La Chanson de Roland (XIe siècle)

coquillage


Le premier texte littéraire français

Toutes les histoires littéraires font de la Chanson de Roland un monument, celui qui marque la naissance à la fois de la langue et de la littérature françaises. De fait, avant lui, les écrits dans cette langue qui n'est plus du latin, mais du roman, ne sont que deux : les serments de Strasbourg (842) et les quelques vers de la cantilène de sainte Eulalie (vers 880).
Il est rapporté qu'à la bataille de Hastings (14 octobre 1066) qui va donner l'Angleterre à Guillaume le Conquérant, un chevalier entonna la chanson pour donner du coeur aux Normands. Quant au personnage éponyme, il entre dans l'imaginaire et ne le quitte plus ; déjà dans les sermons du XIIIe siècle, il est donné en modèle de courage ; il a, au XVIe siècle, inspiré un conteur italien, Boiardo (Roland amoureux) et surtout, au début du XVIIe, l'Arioste dont le Roland furieux (suite du poème de Boiardo) perpétue, pour longtemps encore, sa figure. Gustave Doré en illustre une nouvelle édition, en 1879. Roland demeurait, image même du héros, mais la chanson s'était enfoncée progressivement dans l'oubli, quoique le récit lui-même s'en est perpétué sous d'autres formes.
Elle n'est redécouverte, comme de nombreux textes médiévaux, qu'au XIXe siècle. C'est Francisque Michel qui lui donne, en 1837 (Paris, Silvestre libraire), son titre, La Chanson de Roland ou de Roncevaux, dont il s'explique dans l'introduction, le jugeant le plus adéquat. Chanson parce que le texte peut se classer dans la catégorie des chansons de geste et Roland parce qu'il en est le personnage essentiel : "En effet c'est bien une chanson de geste dont le héros le plus saillant est Roland, qui, par le conseil qu'il donne à Charlemagne, amène la trahison de Ganelon, sa propre mort et celle des douze pairs de France." (p. XI)
Il est vrai aussi que vers 1170, un moine allemand, Konrad, en avait fait une traduction (sans doute à partir d'un manuscrit perdu) qu'il intitulait déjà ainsi, Chanson de Roland, Rolandslied.
Les manuscrits sont assez nombreux (sept à quoi s'ajoute un certain nombre de fragments et de traductions), mais tous les médiévistes s'accordent pour donner la primauté à celui qui est conservé à Oxford, dans la bibliothèque Bodléienne. Ecrit en anglo-normand, il est sans doute la copie d'un texte plus ancien, si bien que l'on hésite à l'attribuer à celui qui se nomme dans le dernier vers "Ci falt la gesta que Turoldus declinet." (Ici finit l'histoire que Théroulde a chantée, trad. Louis Vitet, 1852 / Ici finit la Geste que Turold chante, trad. Léon Gautier, 1882 / Ici finit la geste que Turold raconte, trad. Pierre Jonin, 1979 / Fin du poème que Turold poétise, trad. Frédéric Boyer, 2013) le doute naissant du verbe "declinet", compose, copie, traduit, transcrit ?
La Geste est composée de 291 strophes assonancées (laisses) de longueurs variables mais généralement courtes, en décasyllabes. Elle conte, comme tout le monde le sait aujourd'hui, l'extermination de l'arrière-garde de Charlemagne, revenant d'Espagne, dans le défilé de Roncevaux et la mort du héros, Roland, de son ami, Olivier, de l'archevêque Turpin comme celle des douze pairs et des vingt mille chevaliers les acccompagnant (l'exagération —hyperbole— est le moteur des épopées) et la vengeance de Charlemagne.



Yves Brayer

Illustration d'Yves Brayer pour la version éditée par l'Union latine d'éditions, 1942-1945. Préface de Georges Duhamel, mise en français contemporain de Raoul Mortier.







vitrail, Chartres
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Vitrail de la cathédrale de Chartres (XIIIe siècle)
A droite, Roland sonnant du cor ; à gauche, Roland tentant de briser son épée, Durandal.

de l'histoire à la légende

L'épopée, déjà chez Homère (L'Iliade et l'Odyssée), prend pour sujet un événement et des personnages historiques. Ici l'épisode est connu et relaté par les chroniqueurs, celui de Charlemagne, en particulier :



Selon la Vita Caroli (en latin) d'Eginhard, le jeune roi Charles (36 ans, le futur Charlemagne), allié à des chefs arabes en lutte contre d'autres musulmans, franchit les Pyrénées au printemps 778, soumet Pampelune, ville chrétienne, et assiège Saragosse. Rappelé en hâte par une attaque des Saxons et un soulèvement en Aquitaine, il lève le siège, rase Pampelune et repasse les Pyrénées. Le 15 août 778, son arrière-garde est surprise dans les défilés par des montagnards basques* (chrétiens), qui massacrent les soldats, pillent les bagages et se dispersent impunis. Parmi les victimes notables se trouve ROLAND, « comte de la marche de Bretagne »

*-Basques ou Gascons. Certains lisent dans cette attaque une expédition punitive pour la destruction de Pampelune.
Le Moyen-Age, Lagarde et Michard, 1960



C'est, ainsi relaté, un événement fort peu considérable, que la chanson va transformer d'abord en faisant de cette expédition une "croisade" (terme anachronique mais parlant), un combat contre les païens, les Sarrasins, qui sont les mêmes que ceux qui occupent Jérusalem et contre lesquels prêche le pape en cette fin du XIe siècle où est produit le manuscrit d'Oxford.


Ensuite, elle en magnifie toutes les dimensions, en insistant sur le caractère disproportionné des armées en contact, une arrière-garde (20.000 hommes) contre une armée de 400.000 hommes du côté des Sarrasins ; enfin, ce qu'il faut bien appeler une défaite est placé sous le signe de la trahison (ce qui est toujours le moyen le plus efficace d'en réduire la portée), celle de Ganelon, beau-père de Roland (il est le mari de sa mère, elle-même soeur de Charlemagne), et transformé en victoire par l'anéantissement, par l'armée de Charlemagne, des deux armées sarrazines, celle de Marsile, responsable du désastre de Roncevaux et celle, encore plus importante, de son allié le roi Baligant de Babylone.
La Chanson peut se diviser en trois parties : la trahison initiale (laisses 1 à 63) : Marsile, chef des Sarrasins, décide de tromper Charlemagne pour lui faire quitter l'Espagne. L'Empereur, contre l'avis de Roland, accepte et sur la proposition de ce dernier envoie Ganelon pour négocier. Ganelon, pour se venger d'avoir été mis en danger, décide de s'entendre avec Marsile pour faire tuer Roland, le lui présentant comme le meilleur moyen d'affaiblir Charlemagne.
La deuxième partie (laisses 64 à 176) conte le combat de Roland et de l'arrière-garde contre des forces supérieures en nombre. Ils meurent tous après avoir fait un carnage en retour et après qu'enfin Roland a sonné du cor pour alerter Charlemagne.
La dernière partie (laisses 177 à 291) est occupée par la vengeance de Charlemagne, laquelle est double : mettre en déroute les armées de Marsile (qui a été blessé par Roland), puis de Baligant et punir Ganelon. Ce qui est fait.
Les deux parties relatives à la défaite et à la vengeance sont à peu près équivalentes. La vengeance compte deux laisses de plus mais le nombre de vers est identique : 1604 pour Roncevaux et pour la vengeance (si l'on exclut le vers conclusif), si bien que la défaite de Roncevaux est "recouverte" par les victoires qui la suivent.



miniature

Charlemagne découvrant Roland mort, miniature tirée des Grandes chroniques de France, XVe siècle.

Lire la chanson au XXIe siècle

un millénaire plus tard, quelles raisons trouvons-nous pour lire un texte dans cette langue dont Frédéric Boyer (Rappeler Roland, P.O.L, 2013) dit qu'il s'agit d' "un français de chrysalide poisseuse dans laquelle la vieille chenille latine se mue en papillon doré et sanglant. Un français d'enfant parti en fumée." ?
Beaucoup.
A commencer par la beauté du poème, langue et rythme, lesquels ne sont ni enfantins, ni balbutiants, malgré la séduisante formule de Boyer. Dans une édition bilingue, elle peut être saisie par tous, par exemple, les deux vers qui présentent les Pyrénées lorsque Charlemagne retourne en France : "Halt sunt li pui e li val tenebrus, / Les roches bises, les destreiz merveillus" (laisse 66), puis de nouveau lorsqu'il retourne à Roncevaux "Halt sunt li pui e tenebrus e grant, AOI. / Li val parfunt e les ewes curant." : "Hauts sont les monts et les vals ténébreux / Les roches bises (gris foncé), les défilés effrayants." (merveillus = merveilleux au sens d'étonnant et inquiétant) ; lorsque l'armée retourne sur ses pas, ce sont les monts qui sont à leur tour "ténébreux et grands" (à entendre plutôt dans le sens d'une présence écrasante), "les vallées profondes et les eaux rapides". Est-il évocation plus simple et plus efficace, d'une nature totalement hostile, plus encore lorsqu'il s'agit d'aller vers le désastre pressenti ? Et le "AOI" dont les médiévistes ne savent trop que faire, apparaît assez ici comme une interjection qui marque la déploration. Ou cette évocation d'un chevalier païen (laisse 77), "Por sa beltet dames li sunt amies" (pour sa beauté dames lui sont amies) où le vers place si joliment "dames" en son centre, la beauté du jeune homme (la cause, 4 syllabes) engendrant le tendre intérêt (connotation du mot "amie" en ancien français, 4 syllabes) qui en est la conséquence, les "dames" étant le pivot de cette relation courtoise avant l'heure.


Bien sûr, il y a aussi Roland. Le jeune homme, très jeune homme, emporté, orgueilleux jusqu'à l'arrogance ; brave jusqu'à la folie. Que même son ami Olivier juge pour ce qu'il est, quelqu'un qu'il ne peut être question d'envoyer en ambassade (laisse 18) :  "vostre curages est mult pesmes e fiers" (Votre caractère est intraitable et violent, trad. Pierre Jonin), "pesmes" et "fiers" sont à peu près synonymes et définissent la "férocité", le violence, la brutalité. Sa première réaction devant l'ambassade de Marsile est de conseiller de refuser tout net et d'aller assiéger Saragosse. Il refuse, à Roncevaux, de sonner du cor pour appeler Charlemagne (demander de l'aide serait se déshonorer), malgré l'insistance d'Olivier, et l'arrière-garde est exterminée, lui compris. Olivier le lui rappelle d'ailleurs, avant de mourir :"Franceis sunt morz par vostre legerie" (les Français sont morts par votre imprudence", laisse 131). Insolent, il rit des menaces de Ganelon. Il a donc plus de défauts qu'il n'a de qualités, mais il est adoré de l'armée.
Le lecteur le comprend mieux dans la bataille de Roncevaux. La témérité de Roland est contagieuse et le poète le décrit comme irrésistible  (avenanz, gent, cler, riant, tous adjectifs positifs) :



Portet ses armes, mult li sunt avenanz,
Mais sun espiet vait li bers palmeiant,
Cuntre le ciel vait la mure turnant,
Laciet en su un gunfanun tut blanc ;
Les renges li batent josqu’as mains.
Cors ad mult gent, le vis cler e riant.

Il porte ses armes avec beaucoup de grâce.
Le voici le noble seigneur qui brandit sa lance
dont il tourne le fer vers le ciel,
A la pointe est fixée une bannière toute blanche
dont les franges lui battent les mains.
Il a le corps harmonieux, le visage clair et souriant.
traduction Pierre Jonin (Folio, 1979)



Le récit des combats qui s'ensuit ne fait que confirmer cette impression de vaillance, d'énergie irrépressible ; mourant (et il est le dernier à mourir), il tente de briser son épée, et s'allonge le visage tourné vers l'Espagne : faire face à l'ennemi jusque dans la mort. Il y a du panache dans Roland, de quoi séduire tous les jeunes chevaliers rêvant de puissance (sinon de pouvoir), celle des prédateurs auxquels ils sont volontiers comparés, lions et léopards.
Il y a encore bien des "merveilles" dans la chanson.
Par exemple, l'identité profonde des adversaires en présence, nonobstant la séparation religieuse, chrétiens versus païens. Païens c'est-à-dire polythéistes, et la chanson leur attribue trois divinités, Mahomet, "Apollin", "Muhamet sert e Apollin recleimet" (Pour Apollin, Boyer propose une référence à l'Apocalypse, "Abbadôn, et en grec Appolyon, mot qui signifie ruine, perdition, anénatissement" et qu'il traduit par "le destructeur"), et Tergavan (mot pour lequel le doute semble régner). Mais hormis cette différence, essentielle selon la chanson, puisqu'elle donne "le droit" aux premiers et "le tort" aux seconds, les attitudes, les comportements, la prestance, le courage au combat, la beauté des armes, des chevaux, tout est identique. Charlemagne aligne ses troupes exactement comme Baligant, roi de Babylone, le fait. Les païens sont nommés, et caractérisés à l'instar des chevaliers chrétiens, leurs épées, leurs chevaux à tous sont nommés. Leurs bannières sont de même couleurs, blanches, vermeilles et bleues. Lorsque les chevaliers s'affrontent, le vainqueur est aussitôt assailli par un autre chevalier du camp adverse, et la traîtrise, si présente dans le discours, ne l'est pas dans le combat. Charlemagne, comme Marsile, siège sous un pin assis sur un trône d'or, ses chevaliers autour de lui, prompts au conseil. Les uns comme les autres traitent leurs adversaires de "félons", l'insulte la plus grave dans un univers prônant la fidélité à la parole donnée. L'effet de miroir est souvent saisissant et le poète précise parfois que ces païens seraient d'exceptionnels chevaliers si seulement ils étaient chrétiens...
En même temps que cette identité est déclinée, le monde oriental est présenté comme le domaine d'une infinie richesse, armures enrichies de mille pierres précieuses dont l'escarboucle n'est pas le moindre, certaines si grandes et si étonnantes qu'il est possible de s'en servir comme fanal attaché au mât d'un bateau. La liste des cadeaux que propose Marsile n'est pas en reste : animaux divers et précieux d'être rares, mulets chargés d'or et d'argent. Et l'Espagne en reçoit les qualifications de "clere" et de "bele", adjectifs le plus souvent attachés aux description de visages, "lumineuse" ou "radieuse" pour le premier. Terre désirable à l'instar de la France qui reçoit l'appelation de "France dulce", "douce France", formulation popularisée au XXe siècle par une chanson de Charles Trenet (1943, musique de Léo Chauliac). La répétition de la formule scande pour partie le poème et n'a pas peu fait, au XIXe siècle, pour alimenter une certaine image de la "patrie" qu'en aucune façon elle ne pouvait avoir à la fin du XIe siècle où la France se réduisait aux domaines royaux et où le roi avait des vassaux infiniment plus puissants que lui, comme les Plantagenêt, possesseurs de toute la Normandie en sus de l'Angleterre conquise en 1066. Sans compter qu'aux temps lointains de Charlemagne, s'il est le roi des Francs, la France n'est encore qu'une virtualité, un territoire limité parmi ceux qui composent l'Empire par droit de conquête militaire.
Chemin faisant aussi, le lecteur se familiarise avec des droits, des coutumes qui peuvent le surprendre, l'étonner, l'interroger aussi. Car sans doute, il est possible aussi de lire dans ce long poème où la trahison est un motif important, matière à réflexion sur les droits et les devoirs. Ganelon, en effet, se défend d'avoir trahi, et nombre de barons l'appuient (cf. laisse 276), et pas seulement les trente de sa famille : il s'est vengé d'une insulte, "Vengé m'en sui mais n'i ad traïsun". Le jugement de Dieu, duel judiciaire, lui donnera tort. Il établit donc une certaine jurisprudence : le vassal ne peut se faire droit si par là il attente au droit de son suzerain. En s'alliant avec l'ennemi, il a affaibli son suzerain (et c'est d'ailleurs ainsi qu'il avait présenté sa proposition aux Sarrazins). Le droit avait été proclamé par Roland avant la bataille : "Pur sun seignor deit hom susfrir destreiz / E endurer e granz chalz e granz freiz, / Sin deit hom perdre e del quir e del peil." (Pour son seigneur le vassal doit supporter les pires souffrances / et endurer chaleurs brûlantes et froids rigoureux /[le vassal] doit perdre cuir et poil." (laisse 79, trad. Pierre Jonin). Le monde se hérarchise. 
C'est aussi un monde où la religion se perçoit dans une sorte d'immanence. L'archevêque Turpin n'est pas le dernier à combattre, et n'en est que plus respecté. S'il absout les combattants, c'est en leur donnant pour pénitence de frapper, et il meurt sur le champ de bataille. Modèle épique qui sert peut-être à Bernard de Clairvaux lorsqu'il dessine dans l'Eloge de la nouvelle chevalerie, écrit sans doute vers 1132 pour conforter les chevaliers du Temple, le modèle du chevalier du Christ.
La littérature, elle, tirera plus volontiers le modèle vers l'ironie, car frère Jean des Entommeures, personnage rabalaisien, se démènera de même pour sauver ses vignes, comme l'abbé Biroton dans Les Fleurs bleues (Queneau) n'hésite jamais à faire le coup de poing avec ses contradicteurs ou comme dans les années 1950, Don Camillo, le personnage de Giovanni Guareschi, avait de sa religion une vision musclée et militante que ne tempérait pas souvent un Christ évangélique auquel il lui fallait rendre compte de ses incartades. La violence est moindre, elle prête même au rire, mais le principe est identique.
Les anges et les diables interviennent directement, les premiers pour emporter les chrétiens au paradis, les seconds pour se disputer l'âme des païens et des traîtres ; les premiers, d'ailleurs, en la personne de l'ange Gabriel (celui de l'Annonciation), vient directement donner ses ordres à Charlemagne (laisse 291), lequel trouve le fardeau bien lourd ; il est vrai qu'il est aussi protecteur comme le montre la laisse 261 où Charles, blessé à la tête, va tomber, lorsque la voix de l'ange lui insuffle des forces nouvelles. Dieu se manifeste aussi dans les rêves. Charlemagne en fait quatre. Ce sont des rêves prémonitoires et à haute teneur symbolique. Ce qui est intéressant (et surprenant) c'est leur distribution, par groupes de deux (laisses 56 et 57 ; laisses 185 et 186). Le premier rêve est transparent puisque Ganelon lui arrache sa lance ; les autres beaucoup plus symboliques, mais dans tous les cas "Charles qui dort ne se réveille pas". C'est un peu comme si ce savoir "divin" (la laisse 185 en fait d'ailleurs les messages transmis par Gabriel) s'enfonçait dans ce que nous nommerions aujourd'hui inconscient. L'Empereur sait sans savoir. Nest-ce pas ainsi qu'il désigne tout net Ganelon comme traître avant de rebrousser chemin vers Roncevaux ? Cette immanence de la religion se montre aussi dans le miracle, renouvelé de Josué (Ancien Testament, Josué, X, 12-13), Dieu arrête la course du soleil pour permettre à Charlemagne de rattraper et anéantir l'armée de Marsile, comme la nature en furie avait annoncé la mort de Roland (Laisse 110).
C'est une religion qui n'a que peu à voir avec les Evangiles, et si Dieu est invoqué, le Christ ne l'est qu'une fois, comme "[...] Deu, le filz seinte Marie" (laisse 173) pour caractériser dans sa mécréance un païen. Pour le reste, la conversion ou la mort (laisse 264), à l'exception de Bramimonde, la veuve de Marsile. Expéditif ! mais il en sera encore de même contre les Albigeois au XIIIe siècle.

Enfin, si le poème exalte la bravoure jusque dans la démesure, s'il interroge sur la trahison et les devoirs du vassal, même puissant, envers son suzerain, il chante aussi la souffrance du deuil et les déplorations sur les cadavres des combattants y sont très nombreuses et singulièrement émouvantes dans leur simplicité.



Correspondances :




miniature XVe
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miniature extraite des Grandes Chroniques de France, XVe siècle.


L'enlumineur a concentré, sur une seule image, toute l'histoire à travers des lignes forces qui opposent la "vraie" religion, en bas à droite, où un prêtre célèbre une messe dans une chapelle, aux infidèles, en haut, à gauche, sous les auspices d'une puissante armée cachée derrière la colline et les arbres (traîtrise) ; la traîtrise initiale, en bas à gauche, les émisssaires de Marsile, porteurs de cadeaux devant Charlemagne, et la punition de la traîtrise, en haut à gauche, Ganelon écartelé devant Charlemagne et ses barons, à Aix-la-Chapelle, dont le clocher bleu forme l'horizon, derrière les quatre cavaliers.
Au croisement de ces deux diagonales, le centre du récit, le combat de Roncevaux et Roland mort sous un arbre, reconnaissable à l'olifant d'ivoire.
Le côté droit de l'image est tout entier du côté du droit, c'est là aussi que s'identifie Charlemagne en route pour la vengeance, chevauchant en tête de ses troupes. C'est aussi de ce côté-là qu'à la religion sous ses aspects terrestres (en bas) correspond la religion sous son aspect divin, avec dans le ciel les anges et les démons dans un nuage noir s'emparant de l'âme de Ganelon.
Le côté gauche, celui du "tort", de l'injustice, de la tromperie initiale à la bataille disproportionnée, et en haut, chevauchant entre les deux mondes, mais se dirigeant vers la gauche, Ganelon.

Le poème ci-dessous, Le Cor, d'Alfred de Vigny, écrit vers 1825 et extrait des Poèmes antiques et modernes(1826), témoigne de la permanence du récit et de son héros, alors même que la Chanson n'avait pas encore été éditée. Vigny semble s'être souvenu que Turpin a sans doute un modèle historique, un archevêque de Reims portait de ce nom, lequel n'est pas mort à Roncevaux, si bien qu'il en fait le compagnnon de Charlemagne




I

J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,
J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.

O montagnes d'azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons !
C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre
Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
De cette voix d'airain fait retentir la nuit ;
A ses chants cadencés autour de lui se mêle
L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.

Ames des Chevaliers, revenez-vous encor?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée
L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !

II

Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
Il reste seul debout, Olivier prés de lui,
L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore.
"Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;

"Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents."
Il rugit comme un tigre, et dit : "Si je me rends,
"Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
"Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées."

"Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà."
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.

"Merci, cria Roland, tu m'as fait un chemin."
Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
Sur le roc affermi comme un géant s'élance,
Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.

III

"Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ;
"Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
"Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
"Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

"Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor."
Ici l'on entendit le son lointain du Cor.
L'Empereur étonné, se jetant en arrière,
Suspend du destrier la marche aventurière.



"Entendez-vous ! dit-il. - Oui, ce sont des pasteurs
"Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
"Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée
"Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée."

Et l'Empereur poursuit ; mais son front soucieux
Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux.
Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe,
Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

"Malheur ! c'est mon neveu ! malheur! car si Roland
"Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
"Arrière, chevaliers, repassons la montagne !
"Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne !

IV

Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ;
L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour à peine se colore.
A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.

"Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
"J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant
"Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;
"Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d'ivoire,
"Son âme en s'exhalant nous appela deux fois."

Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !




A lire
: la version de Joseph Bédier, 1922, sur Wikisource.
un article de Jean Dufournet sur Blancardin (le négociateur de Marsile) et Margariz (dont la beauté séduit les dames), deux Sarrasins qui disparaissent de la chanson sans laisser de traces.
A voir : le film de Frank Cassenti, 1978, avec Klaus Kinski dans le rôle de Roland. Cassenti a replacé l'histoire dans le cadre d'un pélerinage à Compostelle, une des théories sur l'origine de la chanson, durant la croisade contre les Albigeois au début du XIIIe siècle. Les pélerins racontent et jouent chaque soir, à l'étape, la chanson (quelques problèmes avec la bande son).



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