Le Page disgracié, Tristan L'Hermite, 1643

coquillage




Tristan L'Hermite

Portrait de Tristan L'Hermite gravé par Etienne Jehandier-Desrochers (1688-1741)
Les vers qui accompagnent ce portrait, "Hérode survécut à la vive douleur /D'avoir donné la mort à sa moitié chérie /Mais Tristan, par son Energie, /Causa celle de son acteur",  renvoient à la tragédie Mariane, 1637, dans laquelle Mondory (1594-1653), en jouant le rôle d'Hérode, souffrit "une apoplexie de la langue" et dut renoncer à son métier de comédien.

L'auteur

      Il est né François L'Hermite en 1601, sans que l'on en sache plus, dans le domaine paternel, le château du Solier (ou Souliers), à Janaillat, en Creuse. Il est le fils de Pierre L'Hermite et d'Elisabeth Miron. Il a au moins deux frères, plus jeunes, Jean Baptiste, qui fournit des clés pour la lecture du Page... lorsqu'il réédite le roman, en 1667, et Séverin, mort au siège de Royan (1622). C'est une famille de bonne noblesse mais déjà ruinée lorsque François vient au monde. A la mort du père, en 1632, il faut même vendre le château.
La famille paternelle se targue de descendre de Pierre L'Ermite, qui précha la première croisade et de Tristan L'Hermite, grand prévôt de France sous Louis XI, de sinistre mémoire dans l'histoire de France populaire (cf. Notre-Dame de Paris, Hugo).
Lorsque François a 3 ans, il est confié à sa grand-mère maternelle qui l'emmène à Paris. Deux ans plus tard (1606), son père le présente à Henri IV qui l'attache comme page à Henri de Bourbon, le fils, exactement du même âge que François, qu'il a eu avec la marquise de Verneuil. Adolescent, il entre au service de Nicolas puis de Scévole de Sainte Marthe (érudit et grand trésorier de France).
En 1620-1621, il participe aux campagnes de Louis XIII contre les Huguenots du sud-ouest.
     De 1622 à 1634, il est au service de Gaston d'Orléans, frère du roi. Avec lui, en 1627, il participe au siège de La Rochelle. Sa santé n'est pas bonne, il est souvent en proie à des crises de "mal des poumons", probablement la tuberculose, dont il finira par mourir. Sa première oeuvre date de ce temps, il publie "La Mer", long poème dédié à Gaston d'Orléans. Le poème sera ensuite intégré aux Vers Héroïques. A quel moment choisit-il son nom de plume, "Tristan" ? Cela semble ignoré, mais sans doute ce choix provient-il plutôt des connotations associées à ce nom propre, celui du héros de l'histoire de Tristan et Iseult, la tristesse, la mélancolie, davantage que du souvenir du lointain ancêtre. La Mer sera suivie des Plaintes d'Acante, en 1633. Il va ensuite voyager en Lorraine puis en Angleterre. C'est aussi en 1634 qu'il se lie aux Béjart.
Sa première tragédie, Mariane, est jouée, en 1637, par la troupe du Marais. Quoique toujours au service d'un Grand (comme il se disait en ce temps-là), c'est quand même d'abord et surtout un écrivain. Il poursuit, avec succès d'ailleurs, une carrière de dramaturge en même temps que de poète, Les Amours (1638), La Lyre (1641) et les Vers héroïques (1648).
En 1643, paraît Le Page disgracié.  C'est une manière de roman, le seul de son oeuvre. Il écrit. Il passe du service de Gaston d'Orléans à celui du duc de Guise (1646).
      Protégé par le chancelier Séguier, il entre à l'Académie française en 1649, laquelle définit son oeuvre comme illustrant "toutes les manières possibles d’un poète virtuose – élégiaque et latine, pétrarquiste, humaniste, mariniste, galante, mondaine, burlesque – mais où l’on distingue aussi un penchant personnel pour l’humour macabre, la fantaisie fantastique et les mystères du songe, appelé à se déployer dans d’autres formes d’écriture."
Après la Fronde, en 1652, Tristan reprend du service auprès du duc de Guise. Il a encore le temps de publier une pastorale, Amaryllis (1652) et une dernière comédie, Le Parasite (1653) avant de voir sa maladie s'aggraver. Il meurt le 7 septembre 1655.
Ecrivain reconnu et admiré de ses contemporains, Tristan tombe si bien dans l'oubli que lorsque Gautier s'intéresse aux écrivains de cette première moitié du XVIIe siècle (Les Grotesques, 1844), il n'est pas du nombre. Quelques érudits se penchent sur cette oeuvre oubliée à la fin du XIXe mais c'est surtout la seconde moitié du XXe siècle qui va le redécouvrir. Le nombre d'études qui lui sont consacrées en témoigne, et tout particulièrement pour ce qui regarde Le Page disgracié.
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Caravage
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Caravage (1571-1610), Les Tricheurs, 1594-95, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas, USA.

Le récit

     Le livre se présente en une succession de brefs chapitres (46 pour la première partie et 55 pour la seconde) racontant les aventures d'un personnage, qui s'exprime à la première personne, durant son enfance et son adolescence, parmi lesquelles d'innombrables frasques et l'acquisition d'un vice majeur, le goût du jeu. Il commence "A peine avais-je trois ans" (I, 3) et s'interrompt sur "c'est où finit le dix-huit ou dix-neuvième an de ma vie" (II, 55).
Le narrateur adresse son récit à un interlocuteur, Thirinte (I,1 / I,39 /II, 46 / II, 55), dans lequel Anne Garréta (« Le Page disgracié : Problèmes de l’autobiographie baroque », in Actes du Colloque de Cerisy, Esthétique baroque et Imagination créatrice, 1998.) propose de voir un double du narrateur, lequel avance masqué puisque le seul nom qu'il avoue, Ariston (I, 24),  est "inventé", de son propre aveu, pour cacher son identité et ses origines.
     Dans son dernier chapitre, il promet une suite pour y raconter sa vie d'adulte. Beaucoup en ont déduit que le texte était inachevé. Sans doute n'en est-il rien, et cette remarque n'est-elle là que pour préciser le point de vue du narrateur, celui d'un vieil homme qui se retourne sur son passé : "C'est en ces deux volumes suivants que vous saurez l'apprentissage que j'ai fait des hommes, et si j'ai quelque tort ou quelque raison de ne les vouloir hanter que rarement".
     Patrick Dandrey, dans un brillant article (Variations sur le moi dans la fiction narrative en prose au XVIIe siècle), remarque que ce roman raconte, pour l'essentiel, comment le personnage (celui qui dit "Je") devient écrivain, un écrivain défini par son nom qui rend compte au plus profond de cette destinée ancrée dans la mélancolie, assumée plusieurs fois au cours du récit et s'accomplissant dans son penchant final pour la solitude, loin des hommes : "Tristan parce que triste, au préambule, L’Hermite parce que fuyant les hommes, en clausule, ces deux noms placés en transparence de l’ouverture et de la clôture du livre signent de la sorte le travail d’élucidation de sa destinée et de définition de lui-même par lui-même que l’auteur assigne à son récit."


Mélancolie, solitude qui sont point d'aboutissment d'un parcours qui fait, pourtant, la part belle au comique, à travers des personnages ridicules, voire burlesques et des situations relevant de la farce.

Le titre

Le titre complet en est Le page disgracié. Où l'on voit de vifs caractères d'hommes de tous tempéraments et de toutes professions.
     Deux pactes de lecture paraissent ainsi proposés : la piste moraliste, au sens du XVIIe siècle, observation des moeurs sociales et des comportements, et celle du satiriste qui trace à traits soulignés les portraits de ses contemporains pour en dégager les défauts, voire les vices. Faire du narrateur un page, c'est insister sur sa jeunesse, ce qui connote la naïveté et donc l'authenticité des tableaux qu'il va dépeindre et mettre l'accent sur la découverte du monde et de la société ; l'adjectif "disgracié" justifiant les tribulations qui lui permettent de découvrir d'autres strates sociales, puisque le terme signifie d'abord "être rejeté", "avoir perdu, comme ici, les faveurs de la Cour ; mais "disgracié" peut aussi prendre une signification morale, au sens où le personnage serait défavorisé par la nature, ou le sort. Et de fait, chauqe fois que la situation du personnage semblera s'améliorer, ce ne sera que pour connaître déceptions sur déceptions. Ainsi le personnage reste-t-il "page disgracié" alors que son âge, déjà, ne justifie pas davantage ce titre que sa position. La deuxième partie alternant les titres avec "page disgracié" ou "page" tout court ; il reste encore page, lorsqu'il rentre de nouveau en "grâce", retrouve la Cour, et participe aux guerres menées par le roi contre les huguenots dans le sud-ouest, durant les années 1620, puisqu'il lui reste encore à découvrir la vie militaire.
Chacun des chapitres rapportant ces tribulations est brièvement conté et titré de manière, dit l'auteur, en I, 1, à permettre au lecteur de choisir de le lire ou pas,  "J'ai divisé cette histoire en petits chapitres, de peur de vous être ennuyeux par un trop long dicours, et pour vous faciliter le moyen de me laisser en tous lieux où je pourrai vous être moins agréable."
     A noter : un petit jeu qui ne manque pas d'intérêt. Si le récit est à la première personne, les titres le sont à la 3e, "L'origine et naissance du page disgracié", par exemple en I, 2. Si bien que chaque chapitre apparaît comme un récit encadré dont le cadre est fourni par le titre, le récit encadré à la charge d'un narrateur intra-diégétique et le récit cadre d'un narrateur extra-diégétique, distance prise avec le contenu du récit, parfois particulièrement visible dans le caractère énigmatique de certains d'entre eux, par exemple "De quelle manière le page disgracié fut fait esclave d'une grande dame " (I, 24), laquelle se révèlera être une très jeune fille, ou dans le hiatus introduit entre titre et récit, par exemple en II, 25 "Duel du nain et du coq d'Inde" où il n'y a pas l'ombre d'un duel.





Maurice Leloir

Gravure de Maurice Leloir (1853-1940), Un bal à la cour de Louis XIII. Probablement une des illustrations des Trois Mousquetaires.

La question du genre.

     Si nous parlons de "roman" à propos de ce texte, ce n'est pas que l'auteur l'ait ainsi défini, comme le fera Scarron avec Le Roman comique (1651) ou Furetière avec Le Roman bourgeois (1666), mais parce qu'il retrace le parcours d'un personnage.
     Pendant longtemps, en raison, à la fois, du choix de la première personne pour la narration et de l'appendice (une liste de clefs supposée identifier les personnages évoqués) procuré par un jeune frère de l'auteur, Jean-Baptiste L'Hermite pour une édition posthume de 1667, le roman a été perçu comme une autobiographie. Le fait est que, globalement, le parcours du page semble être le reflet de celui de l'auteur. Mais ces clefs se sont révélées, au fil des études, parfois fausses.  Sans compter que c'est faire fi du récit lui-même qui évite tous les noms propres, autant ceux de personnages que ceux des lieux visités. Ainsi en I, 17, le narrateur-personnage est "dans une grande ville marchande, que visite la Seine allant vers la mer" ou en II, 37, il se trouve "en cette fameuse cité, où le flux et le reflux de la mer et le courant d'un fleuve orgueilleux enrichissent un si beau port qu'il est avoué d'un des plus beaux astres". Le lecteur peut subodorer Rouen dans la premier cas, et Bordeaux dans le second, s'il connaît son appellation de Port de la lune, mais la périphrase est toujours substituée au nom propre, et il en est de même pour tous les personnages.
     Comme le titre l'indique, si l'auteur a puisé dans son expérience, c'est pour un projet qui ne semble pas être celui de raconter sa vie, mais plutôt de divertir son lecteur avec des personnages et des histoires cocasses, par ex. celle de "l'avare libéral" dont le nom paradoxal laisse espérer de l'amusement et une réflexion, d'autant que sa tournure le fait surnommer "le petit Esope" ; sans doute aussi de proposer une réflexion sur la Fortune, les heurs et les malheurs dont se tisse une vie ; peut-être, enfin, de justifier un destin d'écrivain dans un temps où l'écrivain n'est guère davantage qu'un "domestique de luxe", chargé de flatter ses protecteurs, de les divertir aussi, ce que fait longuement le personnage, de son enfance à son adolescence. Il était "voué" à la littérature quoique né noble, peut-être pour s'être très tôt entiché des récits des autres, peut-être parce que toutes ses tentatives pour s'inventer un autre destin échouent tour à tour.
     D'un autre côté aussi, le roman peut se lire, par bien des aspects, comme un roman d'apprentissage : l'enfant puis l'adolescent apprennent la vie et ses aléas, bonheurs, malheurs, rencontres, pertes, sur le plan sentimental et matériel, mais aussi découverte du monde sur le plan géogaphique, l'Angleterre, l'Ecosse, la France et même la Norvège. Quand nous disons géographie, il s'agit de géographie humaine, autres lieux, autres moeurs, mais aussi constances des comportements humains pour le meilleur et pour le pire. La série des personnages que croise l'enfant, puis le jeune homme, répond bien au sous titre, "hommes de tous tempéraments et de toutes professions" ; des grands de la Cour aux comédiens qui les amusent, des tricheurs aux poètes d'occasion, des marchands aux militaires, des étudiants aux domestiques.


     Son récit nous fait mesurer ce qu'était une société d'ordres où tuer un paysan ne prétait pas à conséquence pour un écolier (II, 39), où la vision du monde qui définissait des personnes "de qualité" (et les Grands de l'histoire sont toujours présentés de manière hyperboliquement positive) et des marauds dont il n'y a pas lieu de s'importer, pouvait conduire à la mort, pour un oui ou pour un non, comme le montre la terreur de la pauvre boulangère craignant la colère de la grande dame dont elle a brûlé, par inadvertance, les cerises dans son four (II, 32), terreur qui fait par ailleurs mourir de rire toute la bonne société...
     Apprentissage qui est aussi celui de la littérature depuis les contes dont l'enfant est un lecteur passionné qui n'a de cesse de raconter ce qu'il a lu, première étape de la création : la paraphrase, jusqu'à  ses propres essais, poétiques ou dramaturgiques, puisqu'il met en scène des saynètes propres à égayer ses maîtres, en passant par les divers mensonges dont il se protège ou des histoires qu'il se raconte à lui-même. Le dernier chapitre contient une pièce en vers destinée à remercier son hôtesse, mais qu'il adresse à un grand seigneur qui, en retour, le gratifie de 1000 francs ; il entre ainsi dans le cercle des auteurs reconnus dont la dédicace est flatteuse. C'était déjà ce que lui avait dit son dernier maître avant qu'il ne revienne en grâce à la Cour : "il ne voulait pas qu'ayant embrassé avec un assez grand succès la profession d'écrire, je me mêlasse de faire le métier de duelliste." (II, 46) Il faut dire que le duel avait eu pour objet de défendre la gloire du Tasse contre un admirateur exclusif de Virgile (c'est, en somme, une anticipation de la querelle des Anciens et des Modernes). Depuis son enfance, la littérature est la monnaie d'échange qui lui permet de se faire accepter, protéger, voire aimer. Elle est aussi un remède à la mélancolie, pour le lecteur autant que pour l'écrivain.
    Une satire ? Par bien des aspects, d'abord au sens premier du terme "satura" qui désigne un mélange, ce qu'est bel et bien ce récit dans lequel s'insèrent des épisodes de diverses sortes, ainsi après les "enfances " (I,1 à 1,16) faites surtout de polissonneries variées, parfois suivies des conséquences cuisantes (on fouette beaucoup les enfants coupables de tours, il faut bien le dire, pendables), et qui se termine tragiquement par la mort d'un homme, le jeune page (il a alors 13 ans), en fuite, rencontre un curieux personnages, philosophe, alchimiste, dans lequel le jeune garçon, déjà fasciné par la magie, croit voir le maître (au sens d'enseignant) qui lui permettrait d'atteindre la fortune. La suite se déroule en Angleterre en un roman sentimental (I, 24 à 46) où ne manque ni jalousie, ni rival prêt à en découdre pour les beaux yeux de la belle, d'où nouvelle fuite. Les tribulations prennent un tour picaresque (II,1 à 22) avec un détour par la Norvège et le retour en France. Ce sont ensuite ses années auprès d'un grand seigneur auquel il sert autant de secrétaire que d'amuseur (II, 23 à 46) avant d'être reconnu et réadmis à la Cour. Il retrouve alors son frère dans l'armée et participe à quelques actions avant de tomber malade. A l'intérieur de chacun de ces grands épisodes, se glissent d'autres histoires, qu'il a vécues (surtout sur le mode comique) ou qui lui sont racontées (sur le mode tragique). La vie du personnage est ainsi "farcie" de diverses anecdotes, plus ou moins brèves, mais le plus souvent destinées à susciter le rire. De même que les sujets sont variés (comme promis dans le titre) montrant des caractères et des comportements divers, la narration l'est aussi qui intègre dans le récit des lettres, des billets, des vers, parfois du dialogue lorsque ce sont par ses paroles qu'un personnage se définit le plus nettement..
     Mais c'est aussi une satire dans la mesure où la plupart des personnages relèvent du portrait charge, y compris le page lui-même, arrogant, vaniteux, insolent, qui se sait bon gré de découvrir chez des inférieurs, un maître d'hôtel ou un domestique, des qualités inattendues chez des marauds, ce qui veut dire surtout leur disposition à luii rendre service. Et qui dit satire dit aussi oeuvre de moraliste puisque le satiriste ne fustige que ce qui attend d'être corrigé.

     Les hommes et la société que dépeint Le Page disgracié incitent à la misanthropie qu'assume in-fine le personnage vieilli, mais ils invitent aussi son lecteur à se regarder dans ce miroir déformé pour y prendre sa mesure.




A écouter
: Une vie, une oeuvre du  21 septembre 1995 sur France Culture, consacrée à Tristan L'Hermite sous le titre " Les charmes du tourment"



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