La Sonate à Kreutzer, Léon Tolstoï, 1891

coquillage



A propos de Tolstoï, ce site contient
: 1. une présentation du Bonheur conjugal (nouvelle, 1859) - 2. une présentation d'Anna Karénine (1875-1878) - 3. une biographie de l'auteur. -




Contexte

Revenons en arrière. Tolstoï, en 1869, alors qu'il est en voyage dans le but d'acquérir une propriété dans la région de Samara, connaît une nuit de panique intense qu'il relatera, plus tard, dans Journal d'un fou (1883) : "L’horreur et l’angoisse me saisirent. Il me semblait que c’était la mort qui me faisait peur, mais quand je me rappelais la vie, alors j’avais peur de cette vie qui meurt, et la vie et la mort se confondaient en moi. Quelque chose déchirait mon âme, mais ne pouvait la déchirer complètement." (traduction de J.-Wladimir Bienstock, éd. Nelson, 1912)
Ce "déchirement qui ne se déchire pas" (extraordinaire façon d'exprimer l'angoisse dans son caractère indicible) va se prolonger longuement et malgré l'écriture d'Anna Karénine, ce que nous appellerions sans doute une dépression empoisonne sa vie jusqu'à ce qu'il pense avoir trouvé la réponse dans la foi. Il se tourne d'abord vers la religion de son enfance, le christianisme orthodoxe avec toutes ses règles de vie, mais l'apaisement espéré ne vient pas. Tolstoï alors construit, à partir de la relecture des Evangiles, une religion à sa mesure. Il en diffuse les principes dans un grand nombre d'oeuvres et se voit bientôt suivi par un grand nombre de disciples, en Russie et partout dans le monde.
Dans cette conversion, il rejette son oeuvre d'écrivain qui lui paraît particulièrement futile, voulant s'en tenir à des textes pédagogiques que diffuse la maison d'édition fondée par l'un de ses disciples, le premier et le plus radical, Tchertkov.
Heureusement pour ses lecteurs, le démon de la littérature qui le tourmente a parfois gain de cause et Tolstoï écrit de magnifiques textes, presque à son corps défendant, comme celui-ci, La Sonate à Kreutzer.
Le récit s'esquisse en 1887 à partir d'une anecdote rapportée par l'acteur Andréiev-Bourlack : un inconnu dans un train lui a raconté ses malheurs conjugaux. L'anecdote rencontre un projet de récit antérieur à 1880, donc à sa conversion, "le meurtrier de sa femme"; le "séducteur" y était un peintre. Une deuxième version est sans doute rédigée au début de l'année 1888. Une troisième version, celle qui fait apparaître la sonate et le musicien est sans doute écrite entre mars et mai 1888. Pourquoi la "Sonate" ? Il s'agit de la sonate pour violon n° 9 op. 47 de Beethoven qui était, alors, fort à la mode et souvent jouée, chez Tolstoï en particulier. Dans le roman elle est la pièce que jouent ensemble le violoniste, Troukhatchevski, et la femme du personnage principal.
L'écrivain créditera Andréiev-Bourlack de la forme donnée au récit, celle d'un long monologue, rarement interrompu par le narrateur, et toujours brièvement. La nouvelle est abandonnée pendant une année, elle ne réapparaît qu'en mars 1889 dans son Journal.
Comme souvent chez Tolstoï écrivain, lorsqu'il écrit il est satisfait du résultat ; lorsqu'il reprend l'oeuvre, il en est toujours mécontent. Finalement, la huitième version, en octobre 1889, va avoir un destin particulier. Lue dans un salon à Saint Petersbourg, puis à la rédaction des éditions du Médiateur, elle est recopiée et commence à circuler. Les réactions ne se font pas attendre et Tolstoï reprend son texte en même temps qu'il rédige une postface pour clarifier son projet.
La censure, de toutes les façons, interdit la publication, mais l'oeuvre a déjà paru à l'étranger, a déjà été traduite. Finalement, la comtesse Tolstoï obtient l'autorisation du tsar lui-même, Alexandre III, de publier la nouvelle dans le tome 13 des Oeuvres complètes qu'elle éditait. Le volume sort en 1891.
Pourquoi raconter ces tribulations ? plusieurs raisons. La première, c'est que tout "prophète" qu'est Tolstoï, il ne cesse pas d'être écrivain et de vouloir conduire l'oeuvre à sa perfection, d'où l'incessante reprise du manuscrit. La deuxième, c'est qu'il est fascinant de voir, sur un cas particulier, la distance, l'écart, entre l'homme et l'auteur. Dans sa postface, Tolstoï assume les positions de son personnage quant au mariage et propose son oeuvre comme une oeuvre de moraliste, un apologue en quelque sorte. Le roman ne tient pas exactement le même langage, malgré l'épigraphe, et Tolstoï est obligé de constater que ses lecteurs ne l'ont pas lu ainsi : "Voilà en substance ce que j'ai voulu dire et je croyais l'avoir dit dans mon récit." écrit-il dans la postface (traduction Sylvie Luneau). La troisième est de voir en action la logique de l'oeuvre, une fois le personnage posé, il ne se conduit pas comme il aurait dû, en porte parole de son auteur, il obéit à sa propre cohérence interne et Tolstoï était un trop grand écrivain pour ne pas s'y soumettre, mais du coup l'oeuvre échappe au projet qui l'a fait naître.



Le roman

Il est bref et dense. 28 chapitres, dont certains extrêmement courts.
Les deux premiers mettent en place un cadre : un wagon de train, quatre personnages : le narrateur ; un avocat ;  une femme que ses vêtements et son comportement (elle fume) désignent comme féministe ; "un monsieur de petite taille aux mouvements saccadés" qui a, de plus, comme particularité, "de temps à autre"  de faire "entendre des sons étranges qui ressemblaient à une expectoration ou à un rire étouffé." Ces quatre personnages voyagent depuis deux jours, alors que d'autres ne font qu'aller d'une gare à une autre.
A un arrêt, montent deux autres personnages : un "vieillard de haute taille" et un jeune homme que le narrateur juge être des marchands.
Une discussion s'engage relative au mariage, dans laquelle intervient le "monsieur de petite taille" avec une grande véhémence. Le marchand défend un point de vue de "vieux croyant" : les relations entre mari et femme se résolvent par la domination du mari et la crainte de la femme. La femme, elle, défend le mariage d'amour, comme l'avocat et le narrateur bien qu'intervenant peu, alors que le "monsieur" conteste l'existence de cet "amour". C'est à la fin de cette discussion qu'il se présente : "Je suis Pozdnychev" dit-il, croyant avoir été reconnu et il ajoute aussitôt qu'il a tué sa femme. Le lecteur apprendra ensuite qu'il a été acquitté "On a décidé que j'étais un mari trompé et que j'avais tué pour défendre mon honneur outragé. (C'est ainsi qu'ils s'expriment)" (chap. 19).
Ne vont rester dans le wagon que le narrateur et Pozdnychev qui va raconter ce qui lui est arrivé : "je vais vous raconter comment j'ai été amené par ce même amour à ce qui m'est arrivé.", durant toute la nuit.
La suite est donc son monologue, le narrateur  jouant par rapport à celui-ci le rôle du lecteur, surpris, choqué, étonné par les affirmations pour le moins étranges de Pozdnychev, en même temps que celui d'une manière de psychanalyste attentif, empathique, observant précisément les comportements de celui qui parle.


train, Lionel Walden

Lionel Walden (1861-1933), Train at night, vers 1890




Degas
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Edgar Degas (1834-1817), Violoniste et jeune femme tenant un cahier de musique, 1870-72, Detroit Institut of Arts

Le discours de la folie

Pozdnychev mêle dans sa confession le récit des événements de sa vie qui l'ont conduit au meurtre et le jugement qu'il porte maintenant sur ces événements. Ces deux niveaux du récit se répartissent de manière inégale, le jugement moral étant plus longuement développé dans les premiers chapitres (jusqu'au chapitre 19) que dans les suivants où la temporalité, par ailleurs, s'accélère.
Le récit qui va du chapitre 3 au chapitre 19 couvre sa vie de jeune homme et celle de son couple, rencontre, mariage, naissance des six enfants du couple, plus les deux ans qui s'écoulent après la naissance du dernier, autrement dit une dizaine d'années. Alors que les 9 chapitres suivants racontent des événements qui n'ont pas occupé une semaine. Le chapitre 19 forme pivot puisqu'il est celui qui introduit le violoniste dans la maison. Le discours véhément et péremptoire au début le devient nettement moins quand il s'agit de rapporter les faits, avec une assez grande minutie, qui l'ont conduit à poignarder une femme dont le récit ne parvient pas à prouver la culpabilité.

Le narrateur, s'il intervient peu verbalement, rapporte les altérations de la voix et du comportement de Pozdnychev. Le personnage s'enflamme, s'agite, cherche à rester dans l'ombre (la lumière le blesse), parle dans une loggorhée où les excès verbaux, par exemple "je croupissais dans la sanie de la débauche", les mots "abomination", "abjection" réapparaissant à intervalles réguliers, ou le danger mortel représenté par les femmes, le disputent aux contradictions.
D'un côté, il plaint les jeunes filles pures, innocentes (c'est-à-dire ignorantes) d'être jetées en pâture dans le mariage à des débauchés. Etant entendu qu'est débauchée, pour lui, toute personne ayant déjà eu une expérience sexuelle. De l'autre, ces mêmes jeunes filles savent "inconsciemment, comme le savent les animaux" l'art d'attraper les hommes en se faisant "appât dans la souricière" et toutes les femmes, au bout du compte, sont des prostituées. Encore qu'il lui arrive de "nuancer" cette opinion en leur laissant le choix entre la virginité ou la sorcellerie.


Le personnage développe un discours logique que sa rigidité en même temps que ses contradictions désigne comme folie. La répétition en est aussi l'un des aspects, traduisant le caractère obsessionnel du personnage, par exemple au début du chapitre 13 les mots "abominable et honteux" qualifiant l'amour charnel sont répétés 4 fois dans 4 phrases successives. C'est aussi un discours plein de ruse (ainsi par exemple lorsqu'il avoue une partie de son passé à sa fiancée, est-ce par honnêteté ou par calcul, d'autres pouvant le lui dire ?) où, comme souvent dans les confessions, l'auto-accusation tourne à l'apologétique. En avouant sa faute, le personnage cherche à en faire retomber la responsabilité sur la victime. Rousseau faisait ça très bien et Pozdnychev n'est pas en reste.
Le discours de Pozdnychev est aussi une diatribe contre la société en général qui pousse à la débauche et à la fornication, contre l'Eglise qui couvre et justifie ces comportements, contre les médecins (ces "gredins") qui se mêlent de la vie privée (n'ont-ils pas décidé qu'après six enfants son épouse devait éviter toute nouvelle grossesse ?), contre les enfants qui sont un problème en soi et un facteur aggravant dans la vie du couple, "Les enfants sont la bénédiction divine, les enfants sont une joie. Tout cela est mensonge. Tout cela était vrai jadis, mais maintenant il n'existe rien de semblable." et de raconter la vérité des inquiétudes parentales (la maladie, par ex.) en négligeant tout le reste. Et surtout contre les femmes, toujours associées à des animaux dans des comparaisons d'un goût discutable, par exemple son épouse, après le dernier enfant "Elle était comme une cavale bien nourrie, demeurée trop longtemps à l'attache, et à qui on aurait enlevé la bride."
Il reconnaît éprouver de la jalousie dès la naissance de son premier enfant, et le lecteur se demande, lui, si cet homme n'a pas fait dès le début de la vie de sa femme un enfer. Cette découverte de la jalousie au moment où naît le premier enfant ne laisse pas de donner à penser. De même la frénésie de jalousie que suscite le violoniste en raison de l'accord que la musique fait apparaître entre la pianiste, son épouse, et lui, peut s'interpréter bien autrement qu'il ne le fait, par un sentiment panique de mise à l'écart. Mais Pozdnychev nie que la jalousie ait été le mobile de son meurtre, le déni fait aussi partie du tableau clinique, si l'on peut dire. Cette montée de la colère jalouse occupe toutefois les chapitres 19 à 28 jusqu'à l'accomplissement du meurtre (avec un poignard, comme on pouvait le prévoir) et la compréhension finale, celle d'être devenu un meurtrier.  Le verbe "comprendre" ("je n'ai commencé à comprendre que quand je l'ai vue dans son cerceuil...", n'a plus ici le sens qu'il avait au début (où il affirmait avoir compris que la sexualité était la cause du malheur humain), ses sanglots, et la répétition de "Pardonnez-moi..." transforment le personnage extrêmement antipathique du début en "malheureux", plus à plaindre qu'à juger, sentiment qu'éprouve le narrateur en quittant le train dans la journée qui commence, "(il était environ huit heures du matin)" précise-t-il.

C'est un roman admirable sur la jalousie. Comme de tous les textes romanesques de Tolstoï, il s'en dégage une intense lumière, une force, une énergie, une puissance extraordinaire malgré la noirceur de l'histoire. Mais il ne s'en dégage nullement ce que la postface voudrait qu'on y lise et malgré l'épigraphe emprunté à l'Evangile de Mathieu, un avertissement sur les malheurs intrinsèques à la sexualité en raison de la contradiction entre l'humanité (l'esprit) de l'homme et son animalité (le corps, le sexe), et un encouragement à la chasteté. On y lit la folie d'un homme, un cas d'espèce et non l'inévitable destin (comme il le dit) de tous les hommes et de tous les couples. A aucun moment ses généralisations ne parviennent à convaincre, elles apparaissent moins comme la découverte d'une vérité que comme un plaidoyer pro domo débordant d'idées reçues et de préjugés sur les femmes tout autant d'ailleurs que sur les hommes, sans parler de quelques autres sur les Juifs, sur les Parisiens, sur le couple...
Il est bon de lire ce chef-d'oeuvre en oubliant la biographie de Tolstoï pour laisser parler le texte.





A lire
: La Sonate à Kreutzer, traduction Sylvie Lumeau, Gallimard, folio classique ou Pléiade, dans Souvenirs et Récits.
Pour
lire la postface, devenue préface, ajoutée par Tolstoï à son récit en 1889, dans la traduction d'Isaac Pavloski et J.-H. Rosny aîné pour l'éditeur Lemerre en 1890.
A écouter : La Sonate à Kreutzer, Sonate pour violon n° 9 op. 47, Beethoven, interprétée  par Anne Sophie Mutter (violon), Lambert Orkis Zohari (piano)
un extrait de La Sonate à Kreutzer, spectacle de l'Ensemble Musique Oblique, construit à partir de l'oeuvre de Beethoven, de celle de Tolstoï et de celle de Leos Janacek, quatuor à cordes composé en 1923 à partir de l'oeuvre de Tolstoï.



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