Sergueï Sergueïevitch Prokofiev (1891-1953)

coquillage




La précision dépouillée de Stendhal transposée en musique.

S.-M. Esienstein, Réflexions d'un cinéaste, éd. de Moscou, 1958.







Eléments biographiques

La jeunesse :
(opus 1 à 21)
né en Ukraine, où son père, ingénieur agronome, travaille, Prokofiev passe son enfance dans une propriété à la campagne. Une mère musicienne perçoit très tôt son goût pour la musique et le fait entrer au Conservatoire de Saint-Pétersbourg à l'âge de 13 ans. Il y a pour professeur d'orchestration, Rimski-Korsakov. Pendant ses études, en 1910, son père meurt.  En 1913, il reçoit, à la fin de ses études, la médaille d'or du prix Anton Rubinstein, qui couronne le meilleur pianiste, en jouant son Premier Concerto pour piano (op. 10) : un seul mouvement qui dure 17 mn, composé en 1911-12. Ce talent pour le piano est la fois une bénédiction (ses concerts lui permettront de vivre) et, à ses yeux, une malédiction, puisque cette carrière de concertiste entrave sa carrière de compositeur. Et composer semble être la seule passion de Prokofiev.
Il apparaît alors comme un jeune homme turbulent, dont les compositions font scandale. En 1914, un voyage à Londres lui permet de rencontrer Diaghilev ;  ce dernier lui commande un ballet dont il ne sera pas satisfait et dont Prokofiev fera La Suite scythe, le plus grand scandale de sa carrière en 1916. D'autres musiques de ballet auront plus de succès auprès de Diaghilev et de sa troupe, les Ballets russes, en particulier Chout, histoire d'un bouffon (op. 21).



Les oeuvres de cette période mettent en lumière les caractéristiques de Prokofiev que l'on a appelées "grotesques" - rythmes caracolants, basses grondantes, lignes mélodiques déformées et astringence orchestrale.

Dictionnaire encyclopédique de la musique, Université d'Oxford, Laffont-Bouquins, 1988.



C'est un peu pour faire taire ses détracteurs que Prokofiev compose sa Première symphonie, dite "classique" (op. 25, 12mn) en hommage à Haydn, prouvant ainsi qu'il est capable de composer dans toutes les règles d'un art qu'il juge, par ailleurs, désuet.






Prokofiev, 1918

Prokofiev, photographié à New-York, en 1918




Les années occidentales

(op. 22 à 64, c'est-à-dire Roméo et Juliette qui est composé à Paris, même si l'oeuvre répond à une commande de l'opéra de Saint-Pétersbourg, qui ne le montera d'ailleurs pas avant 1940)

Au printemps 1918, Prokofiev quitte la toute jeune URSS et, en passant par le Japon, se rend aux Etats-Unis. Il y restera jusqu'en 1920. Il semble avoir été déçu par le fait que son oeuvre n'y intéressait guère les directeurs de salles de concert, si ses talents de pianiste y étaient par ailleurs fort applaudis. Ill part, alors, en Europe et s'installe un an dans un petit village de Bavière (Allemagne) où il compose un opéra, L'Ange de Feu. Il se fixe ensuite à Paris, en 1923. Il y séjournera jusqu'à son retour en URSS dans les années trente.
A Chicago, il termine l'opéra L'Amour des trois oranges (op. 33) qu'il avait commencé un peu auparavant. Le sujet en est tiré d'une pièce de Carlo Gozzi (dramaturge italien du XVIIIe siècle) que lui avait fait connaître Meyerhold, metteur en scène russe, un des grands rénovateurs de la mise en scène théâtrale au XXe siècle. Montée à Chicago, en 1921, l'oeuvre obtient un succès immédiat que l'Europe ne démentira pas, ni la postérité puisqu'on le joue toujours.
A Paris, il compose un ballet, Pas d'acier, que monte Diaghilev en 1928 ; l'année suivante, ce sera Le Fils prodigue dansé par Serge Lifar.
Prokofiev se produit beaucoup en concerts, mais continue à composer de nombreuses oeuvres. En 1923, il rencontre une cantatrice espagnole (soprano) qu'il va épouser et avec laquelle il aura deux enfants.



L'Amour des trois oranges
Jaquette du DVD présentant la mise en scène de l'Opéra de Paris pour L'Amour des trois oranges.




dessin de Bilal pour le ballet.

Roméo et Juliette. Dessin de Enki Bilal.


Roméo et Juliette (op. 64)
: commandé par l'Opéra de Léningrad (St-Petersbourg) et sa compagnie de Ballet, Kirov, alors que Prokofiev vit encore à Paris, le ballet va connaître quelques tribulations. Prokofiev commence à le travailler en 1934, mais lorsqu'il est terminé en 1936, le ballet Kirov n'en veut pas. La situation politique est complexe à Leningrad où domine Jdanov dont le sens artistique est pour le moins peu développé. Il semble que la fin du ballet (la mort des amants) le génait, il aurait voulu une fin optimiste (sic!). Prokofiev contacte alors le Bolchoï (La compagnie de ballet de Moscou) qui se récuse en arguant que c'est "indansable" !
Finalement, Prokofiev en tire une version réduite que le ballet de Brno (aujourd'hui en République Tchèque) monte en 1938. Le ballet connaît un grand succès et, en fin de compte, le Kirov le monte en 1940, dans une chorégraphie de Leonid Lavrovski ; Le Bolchoï de Moscou suivra, en 1946. C'est, depuis cette date l'une des oeuvres de son répertoire. La chorégraphie de Lavroski est considérée comme "classique" au sens où elle est régulièrement reprise par les Russes, même si de jeunes chorégraphes en retouchent certains aspects.
C'est sans doute l'une des plus célèbres musiques de ballet.
Le ballet se développe sur trois actes (autour de 50 minutes par acte) et suit d'assez près la tragédie de Shakespeare.
Il est régulièrement repris et réinterprété, c'est-à-dire chorégraphié à nouveau. La plus importante de ces chorégraphies a été celle de Rudolf Noureev, danseur lui-même, qu'il réalise en 1984, pour l'Opéra de Paris, après avoir dansé le rôle de Roméo, à plusieurs reprises.
Parmi les plus récentes, se détache la chorégraphie d'Angelin Preljocaj, créée en 1990 et régulièrement reprise depuis.

A voir : sur Wikimediacommons, des photographies de divers danseurs interprétant les rôles titres.



Les années soviétiques :
(op. 65 à 131, la 7e Symphonie)

Au début des années trente, Prokofiev commence à penser à un retour en URSS ; en 1927, il avait fait une tournée triomphale dans son pays qui avait sans doute à la fois ravivé son mal du pays, et lui avait fait entrevoir la possibilité de ne plus s'adonner qu'à la composition. Il rentre finalement en 1933, et ne quittera l'URSS que pour de courts voyages.
Il compose beaucoup, de la musique instrumentale (concertos et symphonies), mais aussi des opéras, des ballets (Cendrillon) et un très joli conte pour enfant, Pierre et le loup, qui est en même temps une initiation à la musique (1936). Il compose des musiques de films et collabore deux fois avec Eisenstein, pour Alexandre Nevski, puis Ivan le terrible (qui ne sera pas terminé, l'oeuvre ayant déplu aux dirigeants soviétiques).
Parmi toutes ses symphonies, la Symphonie n° 6 en mi bémol majeur, op. 111, dédiée à Beethoven et créée en octobre 1947, se détache (elle a été fort mal accueillie). Elle est d'une tonalité sombre mais puissante ; Prokofiev la décrit ainsi : "le premier mouvement est d'un caractère agité, tantôt lyrique, tantôt rude ; l'andante est plus serein et chantant ;  le final est rapide en mode majeur et pourrait se comparer à la 5e symphonie s'il n'y avait les rudes échos de la première partie."
En 1940, il rencontre une jeune poétesse, Myra Mendelssohn, qui devient sa compagne  et sa collaboratrice. Elle travaille avec lui à l'élaboration de son opéra-comique, La Duègne (Les Fiançailles au couvent), et à son grand oeuvre, à ses yeux, Guerre et paix, d'après le roman de Tolstoï.

Un peu avant sa mort, il dicte un catalogue à Myra Mendelssohn, dans lequel il intègre des oeuvres inachevées qui vont jusqu'à l'opus 138; certaines ont été terminées (par d'autres) et sont maintenant jouées.
Il meurt en 1953, exactement le même jour que Staline, si bien que sa mort passe quasiment inaperçue, mais à son enterrement, David Oïstrakh (1908-1014), violoniste, son ami et son partenaire aux échecs, joue le premier mouvement de sa Première sonate en fa dièse mineur pour violon et piano, op. 80, dont Prokofiev disait qu'elle devait être "comme la bise soufflant entre les tombes d'un cimetière".




plan d'ensemble, "Alexandre Nevski"


Alexandre Nievski, S.-M. Eisenstein, plan d'ensemble
dans la séquence de la bataille contre les chevaliers teutoniques.



Le Dictionnaire encyclopédique de la musique
de l'Univsersité d'Oxford conclut sa notice sur Prokofiev par ces mots :




Dans sa jeunesse, il avait intentionnellement choqué son public par une musique flamboyante et une virtuosité provocatrice, mais entre trente et quarante ans son style a mûri ; il a alors confirmé ses dons mélodiques naturels, son élan rythmique, son charme irrésistible et son humour alerte, toujours traduits avec une franchise piquante qui a donné à l'essentiel de sa musique une popularité durable.

Dictionnaire encyclopédique de la musique, Université d'Oxford, Laffont-Bouquins, 1988.






Prokofiev et la littérature


Comme l'oeuvre musicale en fait foi, la littérature a beaucoup compté pour Prokofiev qui confiait, d'ailleurs, à son Journal que s'il n'avait pas été musicien, il aurait été écrivain. Il a tenu toute sa vie un journal, dont une partie a été publiée en français. Ce journal permet non seulement de comprendre mieux le musicien, mais témoigne aussi de cet intérêt pour les écrivains contemporains aussi bien que pour les classiques.
Dans ses créations musicales, on retrouve Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, mais aussi des poètes contemporains, Anna Akhmatova et Konstantin Balmont.
Par ailleurs, il a, lui-même, écrit une dizaine de contes (comme Pierre et le loup) dont quelques-uns ont été publiés en français sous le titre de La Tour vagabonde : récits (éd. Alternatives, coll. Pollen, 2005).
Ses récits ont souvent un caractère onirique (comme certains de ses opéras d'ailleurs) et fantaisiste, qui est souvent proche des oeuvres picturales de Chagall. La Tour vagabonde n'est-elle pas l'histoire d'une Tour Eiffel hantée par son âme babélienne et bien décidée à rejoindre la Mésopotamie ? Cette petite histoire a occupé Prokofiev durant son voyage en transsibérien vers Vladivostok, alors qu'il partait vers les USA via le Japon, en 1918, et témoigne de la sensibilité de Prokofiev aux mouvements artistiques contemporains, en particulier français, lorsque peintres  et écrivains (Apollinaire, Cendrars, par exemple), à la suite des Delaunay, étaient tous fascinés par ce monument de la modernité. Ces contes montrent, en outre, un Prokofiev détendu, plein d'humour et de malice, regardant les hommes avec une indéniable tendresse non dépourvue, au demeurant,  d'une certaine cruauté.



Chagall, 1960

Marc Chagall (1887-1985), Vision de Paris, 1960




A lire
: des extraits du Journal de Prokofiev, mis en ligne par La Revue des deux mondes.
A découvrir : sur Wikipédia, la liste des oeuvres de Prokofiev



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