4 septembre 1768 : François-René de Chateaubriand

coquillage


Dans les Mémoires d'outre-tombe (I, I, 3), l'écrivain rapporte ainsi sa naissance :
"J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revois en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil..."
Le rocher est celui de Saint-Malo où Chateaubriand sera aussi enterré.

Avec lui s'ouvre en France le temps des Romantiques, comme Sainte-Beuve le rappelle en 1834 : "Chateaubriand est le fondateur parmi nous de la poésie de l'imagination [...] un de ces écrivains qui maintiennent une langue pour nous en remuer et la rajeunir. Toute l'école moderne émane plus ou moins directement de lui."
Et Théophile Gautier, en 1872 : "Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul ou, si vous l'aimez mieux, comme le sachem du romantisme en France. Dans Le Génie du christianisme, il restaura la cathédrale gothique ; dans Les Natchez, il rouvrit la grande nature fermée ; dans René, il inventa la mélancolie et la passion moderne."
Chateaubriand, écrivant ses Mémoires, en 1822, avait conscience de cela : "En moi commençait, avec l'école dite romantique, une révolution dans la littérature française."
Girodet, 1809-10

Girodet (1767 - 1824). Le tableau est exposé au salon de 1810, sous le titre : Portrait d'homme méditant dans la campagne romaine.

      Girodet avait mis la dernière main à mon portrait. Il le fit noir comme j'étais alors ; mais il le remplit de son génie. M. Denon reçut le chef-d'oeuvre pour le salon ; en noble courtisan, il le mit prudemment à l'écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la galerie, après avoir regardé les tableaux, il dit: "Où est le portrait de Chateaubriand ?" Il savait qu'il devait y être : on fut obligé de tirer le portrait de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait : "Il a l'air d'un conspirateur qui descend par la cheminée."
(Mémoires d'Outre-tombe, 2e partie, VII, 1, éd. du centenaire, Flammarion, 1982)

Dix ans après, à Berlin où il est ambassadeur, la baronne de Hohenhausen le décrit ainsi : "M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite, et pourtant élancée. Son visage ovale a une expression de piété et de mélancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs : ceux-ci brillent du feu de son esprit qui se prononce dans ses traits."
Chateaubriand après avoir cité ce texte le commente: "Le portrait est d'ailleurs fort joli ; mais je dois à ma sincérité de dire qu'il n'est pas ressemblant." Il n'était pas d'accord avec les yeux noirs, les ayant bleu-foncé. Il mesurait, de fait, à peine plus d'un mètre soixante.


Pour résumer : il a écrit, voyagé, fait de la politique, mais surtout, il a aimé passionnément les femmes, les arbres et les chats.
De la sylphide de son adolescence : "Je me composais donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues", jusqu'à la très réelle Juliette Récamier qui accompagne ses derniers jours, la liste de ses amies, maîtresses, amoureuses ressemble assez à celle du Don Juan de Mozart ; et peut-être parce que les femmes réelles étaient trop accessibles, ses héroïnes romanesques sont inatteignables: Atala, Amélie, Bianca...
Dès Atala, la nature frémit dans tous ses écrits : la mer, les forêts ; le monde devient un espace à parcourir. Voyageur, il arrive aussi à Chateaubriand de se rêver immobile. Lorsqu'il achète la Vallée-aux-loups (en 1807 ; pour en savoir plus sur cette propriété, c'est ici), il plante avec bonheur les arbres qui lui rappellent ses voyages, et quand des revers de fortune le contraindront de revendre ce domaine, ce sera un crève-coeur. Il écrit dans le premier chapitre des Mémoires.. : "je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y en a pas un seul d'entre eux que je n'ai soigné de mes propres mains, que je n'ai délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms comme mes enfants : c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre." Il continuera de planter des arbres dans les propriétés de ses amis, et partout où il s'installera, même provisoirement. Dans la quatrième partie de ces mêmes Mémoires..., décrivant son logement, rue d'Enfer : "Mes arbres sont de mille sortes : catalpas, tulipiers, liquidambars, hêtres pourpres, lauriers du Portugal, magnolia grandiflora et tripetala, etc... J'ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes des Druides : ils font les cornes à leur maître de courte durée, brevem dominum." .
A la chambre des pairs, le 21 mars 1817, il s'élève avec force contre le projet de vendre 150.000 hectares de forêts : "Partout où les arbres ont disparu, l'homme a été puni de son imprévoyance."  Ce qui était bien vrai, mais il ne fut pas plus cru que ceux qui le disent et le redisent au XXIe siècle.
Les chats sont autour de lui, toujours et partout, depuis le chat du pape adopté à Rome (il écrit à Juliette Récamier, le 17 février 1829, après la mort du pape Léon XII : "On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape ; il est tout gris et fort doux comme son ancien maître." et il en parle avec la même affection, en 1832 : "J'ai pour compagnon un gros chat gris-roux, à bandes noires transversales, né au Vatican dans les loges de Raphaël [...] il s'appelle Micetto surnommé le Chat du Pape [...]"), jusqu'à celui qu'il caresse avec affectation lorsqu'il s'ennuie dans le salon de Juliette Récamier, en passant par la statuette de porcelaine donnée par la même Juliette et qui, posée sur son bureau, veille sur ses écrits.

Un écrivain voyageur

D'une certaine manière, on peut dire que Chateaubriand est l'ancêtre de cette lignée aujourd'hui répandue, celle des écrivains voyageurs. C'est en effet par le voyage aux Etats-Unis  que Chateaubriand entre en littérature, même s'il a déjà publié un poème. Il y débarque le 10 juillet 1791 et en repart le 27 novembre. Ces quatre mois de voyage sont en apparence un échec pour le voyageur : il n'y fait rien de ce qu'il avait prévu, mais ils sont une chance pour l'écrivain puisque son oeuvre va en surgir : il en revient, en effet, lesté de souvenirs et de manuscrits qui alimenteront aussi bien Le Génie du christianisme que les Natchez et par contre coup la totalité de son oeuvre.
C'est au retour de ce voyage et avant d'immigrer pour rejoindre l'armée des princes que Chateaubriand sera marié par sa mère espérant que la fortune de sa future épouse lui permettra de faire figure dans le monde. La fortune ne sera jamais au rendez-vous, mais Chateaubriand est marié avec Céleste, nom prédestiné pour l'épouse de Don Juan.
Après l'armée des princes, blessé, malade, l'écrivain trouve (en 1793) refuge en Angleterre où, comme nombre d'autres exilés, il survit en enseignant le français. Mais il écrit aussi et publie l'Essai historique politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports. Ce ne sera pas le seul intérêt de ce long séjour. Il permet aussi à Chateaubriand de se familiariser avec une littérature nouvelle pour lui : Shakespeare, Ossian, Milton dont il entreprend de traduire Le Paradis perdu.
Rentré en France en 1800, il va se faire connaître, l'année suivante (1801), par un tout petit roman : Atala, qui devient un immense succès, estimable au nombre d'images reproduisant les épisodes du roman (assiettes peintes, tableaux, gravures,  personnages de porcelaine, pendules). Il publie ensuite, en 1802, année de la signature du Concordat,  Le Génie du christianisme (Atala en était un fragment détaché) dans lequel l'épisode de René sera particulièrement remarqué parce que son personnage, en proie au vague des passions, devient pour les Romantiques une figure identitaire. En 1805, Atala et René font l'objet d'une édition séparée. Mais Le Génie du christianisme dont le propos déclaré est de faire l'apologie de la religion chrétienne, à l'instar de ce que voulait faire Pascal, au XVIIe siècle, est surtout, par son style, ses images, sa plongée dans les sources chrétiennes des oeuvres d'art, le livre fondateur du romantisme français.
Quelques temps secrétaire de légation à Rome, il démissionne, après l'exécution du duc d'Enghein,  et part vers Jérusalem en 1806 ; rentré à Paris en juillet 1807, après un périple méditerrannéen qui le conduit jusqu'en Espagne où il retrouve Natalie de Noailles et dont il ramène une nouvelle,  Les Aventures du dernier Abencérage (qui ne sera publié que dans les Oeuvres complètes, en 1828, mais qui est lu dans les salons), il tire de son voyage l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. En 1809 paraissent Les Martyrs dont le succès est moindre mais dont le personnage de Velleda  (la druidesse), inspiré par Natalie,  hantera longtemps l'imaginaire du XIXe siècle.
Enfin, en 1811, il commence les Mémoires de ma vie qui deviendront, en 1832, les Mémoires d'outre-tombe, et paraîtront, en feuilleton dans La Presse (le journal d'Emile de Girardin), comme il l'avait voulu, après sa mort  en 1848.
Une part importante de la vie (et de l'oeuvre) de Chateaubriand est politique. L'apogée de cette carrière, diplomatique pour l'essentiel, est atteint dans les années vingt, mais les Mémoires d'outre-tombe en prolongent indéfiniment l'écho.

Un homme phare

Si Victor Hugo est un homme océan, Chateaubriand est un homme phare. Il éclaire à la fois le passé et l'avenir, en ramenant incessamment le premier au jour et en indiquant la voie au second. Proche de Malesherbes, (directeur de la Librairie sous Louis XV, ami des philosophes et néanmoins défenseur de Louis XVI), qui lui avait fait découvrir Rousseau et l'avait vivement incité à partir aux Etats-Unis, il est le "modèle" des jeunes romantiques qui vont s'imposer au cours de la décennie des années 1820. Il leur donne le goût de la nature "sauvage", le goût des voyages et de l'exotisme, un modèle amoureux, une vision du féminin idéalisé, le mal du siècle ("le vague des passions" de René), un modèle littéraire. Celui qui a été surnommé "l'enchanteur", enchante ces jeunes gens qui se détacheront progressivement de ses choix politiques mais garderont de lui ce qu'il écrivait dans la préface des Aventures du dernier des Abencérages : "Il faut au moins que le monde chimérique, quand on s'y transporte, nous dédommage du monde réel" puisque tous s'efforceront de transporter dans leurs romans un idéal, comme l'écrit George Sand dans La Mare au diable : "Nous croyons que la mission de l'art est une mission de sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs, et que l'artiste a une tâche plus large et plus poétique que celle de proposer quelques mesures de prudence et de conciliation pour atténuer l'effroi qu'inspirent ses peintures. Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L'art n'est pas une étude de la réalité positive; c'est une recherche de la vérité idéale, et Le Vicaire de Wakefield fut un livre plus utile et plus sain à l'âme que Le Paysan perverti et Les Liaisons dangereuses."
Il avait d'ailleurs conscience de cette situation, lui qui écrit dans les Mémoires d'outre tombe (IV, 12, 10) : "Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, nageant avec espérance vers une rive inconnue."
Homme pétri de contradictions (mais qui ne l'est), il est un farouche légitimiste et un non moins énergique défenseur de la liberté de la presse (lire ses discours ici) ; contempteur de la Révolution, mais épris de liberté et s'affirmant, à chaque page des Mémoires..., "républicain par goût" ; sensible plus qu'un autre aux bruissements du passé dont il anime tous les paysages qu'il traverse, il ouvre les voies nouvelles de la littérature.  Ce panégyriste de la religion chrétienne a eu une vie qui l'était bien peu, mais son oeuvre commence avec Le Génie du christianisme et se termine par La Vie de Rancé.


Curiosité :

L'oeuvre la plus célèbre de Chateaubriand est, sans conteste, les Mémoires d'outre-tombe. Il est amusant de lire dans Le Génie du christianisme, qu'il écrit dans son exil anglais, c'est-à-dire plus de dix ans avant de jeter les premiers mots des siens, ce qu'il pense des mémoires, en général, et que l'on trouve au chapitre IV du livre III de la IIIe partie :

     "Autre question qui regarde entièrement les Français : pourquoi n'avons-nous que des mémoires au lieu d'histoire, et pourquoi ces mémoires sont-ils pour la plupart excellents?
     Le Français a été de tous les temps, même lorsqu'il était barbare, vain, léger et sociable. Il réfléchit peu sur l'ensemble des objets ; mais il observe curieusement les détails, et son coup d'oeil est sûr, prompt et délié : il faut toujours qu'il soit en scène, et il ne peut consentir, même comme historien, à disparaître tout à fait. Les mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son génie. Là, sans quitter le théâtre, il rapporte ses observations, toujours fines, quelquefois profondes. Il aime à dire : J'étais là, le Roi me dit... J'appris du Prince... Je conseillai, je prévis le bien, le mal. Son amour-propre se satisfait ainsi ; il étale son esprit devant le lecteur ; et le désir qu'il a de se montrer penseur ingénieux, le conduit souvent à bien penser. De plus, dans ce genre d'histoire, il n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine. Il s'enthousiasme pour telle ou telle cause, tel ou tel personnage ; et, tantôt insultant le parti opposé, tantôt se raillant du sien, il exerce sa vengeance et sa malice."



page de garde, 1re édition d'Atala

page de garde de la première édition d'Atala. On remarquera que Chateaubriand ne s'y prénomme pas François-René mais François-Auguste (Auguste était le prénom de son frère aîné et parrain)
Dans les Mémoires... , il explique comment il a cru longtemps s'appeler François Auguste René.


illustration 1814

Atala, illustration d'une édition de 1814

illustration Doré, 1863

Atala, illustration de Gustave Doré, Hachette, 1863



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