Alexandre Nevski, Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, 1938

coquillage










Eisenstein, 1939

Eisenstein assis, sur un lieu de tournage, en 1939, en Uzbekistan. Le projet n'aboutira pas. Debout, derrière la caméra, Edouard Tissé.





L'auteur :

né en 1898, Eisenstein fait des études d'ingénieur à Saint-Petersbourg, et dans le même temps fréquente l'Ecole des Beaux-arts. Depuis toujours, il dessine, et dessinera toute sa vie (il reste actuellement 7000 dessins de cette production pléthorique). Proche des idéaux révolutionnaires qui s'imposent en 1917 avec la Révolution, il y participe avec affiches, dessins, caricatures. Dès 1918, alors soldat dans l'Armée rouge, il s'intéresse au théâtre et en 1920, il joue ses premiers rôles, et peu après fait ses débuts de metteur en scène. Il apprend le métier sur le tas, depuis la rédaction jusqu'à l'interprétation, en passant par la mise en scène, la construction de décors, l'éclairage, le son. Il s'agit  d'inventer à la fois un théâtre novateur sur le plan esthétique, et un théâtre d'agitation politique dont l'objectif est de répandre les idées révolutionnaires. En même temps, comme il le fera toute sa vie, Eisenstein développe une réflexion théorique dont le maître mot serait sans doute "efficacité" : comment atteindre le public ? comment transmettre ses idées de la manière la plus sûre, c'est-à-dire en évitant les distorsions, les ambiguïtés ?
C'est au théâtre qu'il élabore sa notion de "montage d'attractions" en puisant dans les arts scéniques populaires, cirque, marionnettes, music-hall, mais aussi cinéma. Eisenstein pense qu'il faut jouer avec les sensations (le sensationnel, au sens propre) pour atteindre le public et retenir son attention ; du montage de ces "attractions" se dégagera le sens idéologique qu'il s'agit de donner à l'ensemble. Dans la mise en scène du Plus malin s'y laisse prendre (Ostrovski, 1898), il insère, entre autres, un film. En partant de cette idée,  il développe, vers 1925, celle de "montage intellectuel" et à la fin des années trente réfléchira à l'idée d' "extase", au sens de "sortie de soi" pour cerner l'objectif qu'il poursuit dans son travail.
En 1924, il met en scène son premier film, La Grève. En 1925, pour l'anniversaire de l'insurrection de 1905, c'est Le Cuirassé Potemkine, une de ses plus belles réussites, où il travaille l'insert (plan de détail) comme une métonymie.
En 1927, il est un cinéaste célèbre, jusqu'en France où Le Cuirassé Potemkine a été projeté, en privé, fin 1925, dans le seul cinéma existant alors sur les Champs Elysées, à Paris. Léon Moussinac, qui le rencontre à Moscou, en novembre, en fait ce portrait :




La présence d'Eisenstein, c'est la présence du génie.

C'est l'intensité de cette présence dès notre premier contact [...] qui me bouleversa. On ne pouvait échapper à elle, à la fois physique et intellectuelle. Physique, par la mobilité du visage et des mains, la puissance du buste où s'insérait le volume puissant de la tête, le rayonnement d'énergie et d'intelligence qui émanait de toute sa personne.

Léon Moussinac, Eisentein, éd. Seghers, 1964.





Un voyage aux Etats-Unis (1930-1932) se révèlera très décevant. Parti avec son équipe, dont son directeur de la photo (Edouard Tissé), pour y étudier la nouveauté du cinéma parlant, il ne parviendra à réaliser aucun de ses projets, en particulier Que viva Mexico !, dont la production sera interrompue en cours de tournage et dont les rushes (les bandes tournées et non montées) seront perdus pour lui puisque restés aux USA ; pis encore, dont les Américains tireront trois films différents, sans son accord, et sans aucun respect du scénario.
De retour en URSS, il se consacre à l'enseignement à l'Institut du cinéma, la voie des studios étant partiellement barrée, par des dissensions entre les divers acteurs du champ culturel. Pourtant, on lui commande un film patriotique, ce sera Alexandre Nevski. C'est ensuite Ivan le terrible, dont la première partie agréera aux autorités, beaucoup moins la seconde et la troisième déclenchera les foudres. La copie en sera partiellement détruite.
Eisenstein meurt le soir du 9 février 1948, d'une crise cardiaque, pas vraiment étonnante si l'on en croit le témoignage de son ami, l'acteur Maxime Strauch. Eisenstein et ses amis savaient que son coeur était en mauvais état (il avait fait un premier infarctus en 1946), mais personne n'imaginait une fin si brutale, pas même Strauch qui l'avait vu dans la journée.



Le film

Point de départ :
En 1937, la Mosfilm (la société de production cinématographique soviétique) propose à Eisenstein de filmer une histoire patriotique en lui suggérant de prendre comme sujet soit Nevski (héros du XIIIe siècle contre les chevaliers teutoniques), soit Sussanin (personnage du XVIIe ayant donné sa vie pour protéger le Tzar contre les Polonais et rendu célèbre par un opéra de 1836, composé par Glinka). Eisenstein choisit Nevski et commence à travailler un scénario avec Piotr Pavlenko ; leur scénario est terminé fin 1937 et Prokofiev accepte de composer la musique du film.
Le film devait être prêt pour l'anniversaire de la Révolution d'octobre, le 7 novembre 1938 (octobre à novembre par le passage au calendrier grégorien, le nôtre, qui n'était pas celui des Russes au temps des tzars). Il s'inscrivait dans un contexte historique d'inquiétude à l'égard de l'Allemagne hitlérienne, avivée par la guerre d'Espagne. L'URSS accueillait de nombreux réfugiés républicains.

Le synopsis :
Au XIIIe siècle, les petites principautés russes sont menacées par les Tatars (à l'est) et par les Germains (à l'ouest). La ville voisine de Pskov
ayant été conquise par les cruels chevaliers teutoniques (toujours appelés Allemands dans le film), les habitants de Novgorod font appel au prince de Perejaslav, Alexandre Nevski (lequel a gagné le nom de Nevski après sa victoire contre les Suédois sur le fleuve Neva, en 1240) pour les conduire au combat. Le 5 avril 1242, la bataille s’engage sur le lac Peipous.



FICHE TECHNIQUE :
Mise en scène : Serge M. Eisenstein.
Assistant : Dimitri Vassiliev.
Production : Studios Mosfilm.
Scénario : S.M. Eisenstein, Piotr Pavlenko
Photographie : Édouard Tissé.
Musique : Serge Prokofiev.
Décor et costumes : Yossif Chpinel, Nikolaï Soloviev, Konstantin Elisseiev (costumes) d'après les dessins d'Eisenstein
Montage : Eisentein assisté de Fira Tobak
durée : 110mn, noir et blanc

C'est le premier film parlant d'Eisenstein




Les personnages et les acteurs qui les incarnent :



Le rôle-titre : Alexandre Nevski

Tcherkassov dans le rôle d'Alexandre Nevski

interprété par Nikolaï Tcherkassov

Le triangle des amoureux comiques : Bouslaï, Olga, Gravilov

les héros burlesques
interprétés par Nikolaï Okhlopkov, Valentina Ivacheva et Andrei Abrikossov

Ignat, l'armurier

Ignat, l'armurier
interprétré par Dmitri Orlov

Vassilissia, la combattante (détail de plan)
Vassilissia
interprétée par Aleksandra Danilova



La totalité du générique (technique et artistique) est disponible à la Cinémathèque française.



Le tournage :

Il se déroule dans les studios de la Mosfilm qui occupent un vaste espace, à Moscou, sur lequel l'équipe d'Eisenstein va reconstituer aussi bien les villes (Pskov et Novgorod) que le fameux lac gelé sur lequel se déroule la bataille contre les chevaliers teutoniques.
Si l'on en croit Eisenstein, et il n'y a aucune raison de ne pas le croire, le plus difficile a été de cerner le personnage de Nevski, héros certes de la Russie, mais surtout saint de l'Eglise orthodoxe, ce qui le génait profondément, ce qu'il a fini par résoudre en l'interprétant comme la forme par laquelle l'époque (le Moyen-Age) rendait "le plus haut [souligné dans le texte] jugement de valeur porté sur un homme". Le mot "saint" ne fonctionnant plus que comme un superlatif.
Restaient les problèmes de temps. Comment filmer la bataille (morceau de bravoure du film, la séquence se développe sur 30 minutes) sinon en hiver? Eisenstein crédite Vassiliev de l'idée de "photographier l'hiver en plein été" et "Dans les vergers de Polythika, derrière les studios du Mosfilm, les files géométriques des pommiers cédèrent la place à une épaisse couche de craie et de verre liquéfié destinée à représenter le champ de bataille du Péipous. [...] Le secret de la réussite, c'est que nous n'avons pas essayé de le contrefaire. Nous n'avons pas feint, nous n'avons pas tâché de faire croire à des glaçons de verre ni à un arrangement postiche des détails vrais de l'hiver russe. Nous n'en avons pris que l'essentiel, ses rapports de valeurs sonores et lumineuses, le blanc du terrain et le noir du ciel, par exemple." (Réflexions d'un cinéaste, éd. de Moscou, 1958).
Cette solution a eu deux vertus ; la première à court terme, le fim a été prêt dans les temps ; la deuxième à long terme, ce qui aurait pu n'être qu'un film de plus, exaltant le sentiment patriotique russe, s'est transformé en chef-d'oeuvre et en leçon de cinéma.

LES CHEVALIERS TEUTONIQUES

C'est un ordre religieux, hospitalier et militaire,  fondé en 1198 par les croisés, à Jérusalem. Il n'accueillait que des hommes de la noblesse. Son influence s’exerça surtout en Allemagne. En 1237, il fusionna avec les chevaliers Porte-Glaive et propagea la culture germanique en Prusse et vers l’Est européen.
À la suite de la défaite de Grunwald en 1410 face aux Polonais et du traité de Torun en 1466, la puissance de l’ordre fut réduite à la Prusse-Orientale. En 1525, son grand maître se convertit au protestantisme et c'est la fin de l'ordre.




La musique :
Confiée à Prokofiev qui avait déjà écrit des musiques de films, elle est devenue à la fois une de ses oeuvres les plus célèbres et la rencontre extraordinaire de deux hommes que tout devait rapprocher. D'ailleurs, ils recommenceront leur collaboration pour Ivan le terrible, après au moins un projet pour lequel Eisenstein comptait sur lui, mais qui avortera, comme il arrivait souvent avec la Mosfilm, laquelle, pour une fois, avait une bonne excuse : le début de la Seconde Guerre mondiale. Le cinéaste, que préoccupait beaucoup la question de la "fusion image-son" dans les délais impartis, lui rend un vibrant hommage dans Réflexions d'un cinéaste :




C'est ici que le maître sorcier Serge Prokofiev vola à la rescousse. Quand cet étonnant musicien trouva-t-il le temps de réfléchir à l'esprit de l'oeuvre, de lire dans un premier jet de montage la logique interne d'une scène, de la dire en musique, de la traduire en une orchestration prodigieuse, et, pendant les heures passées au studio d'enregistrement avec l'ingénieur du son Volski et l'opérateur Bogdankévitch, de mettre au point la méthode d'enregistrement à plusieurs micros sous une forme qui n'était pas encore pratiquée chez nous ?
[...]
Les délais étaient comptés, mais nous pouvons nous offrir tous les luxes : à tous les passages clés, la combinaison lumière-son est poussée à un point de fini qu'on n'aurait pas obtenu avec des délais triplés. On le doit à Serge Prokofiev, qui unit à un brillant talent un incroyable brio professionnel et le don du travail-éclair.




Eisenstein a consacré de nombreuses pages à Prokofiev, bien plus précises quant au travail concret, mais toutes marquées par la même admiration pour son sens aigu du rythme des images qu'il transformait ausssiôt en musique. Et la musique, dans Alexandre Nevski, est partie prenante du sujet du film : l'identité russe.




J'ai toujours été frappé par la façon dont, après avoir parcouru rapidement deux ou trois fois les matériaux du montage (et d'après les données, en secondes, sur le temps dont il disposait), le compositeur Prokofiev, avec lequel je travaillais, composait si exactement, si admirablement — dès le lendemain!— une musique qui se mêlait parfaitement, dans toutes ses divisions et ses accents, non seulement au rythme général de l'action des épisodes, mais encore à toutes nuances et subtilités du montage. Elle ne s'y mêlait pas grâce à la "coïncidence des accents", ce moyen primitif pour établir des "correspondances" entre les images et la musique, mais grâce à une remarquable démarche contrapuntique musicale, qui se soudait organiquement avec l'image.

Texte de 1946, Réflexions d'un cinéaste.








affiche russe 1938

Affiche russe du film, 1938


Le résultat
:
Le film, terminé dans les temps, est projeté en novembre 1938 (témoignage de Tcherkassov), à La Maison du Cinéma de Moscou, et presqu'aussitôt sur tous les écrans du pays. Le film va connaître ensuite de multiples projections pendant la guerre, et une décoration sera créée, l'ordre Alexandre Nevski, pour les actes de bravoure, dont les soldats russes n'ont pas été chiches. Le film a donc atteint les objectifs que s'étaient fixés aussi bien la Mosfilm, qu'Eisenstein et son équipe eux-mêmes.
Les 110 minutes de projection sont pour les uns "une sorte de symphonie en blanc majeur" (Georges Sadoul); pour d'autres, "une symphonie en noir et blanc d'une beauté formelle à couper le souffle" (Jean Tulard) ; un "Oratorio plastique" (Barthélémy Amengual); "une symphonie ciné-plastique véritable" (Léon Moussinac) ; pour Eisenstein lui-même, "une fugue" (Eisenstein use très souvent du vocabulaire de la musique pour parler de ses films). Pour tous, le choix de ces comparaisons musicales met l'accent sur l'émotion qu'est destiné (images et musique travaillant dans le même sens) à susciter le film.
On peut user, si l'on veut, du terme de "propagande" : il s'agit d'abord de donner aux Russes un profond sentiment d'identité (le film se termine sur un carton noir où le mot Russie s'amplifie avec le rythme musical), de les faire se reconnaître dans ces artisans (Ignat est sur ce plan un personnage clé), paysans, hommes, femmes (le rôle de Vassilissia est important, et pas seulement parce qu'il faut une épouse pour Bouslaï puisqu'Olga choisit Gravilov), unis autour d'Alexandre Nevski pour chasser l'envahisseur. Nevski est le coagulateur de ces forces, dispersées avant lui.


Peut-être peut-on y lire une réflexion sur l'avenir (destinée aux Russes eux-mêmes) dans la stratégie mise en place par Nevski, temporiser avec les Tatars, en payant le tribut demandé, pour s'occuper du plus urgent, les chevaliers Teutoniques, et une mise en garde (pour les nazis, cette fois-ci) comme le premier et le dernier discours de Nevski l'affirment en définissant l'ennemi d'abord : "il y a un ennemi [...], plus proche, plus détestable [...] l'Allemand" et en avertissant, ensuite, "qui vient l'épée à la main périra par l'épée."
On peut aussi s'abandonner à la beauté plastique de l'oeuvre, y compris à ses éléments de burlesque (le personnage de Bouslaï que Nikolaï Okhlopkov outre à plaisir selon les anciens principes de l'école des acteurs excentriques des années 1920 ; mais aussi certains aspects du personnage d'Ignat avec ses proverbes, ses récits dont l'histoire du lapin et de la belette qui donne à Alexandre la solution de son plan de bataille, histoire grivoise qui, pour un spectateur français, rappelle le Roman de Renart où Renart joue un semblable tour à dame Hersent, la femme du loup Isengrin).
Eisenstein qui s'était documenté dans les chroniques pour construire ses personnages a, par ailleurs, utilisé de nombreuses ressources graphiques (dont le Codex Manesse pour les casques de ses chevaliers teutoniques) dans la composition de ses plans dans lesquels verticales et horizontales, travail des couleurs (car il joue du noir et blanc comme de couleurs) plus complexe qu'on ne le dit souvent en réduisant celle-ci à un renversement de valeurs : le blanc pour les "méchants", et le noir pour les "gentils", produisent à chaque fois d'intenses effets comiques ou pathétiques ou épiques.



Depuis 1938, le film n'a cessé d'être une référence cinématographique. Il est devenu un classique, au sens où il est enseigné dans les écoles de cinéma du monde entier, et nombreux sont les metteurs en scène qui glissent dans leurs films des formes de clins d'oeil au maître, celui qui, dans les ciné-clubs français des années cinquante du siècle passé, avait gagné le surnom de Sa Majesté Eisenstein, jeu de mots sur les intiales de ses "petits" noms.





A lire
: une présentation du film sur Télédoc avec une analyse du début de la séquence des chevaliers teutoniques à Pskov.
Enrichir sa connaissance d'Eisenstein : en visitant le site de la Cinémathèque française ; en écoutant le cours de Jacques Aumont sur le "montage d'attractions" pour le "Forum des images".
Mieux comprendre le travail de Prokofiev grâce à une page de Wikipédia.



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