Au bord de l'eau, Shi Nai-an, Luo Guan-zhong. Traduit du chinois par Jacques Dars.

coquillage


Ce roman chinois datant du XIVe siècle, revisité, réécrit, commenté sans fin, admiré, critiqué (un temps même vilipendé) est un des "classiques" de la littérature chinoise. Tout Chinois en connaît les personnages, les aventures, d'autant mieux que le roman est un réservoir d'histoires qui a alimenté l'opéra, un genre infiniment plus populaire en Chine qu'il ne l'est en Occident, avant, dans les années cinquante du XXe siècle, de se transformer en récits dessinés (Lianhuanhua),  et d'inspirer le cinéma dans des films de genre, les films que nous dénommons (de manière erronée) "kungfu" et que les Chinois appellent wu xia pian (film de héros martial).
D'ailleurs, en 2013, le cinéaste Jia Zhang-ke s'y référait encore pour expliquer la construction de son film, A Touch of sin, et ses personnages, en particulier le premier, qui renvoie aussi au premier personnage apparaissant dans le roman, Lu Da, qui devient Lu Zhi-shen, "Sagesse profonde" en religion, et dont le sens de la justice est bien celui du tigre.
Louons Jacques Dars (1937-2010), sinologue et traducteur, d'avoir restitué de manière si convaincante une atmosphère, de nous permettre de découvrir un autre monde et un monde autre dont il a préservé l'étrangeté en puisant dans les lexiques de l'ancien et du moyen français, mais de telle sorte qu'étrangeté perceptible et fluidité de la phrase laissent l'impulsion romanesque entraîner le lecteur, comme il se doit dans un roman d'aventures, et c'en est un, et des meilleurs. 




Shen Zhou
Montagnes la nuit, Shen Zhou (1427-1509)


Rouleau, encre sur papier (31.5 x 180 cm), signé avec deux sceaux du peintre.
Daté de l'hiver de l'année wushen de l'ère Hongzhi (1488).
La peinture est accompagnée d'un poème de Yao Shou (1423-1495), et marquée des sceaux de ses propriétaires successifs.


Entrer dans l'ailleurs

Si Au bord de l'eau est un roman d'aventure, pour le lecteur entrer dans l'univers littéraire d'une civilisation doublement autre, en raison de la distance géographique et de la distance temporelle, en est une aussi ; elle présente son lot de  difficultés — est-on jamais sûr d'avoir vraiment compris les relations entre les personnages, leurs réactions, leurs sentiments ?—, d'obstacles parfois franchis, parfois non, mais aussi son lot de découvertes, de plaisirs et de bonheurs.
Distance géographique : il fut un temps où cela signifiait beaucoup. Des contacts rares, peu profonds, des échanges limités et par voie de conséquence des influences inexistantes, autrement dit pas de point d'appui pour tenter de deviner l'autre. Ouvrir un roman chinois, à fortiori un roman ancien, c'est donc entrer dans un monde dont nous ne possédons aucun des codes. Et il faut commencer par accepter ce handicap.
Segalen disait encore, au début du XXe siècle, que la Chine était pour nous, Occidentaux, un "monde lunaire".
Distance temporelle, car ce roman, Chronique des bords de l'eau, plus connu sous son titre abrégé de Au bord de l'eau, a été écrit, dans sa première version,  à la fin du XIVe siècle (début de la dynastie Ming qui va régner près de 300 ans, de 1368 à 1644) et raconte des aventures se déroulant à la fin de la dynastie des Song du Nord, au début du XIIe siècle.
C'est, en Europe, le Moyen Age. La Chine est alors une civilisation largement en avance sur l'Europe, imprimerie à caractères mobiles, production de fer, art consommé de la céramique sans parler de la production des soieries connue depuis les Romains, maillage de routes et de canaux, villes importantes, un système adminstratif complexe, souvent efficace et souvent aussi corrompu, sans commune mesure avec ce qu'était l'environnement social, technique, culturel de la France à la même époque.

titre dur roman en chinois
titre complet du roman: Shui-hu zhuan, Chronique des bords de l'eau


Ce n'est pas pour rien que Le Devisement du monde (publié vers 1300) de Marco Polo a longtemps passé pour être ce "beau mentir" de ceux qui "viennent de loin".
Enfin, et ce n'est pas la moindre des difficultés ou des surprises, quoique ce roman ait deux auteurs "déclarés", Shi Nai-an et Luo Guan-zhong, le livre qui est parvenu au XXe siècle, n'est pas vraiment celui qu'ils ont écrit. De nombreux érudits, lettrés, l'ont pris en charge, transformé, en ajoutant, en retranchant, en rétablissant, bref c'est davantage une oeuvre collective que l'oeuvre d'un auteur telle que nous la comprenons dans notre histoire littéraire.

Les multiples "collaborateurs"

De Shi Nai-an et de Luo Guan-zhong, il se sait peu de choses, sinon qu'ils ont vécu tous deux au XIVe siècle, le premier serait mort en 1370. Au second est attribuée la paternité d'un autre roman classique, Le Roman des Trois Royaumes, ce qui n'empêche pas qu'il soit parfois aussi attribué à Shi Nai-an. Ce dernier aurait eu des fonctions officielles à Qian-tang, il aurait participé à une insurrection contre le pouvoir central. Sans doute, Shi Nai-an a-t-il écrit la version première que Luo Guan-zhong a, ensuite, corrigée. En tous cas, la "fixation canonique" du récit leur est attribuée. Elle se construit à partir de récits, légendes, contes  transmis oralement depuis le XIIIe, voire le XIIe siècle, dont on connaît au moins une version écrite, antérieure de peu au roman, anonyme, mais qui fixe déjà les grandes lignes de ce que vont développer les deux écrivains : la réunion progressive de gens de bien transformés en rebelles (ils sont 108) par les injustices dont ils ont été victimes de la part de fonctionnaires corrompus ; à la tête de la bande sera élu Song Jiang qui prônera la soumission à la Cour, mais pas dans n'importe quelles conditions puis, une fois celle-ci réalisée,  les 108 se voient confier une mission de pacification contre d'autres rebelles.
Au XVIe siècle, vers 1550, un haut fonctionnaire, un érudit aussi, Guo Xun, publie une version du roman comportant 100 épisodes, dans laquelle il intercale des chapitres relatant une campagne militaire de Song Jiang et ses amis contre les Liaos (un des petits empires au Nord de Chine constitué à la chute des Tang). Il en profite aussi pour supprimer les préambules et les poèmes, peut-être parce que rappelant trop l'origine populaire et orale du récit. Il semble aussi que ce soit à lui qu'il faille imputer les titres constitués de deux phrases parallèles, par ex. celui du chapitre XII "Près du lac des Monts-Liang, Lin Chong se cache dans les herbes. — En la cité de Biang-liang, Yang Zhi vend un sabre précieux."
D'autres interventions vont se succéder jusqu'au XVIIe siècle, où Li Zhi entreprend une nouvelle version revue et corrigée, intégrant les apports d'un érudit de la fin du XVIe siècle. Après sa mort, un de ses amis publie sa version en 1614. Elle comporte 120 chapitres, une introduction, et des commentaires ; il a de plus rétabli les poèmes qui avaient été supprimés par Guo Xun.
En 1644, Jin Sheng-tan publie une nouvelle version réduite à 71 chapitres (le récit s'arrête lorsque les 108 personnages sont enfin réunis sur la montagne cernée par les marais où ils se sont installés), et il est probablement l'auteur d'une préface qu'il attribue à Shi Nai-an lui-même. Il l'accompagne de commentaires (on peut en lire un extrait sur chine-immortelle) . C'est l'édition qui fera foi jusqu'au siècle dernier.
Cette multiplicité "d'auteurs" est déjà une incitation à la réflexion, car bien longtemps avant que nous nous penchions sur "la réception" et le rôle du lecteur dans l'oeuvre, les Chinois l'avaient mise en pratique, l'oeuvre est une collaboration entre l'auteur (le premier qui donne forme) et ses lecteurs successifs, comme en peinture où le rouleau n'est pas intangible,  le nouveau propriétaire non seulement appose son sceau qui en marque la propriété, mais peut l'enrichir de vers ou de poèmes calligraphiés.






Au bord de l'eau

Un des dessins de la mise en image chinoise (Lianhuanhua) du roman : elle illustre l'épisode de l'entraînement au bâton de Shi Jin, le Dragon bleu par Wang Jin qui a été obligé de fuir la capitale en abandonnant ses fonctions de maître d'arts martiaux.
Shi Jin "un jeune homme dont le torse était entièrement tatoué de dragons ; sa face était ronde comme un plat d'argent; il pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans."




Le roman

La version proposée par Jacques Dars comporte 92 chapitres (la lutte contre les Liaos est résumée, mais celle contre Fang La conservée), précédés d'un prologue et conclus par un épilogue.
construction

La première partie (jusqu'au chapitre 71) conte les diverses aventures des 108 personnages, parmi lesquels il faut compter trois guerrières, les conduisant jusqu'aux Monts Liang où ils vont constituer la troupe de hors-la-loi que va commander Song Liang, après la mort du premier chef, Chao Gai. Les aventures sont parfois cruelles, et parfois très drôles aussi, mettant en évidence la personnalité et les talents guerriers de chacun des héros. Le roman commence par l'ascension indue d'un personnage, Gao Qiu, devenu grand maréchal du palais et qui inaugure ses fonctions par une injustice à l'égard de l'officier Wang Jin que ses tribulations conduiront à entraîner au combat Shi-Jin, le premier des 108 à apparaître. L'épisode est emblématique des raisons pour lesquelles les héros vont "se cacher dans les herbes", autrement dit se transforment en hors-la-loi.
La deuxième partie (du chap. 72 au chap. 82) est relative à la négociation compliquée, ponctuée de force batailles, entre le pouvoir central et la bande qui finit par accepter de se soumettre lorsque l'Edit impérial respecte les formes et lui rend justice.
Les dix derniers chapitres forment une troisième partie relatant les combats contre l'insurrection de Fang La qui, non seulement est un insurgé mais s'arroge aussi le statut de "Fils du Ciel", autrement dit il veut être empereur à la place de l'empereur, ce qui le fait entrer dans l'irréparable, aucun pardon n'est possible dans ce cas-là et sa défaite prouvera que sa révolte n'était pas légitime puisque, en Chine, il est établi que la victoire est le signe irréfutable du droit.
Les chapitres s'enchaînent, comme ils devaient le faire lorsque des conteurs les relataient devant un public pour lequel ils devaient aussi mimer leur récit, le ponctuant du bruit sec des claquettes de bois maniées d'une seule main, par une énigme ou une affirmation sibylline versifiée, suivie d'une invite à lire la suite, par ex. le chapitre 41 se clôt sur
"La bataille allait être lourde conséquences :
Le fleuve roule du sang, vagues teintes de rouge !
les cadavres s'empilent, montagne où rien ne bouge !
Et à cause de cela :
Les dragons surgis des flots d'émeraude
Vomiront des miasmes fatals.
Et les tigres qui de par les monts rôdent
Cracheront leur souffle brutal !
Voulez-vous avoir comment Chao Gai et les autres se tirèrent de ce pas ? Si vous ne lisez la suite, vous ne le saurez pas."
C'est souvent amusant, toujours intriguant, avec toute l'efficacité du feuilleton.


Même si bien des subtilités échappent au lecteur occidental, les interventions du narrateur, les rebondissements, les moments d'humour et de comédie, les personnages burlesques comme les personnages terrifiants ou les épisodes particulièrement cruels (les femmes adultères et leurs complices sont traités avec une violence assez sidérante, pour nous), les descriptions de combats singuliers et de batailles au souffle épique, sans oublier la magie, ni la poésie, tout concourt à l'entraîner vers la suite. On se perd un peu, mais c'est si savoureux qu'il n'y a pas à le regretter. Parfois, le lecteur se prend à y trouver comme un écho de Rabelais, ce que probablement le traducteur avait aussi en l'esprit.

Des choses qui séduisent, amusent, surprennent, informent

1. La manière dont les personnages se présentent en donnant leur nom, leur surnom, leur lieu d'origine ; ainsi, Duan Jin-zhu : "Votre humble serviteur s'appelle Duan Zhin-ju. Comme j'ai les cheveux roux et la barbe blonde, les gens m'ont donné le sobriquet de Chien-à-poils-d'or. Mes ancêtres sont originaires de Zhuo-zhou au He-bei." (chap. 60).
2. La très grande attention accordée aux vêtements, "Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse" (Baudelaire, "Le voyage") ainsi d'un brigand qui se dit "grand roi" et veut épouser de force une jeune fille, abus auquel Lu Da, "Sagesse profonde" mettra un hola radical : " Ce grand roi était coiffé d'un turban vermillon, froncé en pointes, à sommet convexe ; avait les tempes ornées d'une fausse fleur de gaze brodée ; son corps de tigre vêtu d'un pourpoint collant de soie verte à broderies d'or, avec revers de velours ; ses reins de loup serrés par une large ceinture mouchetée d'or ; il était chaussé de bottes en peau de buffle, à talons ornés de motifs de nuages assortis."
3. L'importance des banquets dans la convivialité, tout est prétexte à ripailles "pantagruéliques". S'enivrer fait aussi partie des plaisirs de l'existence. On mange et on boit, pour accueillir des hôtes, pour fêter des retrouvailles, une victoire, pour se séparer, ou juste pour le plaisir de manger et de boire.
4. Si nombre de batailles et de combats occupent l'histoire, elle ne s'en attarde pas moins sur les faits de la vie quotidienne, la vie urbaine, la vie à la campagne, celle des pécheurs, les fêtes dont celle du "printemps" (équivalent de notre nouvel an), celle des lanternes qui en clôt les festivités, les rituels de politesse (manières de s'exprimer, gestes), les rituels de séduction, ceux de l'amitié.
5. La poésie des paysages est elle aussi présente, par ex. cette description du crépuscule : "C'était l'heure crépusculaire, les brumes des vallées semblaient des nappes d'eau étales, les montagnes sombraient peu à peu dans un brouillard sauvage, la lune était pâle, mais un semis d'étoiles scintillait déjà... Bientôt, on ne distingua plus les broussailles." au chapitre 61.
6. Et naturellement, bien des traditions, des croyances, des manières de voir le monde contribuent au plaisir de la lecture, par exemple ce qu'explique Song Jiang à Yan Quing à propos des oies sauvages: "[...] ces oies migratrices , donc, sont des oiseaux pleins d'amour et de fidélité ! Qu'elles soient des centaines ou bien quelques dizaines, elles montrent la plus grande courtoisie réciproque — les plus grandes étant en avant, les plus humbles s'effaçant pour rester derrière — et vont en ordre parfait, sans dépasser leurs compagnes ; puis, quand vient le soir, elles s'arrêtent et se perchent, et même alors montent la garde à tour de rôle. Si un mâle perd sa femelle, ou si une femelle perd son mâle, ils persistent jusqu'à la mort dans leur veuvage, sans la moindre inconstance. Car ces oies possèdent intégralement les cinq vertus cardinales : bonté, fidélité, civilité, sagacité et fiabilité." Et le lecteur de comprendre mieux pourquoi les oies sont si souvent un thème pictural et poétique.



une édition chinoise

Première de couverture d'une édition chinoise du roman : elle représente Wu Song qui se bat avec le tigre qu'il finit par tuer de ses poings nus après avoir cassé son bâton (chap. 23) — c'est, de tous les personnages du roman, le plus populaire.

Pour se mettre en appétit


Wu Song, en route pour retourner chez son frère, s'enivre dans une auberge et décide, malgré tous les avis, de traverser de nuit la montagne où rôde un tigre mangeur d'hommes. Il se perd et se retrouve, toujours en pleine ébriété, face au tigre ; le combat s'engage et dans son ardeur à taper sur l'adversaire, Wu Song le manque et brise sur un arbre son bâton de guerre :

Le tigre continua à frapper l'air de sa queue mais, ne pouvant atteindre Wu Song, il poussa de nouveau un rugissement, et son corps énorme se retourna d'un seul coup. Wu Song avait prévu qu'il allait faire encore volte-face. Empoignant à deux mains son bâton de guerre, il l'abattit en y mettant toute sa force de colosse ! coup terrible , qui tomba avec un effrayant fracas !
D'un seul mouvement, Wu Song venait de pourfendre... un arbre entier avec toutes ses branches !
Il se ressaisit et regarda le fauve ; le coup n'avait pas fait mouche car, dans sa précipitation à frapper, il avait heurté un gros arbre sec ! Mais son bâton de guerre s'était brisé en deux et Wu Song n'avait plus en main qu'une moitié d'arme !
Le tigre se mit alors à pousser un grondement rauque, car sa rage ne faisait que croître et, d'un seul mouvement, il fit de nouveau volte-face pour se jeter sur Wu Song, qui d'un bond recula d'une dizaine de pas. Alors, la bête, toutes griffes dehors et dressée sur ses pattes postérieures, l'attaqua de face.
Wu Song jeta son bout de bâton et profita de la situation pour empoigner à deux mains le cou rayé du tigre ! Il le saisit derrière la tête et réussit à l'immobiliser puis à l'écraser au sol ! le tigre se débattit aussiôt, mais Wu Song continua à le plaquer par terre, en déployant toute la force prodigieuse de son corps, et rien n'eût pu lui faire relâcher son étreinte.
A suivre....





En savoir plus
:  sur la peintures et la calligraphie chinoise, visiter l'exposition virtuelle de la BnF
A découvrir : Quelques estampes de Kuniyoshi illustrant la traduction japonaise du roman au XIXe siècle.
 


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