La
Fille du roi des Elfes, Lord Dunsany, 1924
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La Fille du roi des Elfes (The King of Elfland's Daughter)
est un roman de Lord Dunsany publié en anglais en 1924. Il est traduit
en français, en 1976, pour la collection de science-fiction de Denoël,
Présence du futur, par Odile Pidoux. Toujours disponible en Folio SF. Au moins une autre traduction est disponible, celle de
Brigitte Mariot pour Evergreen, en 2006, reprise par Callidor, en 2024. |
L'écrivainEdward John Moreton Drax Plunkett, dix-huitième baron Dunsany, naît le 24 juillet 1878, à Londres, dans une famille anglo-irlandaise parmi les plus anciennes de l'aristocratie du Royaume Uni.Il étudie à Eton, passe ensuite par l'Académie Royale militaire de Sandhurst. Il participe à la seconde guerre des Boers (octobre 1899 à mai 1902). Il se marie en 1904. Le couple n'aura qu'un enfant né en 1906. Il est devenu baron Dunsany à la mort de son père en 1899, héritier des domaines et propriétés familiales, il va partager sa vie entre le château de Dunsany (comté de Meath en Irlande ) et celui de Dunstall Priory à Shoreham (Kent). Il publie son premier texte, un recueil de nouvelles, en 1905, The Gods of Pegāna (traduit en français, en 2002 sous le titre, Les Dieux de Pagana) Il ne cessera plus d'écrire. Une production abondante, toujours signée Lord Dunsany, faite de romans, de nouvelles, d'essais, de poésie, de pièces de théâtre. Il est très actif fans les milieux littéraires irlandais, participant au mouvement du renouveau culturel irlandais (Revival) particulièrement proche de William Butler Yeats qui l'encourage à se faire dramaturge. Cette proximité n'est toutefois pas une affiliation, comme le prouve son oeuvre. Mais il n'est guère connu en France quoique Pierre Versins lui fasse une place dans son Encyclopédie de l'utopie et de la science-fiction (L'Age d'homme, 1972). Il y note que l'écrivain a un grand sens de l'humour en citant deux de ses nouvelles. Dans la première (Jarton's Desease), un inventeur imagine une nouvelle maladie dans l'idée de proposer ensuite le remède, imaginant s'enrichir ainsi, mais il attrape sa maladie avant d'avoir inventé le remède. Dans la seconde (The Rebuff), les Martiens, contactés par les Terriens, leur opposent une fin de non recevoir brutale et moqueuse. Il signale aussi un livre de 1951, The Last Revolution (non traduit en français), "sur la révolte des robots". Son roman le plus connu est sans conteste La Fille du Roi des Elfes, conte merveilleux dans lequel, aujourd'hui, après les succès de Tolkien ou de Lewis, un certain nombre de lecteurs voient les origines de la "fantasy", ce genre littéraire, d'abord et avant tout anglo-saxon, oscillant entre le merveileux du conte fée et le fantastique inquiétant des monstres et autres diableries. Lord Dunsany décède le 25 octobre 1957, à près de 80 ans. Il aura influencé un grand nombre d'écrivains dont le plus connu est sans doute Lovecraft mais aussi Robert E. Howard, Jack Vance, ou Ursula K. Le Guin. Il faudrait sans doute compter aussi Tolkien et Lewis parmi ses débiteurs. |
![]() Portrait photographique de Lord Dunsany, Mansell Collection |
![]() Première de couverture, Denoël, Présence du futur, 1976. Illustration Stéphane Dumont |
Le romanLors de sa parution, en 1924, il est dédié à son épouse, "Lady Dunsany".En 34 chapitres, tous dûment titrés, il déploie les relations complexes entre la "terre des hommes", ici représentée par le Pays des Aulnes, une vallée isolée, et le "Royaume Enchanté", qui est le "domaine des fées", autant dire qu'il s'agit d'un conte de fées. Le "Royaume Enchanté" est, en effet, habité par les créatures de nos légendes : les elfes (dont le lecteur ne connaît que le Roi et sa fille), les trolls, dont les caractéristiques ici renverraient plus volontiers aux lutins qu'aux "trolls" nordiques et dont le représentant insigne est Lurulu (curieux et facétieux, assez petit pour se nicher dans un pigeonnier), des feux follets en très grand nombre et toutes sortes d'animaux fantastiques dont, naturellement, les licornes. Comme dans les légendes celtes, chères aux écrivains du XIIe siècle (Marie de France ou Chrétien de Troyes) le Royaume Enchanté et la Terre des hommes sont de plain pied, une sorte de muraille de brume ("leur frontière qui est de crépuscule") en indique seule la démarcation. On passe de l'un à l'autre sans formalité, à ceci près que le temps s'écoule différemment dans les deux mondes. Ainsi que le note le héros du récit, pendant "l'unique journée qu'il avait passée au bleu Royaume Enchanté, dix années s'étaient écoulées" (chap. 4). Cette proximité des deux mondes se marque aussi dans le fait que le Pays des Aulnes contient sa part de magie : il abrite au moins une sorcière (Ziroonderel), avec toutes ses caractéristiques habituelles (jeune et séduisante, viieille et rebutante, capable de fournir son aide sous de multiples formes) ; un certain nombre de ses habitants, par ailleurs, rêvent d'en être mieux pourvus afin d'assurer ainsi la renommée de leur contrée par le vaste monde. L'intrigue est double. Le roi du Pays des Aulnes, sollicité par ses sujets, envoie son fils, Alveric, au Royaume Enchanté avec pour mission d'épouser la fille du Roi des Elfes, la princesse Lizarel. Mission qu'il mène à bien grâce à l'épée magique forgée par la sorcière et sans doute aussi à son charme propre puisque la princesse s'enfuit bien volontiers avec lui. Normalement, c'est là que s'achève un conte de fées. Mais ici, le récit rebondit car, après avoir eu un fils qu'elle nomme Orion, en hommage aux étoiles, Lizarel disparaît, rappelée par un puissant sortilège de son père. Le récit se dédouble alors. D'une part, il suit la quête interminable d'Alveric pour retrouver le Royaume Enchanté et son épouse perdue, d'autre part il accompagne la croissance d'Orion et sa passion grandissante pour la chasse qui le conduira aux frontières du Royaume Enchanté et au gibier le plus convoité, les licornes. Lord Dunsany invente un récit poétique où il tresse légendes, contes et mythes issus pour l'essentiel des récits médiévaux. Le parcours d'Orion mêle ainsi la mythologie gréco-latine du héros chasseur devenu constellation après sa mort, et la "chasse merveilleuse" des romans et lais où le héros poursuit un cerf blanc qui le conduira vers l'autre monde et souvent à la rencontre d'une fée. |
A quoi servent les contes de fées ?A nous faire rêver, bien évidemment.Les deux univers que le récit fait se rencontrer relèvent tous deux du "Il était une fois". Le village de la vallée des Aulnes est tout aussi intemporel que le Royaume Enchanté. Ses habitants appartiennent à un monde d'autrefois où le centre de la sociabilité est la forge où se réunissent les hommes constituant le "parlement" du lieu, pour débattre et boire de l'hydromel. Le Roi, vieillissant, n'a guère de pouvoir. La vallée est entourée d'une forêt où règnent Oth, le chasseur de cerfs et Threl, le bûcheron qui est aussi celui qui sait naturaliser les trophées de chasse. Le temps y est celui des hommes, autrement dit porteur de vieillissement et au bout, de la mort, mais il passe "tranquillement et non comme dans nos cités" ("for time though it moved over the vale of Erl, as over all fields we know, moved gently, not as in our cities"). C'est un monde agreste quoique lui aussi habité par l'ambition : être connu et envié du reste du monde. Quant au Royaume Enchanté, il est la création même du Roi des Elfes, un rêve devenu tangible et, comme tous les rêves, fragile dans sa beauté et sa perfection. S'y agrègent d'autres rêves venus du monde des hommes. Son temps, immobile au point d'être inexistant est une accumulation de temporalités, comme la lumière est une accumulation de lumières qui tremble au soupir de Lizarel "La lumière faite de toutes les aurores, de tous les couchers de soleil, de crépuscules et de la pâle clarté des étoiles étroitement confondus, s'obscurcit un peu sous l'effet de la mélancolie et son éclat vacilla", chap. 25 ("And the dawns and the sunsets and twilight and the pale blue glow of stars, that are blended together forever to be the light of Elfland, felt a faint touch of sorrow and all their radiance shook"). Tout est suggéré dans les descriptions des deux mondes, et la langue du poète se charge des enchantements. A nous consoler aussi. Le récit de Lord Dunsany est celui des pertes dont toute vie humaine est constituée. Le Royaume Enchanté avec ses arbres vivants et combattants, avec ses créatures magiques, qui baigne dans une lumière éternellement bleutée comme ses montagnes, immobile et immuable, est constitué des rêves, souvenirs, bribes de chansons, jeux, perdus hors du temps. Royaume de l'enfance, royaume des désirs et des bonheurs passés, royaume des jeunesses successives qu'habite provisoirement chaque individu, toujours et nécessairement perdu, mais toujours aussi convoité et recherché. Tout se perd. L'enfance, la jeunesse, les parents (le vieux roi est mort quand Alveric revient de son expédition ; Lizarel disparaît de la vie de son fils, et Alveric aussi, parti en quête de son épouse), l'amour dans sa fraîcheur, la beauté, les gens qu'on aime (le vieux bourrelier devient veuf) même les paysages que le temps modifie et altère. La consolation vient de ce que le roman, justement, ne laisse rien perdre. La littérature réenchante le monde, et chaque lecture refait surgir ce qui a disparu. |
![]() Fontispice de Sidney Sime (1867-1941) pour la première édition du roman (G. P. Putnam's Sons, 1924) |
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Sans doute aussi, faut-il voir
dans les "failles" du rêve, sa capacité d'enchantement. Car les mondes
évoqués sont rien moins que parfaits. Dans le monde du Royaume
Enchanté, Lizarel (mais les lutins aussi et les licornes) aspire au
monde des hommes et à ses mutations, elle regrette les saisons, le
passage du temps et désire retrouver son mari et son fils, le premier
dont le lecteur sait qu'il est mortel, quant au second, c'est un peu un
mystère, "métis" d'une immortelle et d'un mortel, qu'en est-il d'Orion
dans le temps ? Il est certes lié à la Nature comme le personnage de la
mythologie dont il porte le nom, et comme lui, porteur de violence,
chasseur alignant ses trophées dans son château, dont un chapitre
rapporte sur le mode humoristique la destinée de la première corne de
licorne dont il s'est emparé: elle sera offerte par le pape Clément VII
à François Ier (chap. 20). Cette nostalgie et ces désirs vont produire un dénouement inattendu, mais encore une fois, consolant. D'un autre côté, dans le monde des hommes, nous avons signalé l'ambition des villageois désireux de voir leur village acquérir la renommée, mais il y a aussi la guerre sourde de la religion contre le Royaume Enchanté en la personne du Frère qui tente, par tous les moyens, de détourner ses ouailles de la fascination exercée par ce monde qui "échappe au Salut", dit-il. Lorsque Alvéric se lance en quête du Royaume que le roi des Elfes a éloigné le plus possible, ceux qui l'accompagnent sont "un homme victime d'un coup de lune, un insensé, un jeune amoureux, un petit berger et un poète" ( "a moonstruck man, a madman, a lovesick lad, a shepherd boy and a poet." chap. 14) car la quête du Royaume Enchanté est, dans le même mouvement, une folie et une nécessité ; une folie, dans la mesure où le passé ne peut être que définitivement perdu, et la sagesse consisterait à ne regarder que l'avenir, et une nécessité car il récèle tout ce qui donne sens à la vie humaine, la beauté (et le regard de Lizarel ouvre les yeux d'Alveric sur la beauté du monde), l'amour, la poésie, comme le proclame la sorcière que les villageois viennent implorer de leur donner un sortilège contre "trop de magie". C'est la magie, autant dire la poésie qui protège la terre "comme un vaste manteau du froid glacial de l'Espace et la défend comme une gaie parure contre les sarcasmes du néant." ("these poor fields of Earth that magic that is to them an ample cloak against the chill of Space, and a gay raiment against the sneers of nothingness." chap. 30) |
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Pour le plaisir. Les licornes de Dunsany n'ont rien à voir avec ces représentations médiévales. Tapisserie, Musée de Cluny, Paris. |
A découvrir : le texte en anglais avec les illustrations de Sidney Sime sur archive.org des extraits du roman (traduit en français) sur le
blog de Bruno Faidutti qui a écrit un beau livre sur les licornes.
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