zones d'influence : les droits du premier occupant étaient légitimés." Le ton en est épique (tous les procédés de l'amplification sont employés, le personnage du roi transfiguré en éternel même) et porte les marques de l'oralité, qui est à la fois celle des récits des griots et celle d'un narrateur caustique qui en mine la crédibilité ; cette "épopée", certains disent "contre-épopée", qui est celle du mal et non celle de la grandeur africaine, est constamment minée par l'ironie acide d'une voix narratrice qui en souligne les sinistres "réalités", par exemple, l'arrivée des colonisateurs est immédiatement suivie de la remarque "Mais [...] le colonialiste, depuis longtemps en place, n'était autre que le Saïf, dont le conquérant européen faisait —tout à fait à son insu — le jeu. C'était l'assistance technique, déjà ! Soit. Seigneur que votre oeuvre soit sanctifiée. Et exaltée." On ne saurait être plus féroce.
     Cette partie a suscité de fortes réactions de désapprobation ; Léopold Sedar Senghor lui-même s'insurgea contre cette vision délétère de l'histoire africaine (dans Congo-Afrique, n° 33, mars 1969) : "Je ne nie pas son très grand talent, mais il n’y a pas que le talent, il n’y a pas que le génie littéraire, il y a aussi une attitude morale, en face de la vie, en face des grands problèmes. Je pense que c’est affligeant. Je ne veux pas employer un mot sévère, quand on voit des nègres puisqu’il faut les appeler par leur nom, qui ont un succès littéraire et qui disent aux blancs ce qui est agréable aux blancs, et qui n’osent pas affirmer leur foi dans leur ethnie, dans leurs idées. On ne peut pas faire une œuvre positive quand on nie tous ses ancêtres". De fait, quand on a été le chantre de la négritude (et avec quelle munificence !), il est dur d'entendre qualifier les Africains de "négraille" ce dont ne se fait pas faute l'auteur du Devoir de violence.
Inutile de dire que ce n'est pas cela. Plutôt la nécessité d'appeler "un chat, un chat, et Rollet un fripon" (Boileau, Satire I), et plus encore celle d'interroger les discours en les faisant s'entrchoquer les uns aux autres.
La deuxième partie, fort brève, fait basculer le Nakem dans le XXe siècle et fait sa part aux illusions réciproques des Européens (en l'occurrence les Français, les Flençèssi) et des Africains.
La troisième partie, subdivisée en 10 chapitres, peut être dite romanesque dans la mesure où elle déploie la trajectoire de personnages, ceux du pouvoir autotchtone en la personne de Saïf ben Isaac El Heït et de ses comparses, tueurs et sorciers, voire sorciers tueurs, comme des puissances colonisatrices à travers Chevalier ou Vandame, celui de l'ethnologue Shrobénius (et avec lui celui des trafiquants d'art) ou ceux des pauvres comme Kassoumi et Tambira, puis de leurs enfants, Raymond-Spartacus et Kadidia.
La quatrième partie, brève, elle aussi, répond à son titre, "l'aurore", en achevant le récit sur des incertitudes. Quelque chose va commencer (Raymond-Spartacus sera élu député), les rapports de force se sont égalisés (Saïf renonce à tuer Henry qui a trop bien compris son jeu), quelque chose de nouveau peut naître... ou non... Cette partie fait écho à la deuxième puisqu'elle est aussi un moment de bascule ; le monde de la légende avait basculé dans l'histoire, qu'adviendra-t-il d'un monde nouveau où les opprimés (ou certains d'entre eux) vont accéder, à leur tour, au pouvoir ? la question reste ouverte.
Ainsi la structure du récit est-elle aussi une histoire, entre le passé, raconté de mille façons, oscillant du mythe à la légende, et l'avenir à inventer, le présent, s'il offre des plages de beauté et de tendresse (rencontre et amours de Kassoumi et Tambira au bord du fleuve) est essentiellement un tissu d'horreurs en tous genres.
C'est donc un livre difficile à lire, à tous les sens du terme ; difficile, car il suscite souvent la nausée devant un trop plein d'exactions ; difficile, dans la complexité des jeux littéraires qui l'écrivent ; difficile, en ce que, comme toute grande oeuvre, il n'est qu'une "machine" (aurait dit Calvino, 1984) à interroger ; l'écrivain s'y explore, explore le monde, cherche à découvrir l'angle sous lequel n'avaient été envisagés ni le soi ni le monde. Rappelons-nous Calvino "L'écrivain peut parfois explorer des zones que personne n'a encore explorées, à l'intérieur de lui et au dehors ; il peut lui arriver de faire des découvertes qui, tôt ou tard, deviendront pour la conscience collective des domaines essentiels."
     Ainsi en a-t-il été de Ouologuem qui en a payé le prix fort. Il ne faut pas avoir raison avant les autres. Ducasse et Rimbaud ont aussi été dans les limbes bien avant d'être retrouvés au début du XXe siècle, mais alors ils ont ensemencé toute la littérature qui a suivi.
Yambo Ouologuem restera un grand nom de la littérature malienne d'expression française, un grand nom de la littérature tout court !




A lire
: trois articles qui aident à mieux saisir les enjeux du roman, celui de Romuald Fonkoua sur Fabula : "Le devenir écrivain de Yambo Ouologuem : Négrifier la littérature" qui situe l'écrivain dans le contexte situationniste des années 1960 ; celui de Jean-Pierre Orban, "Livre culte, livre maudit : Histoire du Devoir de violence de Yambo Ouologuem" qui retrace les relations houleuses de l'écrivain et de son éditeur ;  celui de Josias Semujanga : "De l'histoire à sa métaphore dans Le Devoir de violence de Yambo  Ouologuem".
A consulter : sur Fabula les actes du colloque de Lausanne (18-19 mai 2018) consacrés à l'oeuvre de Yambo Ouologuem.



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