Antigone, Jean Anouilh, première représentation, 11 février 1944, théâtre de L'Atelier

coquillage





Anouilh

Jean Anouilh, dans les années cinquante
du XXe siècle

L'écrivain :

Il est né à Bordeaux, le 23 juin 1910, dans une famille que la coutume littéraire dit "modeste" (père : tailleur ; mère : pianiste). Il arrive à Paris au début des années 1920, y finit ses études secondaires et entre en faculté de droit, puis travaille dans une agence de publicité (Damour) où il croise Prévert et Jean Aurenche.  Il raconte avoir découvert le théâtre depuis les coulisses (Marivaux, Musset, Molière) lorsqu'il accompagnait sa mère dans les tournées de l'orchestre avec lequel elle jouait ; mais la révélation du théâtre auquel il aspire lui vient lorsqu'il assiste à une représentation de Siegfried de Giraudoux (1928), créé par Louis Jouvet. Il y découvre un langage dont il dira, plus tard, qu'il lui a  appris "qu'on pouvait avoir au théâtre une langue poétique et artificielle qui demeure plus vraie que la conversation sténographique."
Au début des années trente, il est secrétaire de Louis Jouvet, au théâtre des Champs Elysées, mais les deux hommes ne s'entendent pas, et Jouvet se sépare d'Anouilh qui, pour sa part, a déjà commencé à écrire du théâtre avec Jean Aurenche. Ses essais ne sont guère couronnés de succès et sa carrière de dramaturge ne commence vraiment qu'en 1932, avec L'Hermine, montée au théâtre de l'Oeuvre et jouée, entre autre, par Pierre Fresnay. Anouilh se marie la même année avec une comédienne, Monelle Valentin. C'est elle qui créera le rôle d'Antigone en 1944.
Les pièces suivantes ne trouvent pas leur public et à partir de 1936, il commence à écrire des dialogues de films.  Ce n'est qu'en 1937 qu'il rencontre enfin le succès avec Le Voyageur sans bagage (Darius Milhaud en écrit la musique) monté par Georges Pitoëff.
Jusqu'à sa mort, en 1987, ses pièces sont montées régulièrement. La plupart d'entre elles ont été créées au théâtre de l'Atelier que dirige André Barsacq jusqu'à sa mort, en 1973. A partir de 1961 et de l'échec de La Grotte, il fera lui-même de la mise en scène.
Il a soutenu le jeune théâtre et il est parmi les premiers à reconnaître Beckett et Ionesco ; il monte Vitrac, Victor ou les enfants au pouvoir, en 1962. Et il a fait découvrir ou redécouvrir un certain nombre d'auteurs étrangers, Graham Greene (L'Amant complaisant, 1962), qu'il traduit, entre autres.
Il a écrit 38 pièces au cours de sa carrière ainsi qu'un recueil de Fables (1962). Il a lui-même réparti ses pièces entre "pièces roses", "pièces noires" (pour ses premières productions), puis "pièces brillantes" et "pièces grinçantes", à quoi il ajouta des "pièces baroques", des "pièces secrètes" et des "pièces farceuses".
Finalement, Anouilh aura vécu comme il l'avait voulu : pour et par le théâtre.





affiche pour Antigone, 1944

Affiche du spectacle, 1944 - Théâtre de l'Atelier


La création

Mise en scène : André Barsacq
Scénographie (décors et costumes) :  André Barsacq

Distribution  :
   Auguste Bovério (Le Prologue / le Choeur)
    Jean Davy (Créon) reprise par Paul Oettly
    Monelle Valentin (Antigone)
    Suzanne Flon (Ismène) reprise par Catherine Toth
    André Le Gall (Hémon)
    Jean Mezeray (Le Page)
    Suzanne Dalthy (Eurydice)
    Odette Talazac (La Nourrice)
    R.G. Rembauville (Le Messager)
    Edmond Beauchamp (Premier Garde)
    Paul Mathos (Deuxième Garde)
    Jean Sylvère (Troisième Garde)





La pièce :

Lorsque le rideau se lève, tous les personnages sont sur la scène, présentés tour à tour par un personnage qu'Anouilh a nommé le prologue. Ils sont groupés par "fonction": les trois gardes au fond; la famille côté Cour où Ismène, blonde, et seul personnage vêtu de blanc, attire le regard ; sur le devant, à peu près au centre, et à l'écart des autres personnages par là même, Créon et son page. Ne sont 





mise en scène de Barsacq, 1944

Le début de la pièce dans la mise en scène de Barsacq, en 1944, au théâtre de l'Atelier : "Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone..." commence le Prologue.

isolés que le messager appuyé à un portant (côté Jardin) et Antigone assise entre le messager et les gardes. Son isolement est ainsi redoublé, entre ceux qui l'arrêteront et celui qui annoncera sa mort, et la sépare déjà de ceux qui voudront l'empêcher d'aller jusqu'au bout de ce qui est déjà inscrit dans cette position comme son destin.
Le prologue rappelle dans cette présentation les grandes lignes du mythe (Antigone appartient au mythe d'Œdipe et de la famille des Labdacides) et définit ainsi le genre dans lequel s'inscrit la pièce : une tragédie, puisque les événéments et le dénouement sont énoncés d'emblée.
Antigone, fille d'Œdipe et de Jocaste, veut enterrer son frère qui a été condamné comme traître à Thèbes (Il a mené une guerre contre la Cité pour arracher le pouvoir des mains de son frère Etéocle) et privé de sépulture. Créon, son oncle, frère de sa mère, et roi de Thèbes, a décrété la mort pour quiconque le ferait. Mais ce mythe qui mettait aux prises la loi humaine (celle de la Cité, défendue par Créon) et la loi divine (représentée par Antigone) chez Sophocle, est utilisé par Anouilh à de toutes autres fins, comme le disent les costumes contemporains choisis par Barsacq et l'auteur. Costumes, par ailleurs, d'apparat : les hommes sont en habit, les femmes en robes longues (tout dit donc la cérémonie). Les gardes, quant à eux, portent gabardine et feutre, comme dans les films policiers du temps. Ces vêtements ne sont pas sans rappeler, par ailleurs, ceux que l'on donnera à la Gestapo nazie, dans les films d'après-guerre.
La pièce se déroule ensuite en un seul acte, mais dans lequel les entrées et les sorties des personnages ménagent des scènes implicites, d'autant que la plupart du temps les personnages se trouvent dans des faces à faces : Antigone et la nourrice, Antigone et Hémon, Antigone et Ismène, Antigone et Créon, Créon et Hémon.
Ces face-à-face, que la tragédie grecque nomme "agôn" soulignent ainsi une filiation théâtrale dans laquelle s'inscrit ici Anouilh, comme d'autres en son temps (Cocteau, Giraudoux et même Sartre avec Les Mouches, 1943)



Le personnage d'Antigone

Le personnage éponyme est aussi celui qui domine la pièce entière. Les spectateurs de 1944 ont polémiqué autour du sens à donner à la pièce, faisant de Créon le représentant de Pétain et d'Antigone le symbole de la résistance, et donc recevant la pièce comme une exaltation de la résistance ou, au contraire, comme Claude Roy (Alias Georges Adam) qui écrit dans Les Lettres françaises, clandestines, en mars 1944, la dénonçant pour la part belle faite à Créon à quoi Antigone n'oppose qu'un désespoir mortifère :




C'est à Créon qu'il appartiendra de démasquer Antigone, l'Antigone de 1944 de Jean Anouilh. Un à un, il lui arrache ses faux visages. La nouvelle Antigone ne meurt plus par fidélité à une mémoire car elle accepte l'image que Créon lui propose de Polynice : un imposteur et un jeune voyou. Elle ne se sacrifie pas à une foi religieuse car elle partage le scepticisme ironique du dictateur. Et ce n'est pas non plus à l'oppresseur de Thèbes qu'elle s'attaque...
[...]
Quand Créon lui demande pourquoi, en fin de compte, elle meurt, elle répond : "Pour moi". Cette parole sonne lugubrement, dans le même temps où sur tout le continent, dans le monde entier, des hommes et des femmes meurent qui pourraient, à la question de Créon, répondre: "Pour nous... pour les hommes !"




Près de cinquante ans après, si cet aspect de la pièce ne manque pas d'intérêt, si on peut aussi la lire comme une réflexion désabusée sur le politique, version peu enthousiaste mais pas si éloignée que cela de l'affirmation hugolienne selon laquelle "le pouvoir est un devoir", on peut y découvrir aussi le portrait de l'adolescence incarnée dans une jeune fille intransigeante qui refuse les compromis que toute société exige de ses membres. A la fois violente et tendre, faible et forte, enfantine ou infantile ("Je veux tout, tout de suite [...] Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite.") selon le regard qu'on jette sur elle, excessive toujours, jusqu'à la mort incluse, insupportable et fascinante, elle est la démesure (hybris) incarnée : "Je suis là pour vous dire non et pour mourir."
Sans doute peut-on l'inscrire, plutôt que dans l'héritage de Sophocle, dans celui de l'adolescent romantique arcbouté sur son refus de devenir adulte et de ressembler à ses parents, ce que Hémon dit à son père avant de se suicider devant le corps d'Antigone, retrouvant ainsi le geste de Roméo dans le tombeau de Juliette. L'amour, la mort, la jeunesse, trois thèmes largement exaltés par les oeuvres de la première moitié du XIXe siècle mais dont l'écho n'est sans doute pas près de s'éteindre.





Antigone, 1944

1944, théâtre de l'Atelier, Antigone (Monelle Valentin) et Créon (Jean Davy)



Antigone et Créon

Créon (Guy Tréjean), Antigone (Dolores Torres) dans la mise en scène d'Eric Civanyan, Boulogne, 1986.



Antigone 2011

Antigone et Ismène, Compagnie Declamuse, Lège-Cap-Ferret, mise en scène de Jean Desarnaud, juin 2011




A consulter
: les scénographies d'André Barsacq pour les pièces d'Anouilh.
A lire : un article de Philippe Touchet, réflexions sur l'Antigone de Sophocle, mais éclairante sur la tragédie en général.
Le contexte de la création, en 1944, sur le site de l'Association de la Régie Théâtrale.
A voir : une mise en scène de Nicolas Briançon pour TV5 en 2003.



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