Le Diable boiteux, Alain René Lesage, 1707

coquillage


L'écrivain

     Peu de choses nous sont parvenues de l'existence discrète de cet homme qui avait choisi de "vivre de sa plume" selon l'expression consacrée, ce qui n'était pas le moyen la plus facile de de subvenir à ses besoins (et à ceux de sa famille) en ce début de XVIIIe siècle.
     Il naît, en Bretagne, dans le bourg de Sarzeau, le 8 mai 1668, dans une famille relativement prospère. Son père est un homme de loi et sa mère, fille de notaire. Il sera leur fils unique. Il grandit là jusqu'à ce qu'il soit mis en pension au collège des jésuites de Vannes. Sa mère meurt en 1677 et son père en 1682. Ses tuteurs, deux oncles nommés par la famille, s'ils lui ont permis de terminer ses études dans de bonnes conditions, se sont, semble-t-il, surtout bien entendus à dépouiller le jeune homme de son héritage (du moins en était-il persuadé). On le retrouve en 1690, à Paris, où il a dû étudier le droit puisqu'il est "avocat" sur son registre de mariage, en 1694, quand il épouse Marie Elisabeth Huyard. Ils auront quatre enfants, dont trois garçons (les deux aînés deviendront comédiens, le plus jeune entrera dans les ordres) et une fille.
Il semble bien que dès 1695, il fasse le choix de la littérature puisqu'il publie Les Lettres galantes d'Aristénète, traduction-adaptation d'un texte grec dont le succès est fort limité. Il persiste pourtant et finit par réussir en 1707, année où se joue Crispin rival de son maître, à la Comédie française et où il publie Le Diable boiteux dont le succès est immédiat et retentissant ("Treize éditions, autorisées ou contrefaites, en cinq ans" précise Roger Laufer dans sa préface à l'édition Gallimard-Folio, 1984).
Entre temps, Lesage s'est beaucoup intéressé à la littérature espagnole. Sans doute y a-t-il été incité par son protecteur déclaré, l'abbé Jules Paul de Lionne (1644-1721), qui lui assure, de son vivant,  une pension de 600 livres. Depuis le début du siècle précédent, la littérature espagnole était une soruce d'inspiration fort appréciée des dramaturges (Corneille, Molière) autant que des romanciers (Scarron). Lesage traduit des oeuvres, et s'en inspire comme le prouve Le Diable boiteux.
      Sur scène, le seul autre vrai succès de l'écrivain sera  Turcaret ou le financier, enfin jouée en 1709 malgré la forte opposition des financiers, plus que mécontents  d'une dénonciation féroce de leurs pratiques. Il faudra, d'ailleurs, l'intervention du Dauphin pour mettre fin à ce qui ressemble assez à une cabale. C'est peut-être la raison qui incite Lesage à délaisser les théâtres ayant pignon sur rue pour se tourner vers le théâtre de la Foire. Rntre 1712 et 1730, il écrit, seul ou en collaboration, des dizaines de pièces dont il fera un recueil de morceaux choisis, en 1737, sous le titre de Le Théâtre de la Foire ou l'opéra-comique ; car l'opéra comique s'invente là, dans le plaisir populaire, en réponse aux diverses interdictions qui entravaient ces spectacles jusqu'en 1714 où elles sont enfin levées, mais où entrepreneurs et comédiens conservent ce qu'ils avaient "inventé" pour contourner les interdictions, le chant et la danse (interdiction des dialogues), les marionnettes et les écriteaux.
En 1715 commence la parution de Gil Blas de Santillane qui se poursuivra en 1724 et 1735.
Lesage est l'auteur de bien d'autres oeuvres, dont des traductions. Il a publié en 1717 une traduction-adaptation du Roland amoureux de Matteo Maria Boiardo, fort appréciée en son temps.
Après la mort accidentelle d'un de ses fils, en 1743, la famille Lesage quitte Paris et se retire auprès du fils chanoine, à Boulogne-sur-Mer, où mourra l'écrivain en 1747.






Lesage

Portrait de Lesage, 1735. Gravure de Jean-Baptiste Guélard.




ed. Lemerre

Fontispice du roman dans l'édition Lemerre des oeuvres complètes de Lesage (1877-1879).
Eau forte de Louis Monziès (1849-1930), d'après Henri Pille.

Le roman

      Il a connu deux éditions importantes, celle de 1707, et celle, remaniée, de 1726. C'est cette version que suivent les éditions contemporaines. Elle est divisée en deux volumes contenant respectivement onze et dix chapitres, tous titrés, titres qui jouent de toutes les possibilités, résumé du contenu, énigme, commentaire, par exemple le chapitre X du second volume a pour premiers mots du titre "et dernier" et se termine par "et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le finir." Dans le récit de 1707 si le diable retournait (contraint et forcé) dans sa fiole, l'étudiant, lui, se retrouvait dans sa chambre, alors qu'en 1726, l'auteur lui accorde une heureuse fin en préparant son mariage avec la belle Séraphine, sauvée d'un incendie, par l'intercession du diable prié par Cléofas.
Peut-être faut-il voir dans ce changement l'influence des Mille et une nuits dont Antoine Galland a donné la traduction entre 1704 et 1717. Le diable dans la fiole fait assez penser au génie d'Aladin libéré de la lampe par frottement et qui transforme peu à peu le jeune héros puis lui permet d'épouser la princesse de ses rêves.
Le livre de 1726 est précédé d'une épître dédicatoire adressé à Luis Velez de Guévara (1579-1644) qui remanie celle qui ouvrait déjà le roman de 1707. Il y affirme que son Diablo Cojuelo (1641) lui en "a fourni le titre et l'idée" mais que pour le reste il a fallu faire droit "au génie de la nation" d'où la nécessité de s'écarter de l'original. Il y  définit son projet : "égayer quelques heures mon lecteur" et "offrir en petit un tableau des moeurs du siècle" avec, pour l'essentiel, une collection de "sottises humaines".
La fable se construit sur la rencontre entre un diable et un jeune étudiant, une nuit d'octobre, à Madrid. Le premier affirme s'appeler Asmodée, prisonnier d'une fiole dans le cabinet d'un astrologue magicien ; il a pour particularité de se déplacer avec des béquilles, nonobstant lesquelles, il vole à grande vitesse dans les airs. Le second est Don Cléofas Leandro Perez Zambullo fuyant par les toits les spadassins qui sont à ses trousses et dont il ne sait s'ils veulent le tuer ou le forcer à épouser la dame en compagnie de laquelle il a été surpris. A force de prières et de promesses, le diable obtient sa délivrance et, en signe de reconnaissance, propose au jeune-homme de lui faire découvrir les secrets de la ville : "Je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid" avec un objectif : "vous donner une parfaite connaissance de la vie humaine."
Ce personnage de diable est assez curieux puisqu'il s'affirme "le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux" et d'ajouter "Je suis le démon de la luxure, ou, pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon" et quoiqu'il rappelle, de temps à autre, qu'il ne s'entremettra pas dans une bonne action, sa conduite avec Cléofas est celle d'un honnête mentor. D'autant que s'il dévoile les turpitudes (les "sottises humaines" de l'épître initiale sources de comique), s'il ouvre les yeux du jeune-homme sur les comportements le plus souvent répréhensibles aux yeux de la morale, il ne néglige pas les histoires qui peuvent se révéler exemplaires. Les humains n'ont pas que des défauts, ils sont capables d'amour, de vrai repentir (histoire du comte de Belflor ou celle de Pablos de Bahabon), d'amitié (Histoire de Don Fradique et de Don Juan), de fidélité, de reconnaissance (histoire du banquier Francillo et de son père le cordonnier).






Tony Johannot

Illustration de Tony Johannot, 1840.
Comment le diable est devenu boiteux ; bataille entre Asmodée et Pillardoc, "diable de l'intérêt", dont l'histoire après une nouvelle dispute se finit ainsi "Après cela on nous réconcilia ; nous nous embrassâmes ; depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels."


     Le récit est allègre et tourbillonnant, accumulant comme des vignettes des instantanés de vie privée. Don Cleofas voit ce qui est normalement caché derrière des murs, sous des plafonds et surprend de multiples situations soulignant surtout les défauts de la plupart des personnages épinglés : vanité, cupidité, avarice, vénalité (des femmes), tromperies de tous ordres, mais aussi passions destructrices comme le jeu ou l'alcool.
Au passage, Lesage s'en prend aux cibles traditionnelles des satires : les médecins, les gens de loi (et le diable de constater qu'on n'échappe à la justice —laquelle est souvent injuste —, tout diable qu'on est,  "qu'en finançant"), l'inquisition, les femmes qui ont, c'est bien connu, tous les défauts.
Mais ces critiques sont, comme le soulignait Jules Janin, "sans fiel", relevant le plus souvent du trait d'esprit, même si, en cela continuateur des moralistes du XVIIe siècle (La Rochefoucault, la Bruyère, voire La Fontaine), Lesage brosse des saynettes brèves jouées par des personnages qui n'en incitent pas moins à s'interroger sur les ressorts des actions humaines.
     Le diable ne se contente pas d'ouvrir les logements comme de petites boîtes dont il soulève le couvercle, il entraîne son compagnon vers les prisons (où s'entassent pêle-mêle coupables et innocents), rend visibles les rêves des uns et des autres (expressions de désirs ou de peurs), n'oublie pas de faire une incursion dans les asiles où sont enfermés fous et folles (lesquels ne sont pas tous enfermés comme le montre le chapitre intitulé "Dont la matière est inépuisable"), et plonge même dans le domaine de la mort dans le premier chapitre du deuxième tome intitulé "Des tombeaux, des ombres et de la mort".
      Pour tenir la promesse faite à l'étudiant, le diable, non seulement dévoile  les réalités cachées, celle des coeurs, comme celles que recouvre la crédulité en dénonçant les impostures de l'alchimie, "la pierre philosophale n'est qu'une belle chimère, que j'ai moi-même forgée pour me jouer de l'esprit humain, qui veut passer les bornes qui lui sont prescrites" (I, 3) qu'en bon rationaliste, il oppose à la science, celle des manipulations de la pharmacopée ; car si l'astrologue, nécromancien, alchimiste qui a pouvoir sur lui apparaît comme fort puissant, la puissance de ses talismans ne peut rien contre la connaissance des rouages sociaux que maîtrise notre diable (cf. I, 2) de même qu'il se gausse de la sorcellerie qui n'est que l'art de persuader autrui de ses pouvoirs, affirmant d'une soi-disant sorcière "Elle ne possède point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a", ce qui n'empêchera pas l'inquisition de la brûler comme telle. Lesage n'ignore ni Bayle, ni Fontenelle et participe aussi, à sa manière, ludique, à la formation de l'esprit des Lumières.




Dubout

Illustration d'Albert Dubout pour les éditions du livre, Monte-Carlo, 1945.


     Il n'y a, malgré la dédicace, pas grand chose d'espagnol dans ces histoires, si ce n'est une certain nombre de stéréotypes bien ancrés dans l'imaginaire français: l'arrogance et les prétentions nobiliaires qui seraient plus démonstratives en Espagne qu'en France (le comble étant illustré par l'histoire de Fabricio et d'Hipolite) la jalousie maladive des maris, des pères, des frères qui tombe souvent dans la tyrannie, l'enfermement des femmes, les sérénades nocturnes, les assassinats et, bien sûr, l'Inquisition qui, de fait, n'est pas traitée autrement que le clergé, en général, dans les écrits satiriques, témoin l'inquisiteur que dorlottent des dévotes et qui faire dire au diable "Si je n'étais diable je voudrais être inquisiteur". Comme l'écrivait René Garguilo dans un article de 1991, "Le Diable boiteux et Gil Blas de Santillane de Lesage. Manipulations culturelles ou créations orginales ?", il s'agit moins d'Espagne que "d'espagnolade". Mais notons, toutefois, que le caractère romanesque des deux longs récits insérés entre les vignettes, "Histoire des amours du comte de Belflor et de Leonor de Cespedes" et "La Force de l'amitié. Histoire" sont bel et bien d'inspiration espagnole. Cervantès, dans Don Quichotte, en propose de similaires.
Le prétexte espagnol est un paravent tout trouvé pour dessiner les travers de la société française du temps. Tous les groupes sociaux sont ainsi abordés, même la Cour quoique rapidement. Le diable boiteux, en effet, ne devrait pas s'y trouver puisque c'est le domaine réservé de "Léviathan,de Belphégor et d'Astharoth". On ne saurait dire avec plus de légèreté que la Cour est un enfer.
Il ne faut pas non plus oublier que Lesage est un écrivain et que la satire s'exerce aussi à l'encontre des faiseurs de llvres et surtout de ceux qui ont la prétention de tenir le haut du pavé d'où, par exemple, la dispute entre les dramaturges tragique et comique, petit plaidoyer pro domo, puisque le diable conclut sur une égalité "Ces deux poèmes demandent donc deux génies d'un caractère différent mais d'une égale habileté" (II, 3)






Le Diable boiteux dont le cadre et le  titre étaient pris à l'Espagnol Guevara, mais où l'invention devient plus personnelle à mesure que l'ouvrage se développe, gagnerait à être allégé de plusieurs nouvelles et de nombreux portraits. Tel qu'il est , il eut un immense succès ; et, en somme, il le mérite. C'est sous une forme propre à caresser l'imagination, une répétition des Caractères de La Bruyère. Lesage fait défiler sous nos yeux un long cortège d'originaux, ridicules ou odieux. Cela n'ajoute pas grand chose, rien du tout même, à ce que les moralistes du siècle précédent nous ont dit des vices, des passions, des travers de l'homme. Mais, si ce n'est neuf, c'est vrai, c'est vif, c'est amusant.  Ces vices, ces passions, ces travers, Lesage les habille curieusement, exactement ; habillés, il les fait mouvoir, agir ; il les explique par leurs effets. Nous voyons : là est le mérite original de Lesage. Un degré de moins de profondeur, quelques tons de plus de pittoresque, voilà Le Diable boiteux comparé aux Caractères.

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, Hachette, 1912 (3e édition corrigée, première édition 1894)


Robert Beltz

Le laboratoire de l'alchimiste
Illustration de Robert Beltz, gravue de Théo Schmied pour une édition de la Librairie Auguste Blaizot, 1945





A découvrir
: une édition (Bourdin et Cie éditeurs) de 1840, illustrée par Tony Johannot et préfacée par Jules Janin, sans l'épître dédicatoire, sur Gallica.
A lire : une savante étude de Christelle Bahier-Porte, Université Jean Monnet (Saint-Étienne), "Le Diable boiteux de Lesage, roman composite".



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