OEDIPE

coquillage




Oedipe et la sphinge

poterie grecque (Ve siècle av. J.-C.), musée du Vatican


Le chant XI de l'Odyssée (Homère) est sans doute le texte le plus ancien mentionnant le personnage d'Oedipe.
Ulysse y invoque les morts pour interroger Tirésias sur sa destinée. Parmi tous ceux qu'il voit ensuite se trouve Jocaste, nommée ici Epicaste :




"Et je vis la mère d'Oedipe, la belle Epicaste qui, dans l'ignorance de son esprit, commit un acte affreux ; elle épousa son propre fils. Celui-ci, après avoir tué son père devint le mari de sa mère. Mais bientôt les dieux révélèrent ces choses parmi les hommes. Lui, dans l'aimable Thèbes, régnait sur les Cadméens, mais frappé de maux cruels par la volonté des dieux. Quant à la reine, elle descendit chez le puissant Hadès aux portes solidement closes, car elle avait, en proie à la douleur, attaché un lacet au plafond élevé de son palais. A son fils elle laissa en héritage les tourments sans nombre que déchaînent les Erynies d'une mère."
Odyssée, chant XI, traduction de Médéric Dufour, GF, 1965, p. 165-66



Comme on le voit, dans ce récit, Oedipe continue à régner sur Thèbes après le suicide de Jocaste (Epicaste) et dans L'Illiade, lors des funérailles de Patrocle (GF, XIII, p. 392), il est rappelé à propos d'un personnage qu'il a assisté aux cérémonies de la mort d'Oedipe : "Il vint jadis à Thèbes, quand à grand bruit tomba Oedipe, pour ses funérailles."
Jean-Pierre Vernant dans sa préface à l'édition Folio (1973) résume ainsi le mythe : "[...] qu'est-ce que la légende d'Oedipe avant les Tragiques ? celle d'un enfant trouvé et conquérant pour qui tuer son père et coucher avec sa mère n'a peut-être pas d'autre signification que celle d'un mythe d'avènement royal dont il est bien d'autres exemples."
Mais il y a les Tragiques.
Oedipe est évoqué dans la tragédie d'Eschyle, Les Sept contre Thèbes (467 av.  J.-C.) qui présente la guerre fratricide de ses deux fils, Etéocle et Polynice, seule pièce restant de la tétralogie dont elle faisait partie : Laïos, Oedipe, Les Sept..., et un drame satyrique Le Sphinx.


Euripide, en 407 av. J.-C. en reprend le sujet dans sa tragédie des Phéniciennes, mais c'est Sophocle qui lui donne les dimensions que nous connaissons encore aujourd'hui à travers deux tragédies: Oedipe Roi et Oedipe à Colonne.
Après les apports tragiques, le mythe est constitué de sept éléments : 1. l'avertissement d'Apollon par la Pythie de Delphes conduisant Laïos à faire exposer son fils sur le Cithéron : les pieds troués et liés à une branche, l'enfant doit être abandonné, mais le berger chargé de le faire donne l'enfant à un berger de Corinthe. 2. sauvé, il est adopté par le roi de Corinthe. 3. traité de "bâtard" au cours d'une beuverie, il va interroger l'oracle de Delphes qui lui dit qu'il tuera son père et épousera sa mère. Epouvanté, il décide de ne plus retourner à Corinthe.  4. Oedipe adulte tue, sans le savoir, son père Laïos. 5. en résolvant l'énigme du sphinx il sauve Thèbes. 6. en récompense, il épouse la reine Jocaste, sa mère. 7. des années plus tard, alors que le couple a eu quatre enfants, la vérité se dévoile : Jocaste se pend et, après Eschyle, Oedipe se crève les yeux, et part en exil.
A quoi Sophocle ajoute dans Oedipe à Colone 8. Oedipe errant arrive à Colone où les dieux lui pardonnent et le transfigurent en divinité honorée dans ce sanctuaire.

L'histoire d'Oedipe s'inscrit aussi dans une GENEALOGIE, celle des rois de Thèbes.
A l'origine, CADMOS qui vient en Grèce à la poursuite de sa soeur EUROPE enlevée par ZEUS. Il interroge l'oracle de Delphes et Apollon lui conseille de renoncer à poursuivre sa soeur et de fonder une cité là où s'arrêtera la génisse qu'il doit suivre. Lorsque la génisse s'arrête, il lui faut combattre un dragon (protégé par Arès), gardien d'une fontaine, qui dévore ses compagnons. Après la mort du dragon, Athéna conseille à Cadmos de semer les dents de ce dernier ; en surgissent des géants qui se combattent et s'exterminent ;  seuls, cinq en réchappent, les spartoï (hommes semés), qui aideront Cadmos à fonder Thèbes dans "le pays de la génisse", la Béotie.
CADMOS épouse HARMONIE, fille d'Arès et d'Aphrodite. Ils ont cinq enfants, quatre filles (parmi elles, Sémélé qui est la mère de Dionysos) et un fils : POLYDOROS. Il épouse NICTEIS (fille d'un des spartoï, Ctonio); leur fils le plus célèbre est LABDACOS (celui qui va donner son nom à la lignée). Une tradition plus récente veut que Labdacos ait été, comme son neveu Penthée, mis à mort par les Bacchantes pour s'être opposé au culte de Dionysos.
LABDACOS  a pour fils LAIOS qui, fuyant Thèbes où le régent, son oncle, a été assassiné, se réfugie à la cour du roi PELOPS. Là, offensant toutes les lois de l'hospitalité, il enlève et viole le fils du roi, Chrysippe, qui se suicide. Héra (déesse des mariages) s'en trouve particulièrement offensée et LAIOS est condamné à n'avoir pas de descendance.
Mais Laïos épouse Jocaste. Quand leur fils naît, l'oracle de Delphes prédit selon les leçons qu'il sera la ruine de la Cité ou qu'il tuera son père et épousera sa mère. L'enfant est donc exposé (abandonné) sur le Cithéron à la charge des dieux. La suite se trouve dans les tragédies.

Les mythes rattachés aux Labdacides ont eu une postérité prolifique, et tout particulièrement l'histoire d'Oedipe. Les oeuvres les plus connues qui s'y rattachent se trouvent dans le tableau ci-dessous, mais il est aussi d'autres oeuvres qui ne manquent pas d'intérêt, quoique moins célèbres. C'est le cas du Roman de Thèbes, "translation" d'une épopée latine, la Thébaïde de  Stace (Ier siècle), rédigée vers le milieu du XIIe siècle. Oedipe s'y inscrit dans une interrogation sur les rapports entre générations, entre les fils et les pères.




Le cycle des Labdacides a inspiré (et continue d'inspirer) de nombreux écrivains, aussi bien des dramaturges que des romanciers, comme en témoigne le choix proposé par ce tableau.

  Eschyle (525-455 av. J.-C.) Sophocle (495-405) Euripide
(480-405)
Sénèque (-2 av. J.-C. - 65 ap.) Corneille (1606-1684) Racine (1639-1699) Voltaire (1694- 1778) Gide (1869-1951) Cocteau (1889-1963) Brecht (1898-1956) Anouilh (1910-1987) Robbe-Grillet (1922 - 2008) Bauchau
(1913 - 2012)
Oedipe   Oedipe roi
Oedipe à Colone
  Oedipe Oedipe (1659)   Oedipe (1718) Oedipe (1931) La Machine infernale (1934)   Oedipe ou le roi boiteux (1978) Les Gommes (1953) Oedipe sur la route (1990)
Antigone   Antigone             Antigone (1922) Antigone (1948) Antigone (1944)  
 Antigone (1997)
Etéocle et Polynice Les Sept contre Thèbes   Les Phéniciennes     La Thébaïde (1664)              



Oedipe et le sphinx

Le sphinx (ou la sphynge) est dit par la pièce de Sophocle, Oedipe Roi, "chienne" et "chanteuse". Sa caractéristique féminine semble attestée dès les plus anciennes interprétations du mythe. L'énigme qu'elle pose est rapportée dans l'argument des Phéniciennes, Euripide, de la manière suivante : " Il est sur terre un être à deux, à quatre, à trois pieds dont la voix est unique. Seul il change de nature parmi ceux qui se meuvent sur le sol, en l'air et dans la mer. Mais quand il marche en s'appuyant sur le plus de pieds, c'est alors que ses membres  ont le moins de vigueur."
Diodore de Sicile (historien grec, Ier siècle av. J.-C.) la résume ainsi : "Qu'est-ce qui, demeurant toujours le même, est à deux, trois ou quatre pieds ?"







oedipe et le sphinx, Ingres

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867), Oedipe expliquant l'énigme du sphinx, 1808. Musée du Louvre, Paris.
Gustave Moreau, 1864



Gustave Moreau (1826-1898), Oedipe et le sphinx, 1864, Metropolitan museum, New-York.


Le mythe d'Oedipe, s'il a inspiré de nombreux écrivains comme le montre le tableau, semble nous accompagner depuis le Ve siècle. Il permet de poser de multiples questions, dont la plus ancienne est double, celle de la condition humaine et celle du pouvoir. C'est encore celle qu'aborde Hélène L’Heuillet dans une étude sur les rapports de la police et du pouvoir (2001). Depuis Freud qui relit Sophocle en découvrant dans Oedipe la création littéraire lui permettant de nommer le réseau des sentiments contradictoires (le si "fameux" et méconnu "complexe d'Oedipe") qui se développent chez l'enfant par rapport à ses parents et qu'il devra dépasser pour grandir, le XXe siècle a lu et relu le mythe. Levi-Strauss, dans une analyse aussi amusante que fascinante dans son Anthropologie structurale, 1958, y voit posée la question de l'origine : "Mais le mythe d'Oedipe offre une sorte d'instrument logique qui permet de jeter un pont entre le problème initial — naît-on d'un seul, ou bien de deux ? — et le problème dérivé qu'on peut approximativement formuler : le même naît-il du même, ou de l'autre ?" (Plon,  p. 239).
Le propre d'un mythe est bien sa plasticité. Celui d'Oedipe n'y échappe pas.


A lire, un article sur le site du département d'Anthropologie de l'Université de la Réunion, "Oedipe sans complexes"
Sur le tableau de Gustave Moreau, lire l'article de Jean David Jumeau-Lafond dans La Tribune de l'art.
A voir : D'autres représentations du sphinx sur le site Méditerranées consacré aux mythes.


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