L'Appel de la forêt, Jack London, 1903/1906

coquillage


Contexte

     Jack London, en 1897, part avec le mari de sa "soeur" Eliza (en fait la fille du mari de sa mère qui l'a adopté et lui a donné son nom), John Sheppard, pour tenter l'aventure du Klondike, trouver de l'or. Mais James abandonne avant même le passage du col du Chilkoot et retourne en Californie. Jack continue. Il ne rentrera qu'en 1898, au bout d'un an d'une aventure rude, avec en tout et pour tout, cinq dollars d'or, après avoir survécu au scorbut. S'il ne rapporte pas d'or, il revient riche d'expériences et d'histoires. Il les écrit, il les publie et cela donne son premier livre édité, en 1900, Le Fils du loup, un recueil de neuf nouvelles ayant toutes pour sujet cette aventure, ainsi que les suivants, recueils de nouvelles, eux aussi, Le Dieu de ses pères (1901) et Les Enfants du froid (1902).  En 1902 aussi, il publie son premier roman, La Fille des neiges. Bien qu'ayant d'autres occupations (mariage, voyages, enquêtes), dès le 1er décembre 1902, il se lance dans l'écriture du second dont le cadre sera le même que celui de ses précédents récits, le Klondike.
Il imagine le parcours d'un chien ayant à faire, comme il l'a fait, l'apprentissage d'une vie dure à laquelle rien ne l'avait préparé. Le roman est écrit très vite puisqu'achevé en janvier 1903. En mars de la même année, London confie à son amie Anna Strunsky : "J'avais commencé ce récit comme un compagnon à mon autre histoire de chien, "Bâtard", dont tu te souviens peut-être ; mais il m'a échappé, et au lieu de 4.000 mots, il en a totalisé 32.000." "Bâtard" (le titre qui est le nom du chien, en français dans le texte, est celui choisi par London) est une nouvelle, parue dans Cosmopolitan Magazine, en juin 1902, sous le titre de "Diable - A Dog" qui met aux prises un homme et un chien, aussi mauvais l'un que l'autre, qu'un seul sentiment unit : la haine qui est en même temps volonté de puissance. L'animal veut tuer l'homme, l'homme veut soumettre le chien.
Mais The Call of the Wild sera différent. La première traductrice en français, Raymonde de Galard, l'a rendu par L'Appel de la forêt, ce qui était un choix judicieux dans la mesure où la forêt, pour un lecteur français, est chargée de toutes les connotations qui sont celles du "wild" étasunien : un espace sauvage, dangereux (on s'y perd), échappant à la domination humaine, territoire des animaux plus que des hommes et d'animaux pas toujours amènes, les loups, par exemple.
La plus récente traduction (Pléiade, 2016), celle de Marc Amfreville et Antoine Cazé, propose "L'Appel du monde sauvage".
Aux Etats-unis, le roman est d'abord publié en feuilleton de cinq épisodes dans le Saturday Evening Post du 20 juin au 18 juillet 1903. Mais cette publication est amputée du chapitre VI du roman pour ramener le texte à une dimension convenable pour le journal. Le livre paraît ensuite chez Macmillan, en juillet 1903 ; aux illustrations qui accompagnaient le feuilleton, l'éditeur à fait ajouter des paysages dus à Charles Edward Hooper pour la page de titre et les têtes de chapitres.




Jack London

Photographie de Jack London en 1903


Amfreville et Cazé rappellent l'anecdote suivante quant à la publication : "l'écrivain signa ce qui allait se révéler le contrat peut-être le plus désastreux de l'histoire des Lettres américaines, puisque, s'il gardait les droits de la publication en feuilleton, il cédait l'intégralité des droits sur cette oeuvre pour la somme de deux mille dollars : des ventes colossales de ce succès mondial, London ne tira jamais les moindres royalties !" (Pléiade I, p. 1305)
De fait, le livre rencontre un très grand succès et il est traduit très vite dans d'autres langues. En France, il est publié, en feuilleton dans Le Temps, du 3 au 16 décembre 1905, et l'année suivante en volume, et de nouveau en feuilleton dans le Journal des voyages, du 1er au 9 septembre 1906, illustré par Joseph Beuzon. Depuis les rééditions n'ont jamais cessé, de nouvelles traductions ont succédé à celle de R. de Galart, que ce soit dans les collections pour la jeunesse, ou d'autres.

Un récit animalier

     Une des raisons du succès du texte est, bien sûr, à chercher dans le héros de l'histoire : un chien. Raison pour laquelle aussi le roman est devenu un "classique" pour la jeunesse mis à la disposition des collégiens dans des éditions adéquates. Croc-Blanc (White Fang, 1906) et plus tard, Michaël, chien de cirque (Michael, Brother of Jerry, posthume, 1917) connaîtront le même succès.  Et si une édition de 1928 (La Renaissance du livre), préfacée par Paul Bourget, nous apprend que L'Appel de la forêt a été "Honoré d'une médaille d'argent de la Société protectrice des animaux.", le dernier a longtemps servi d'argument aux défenseurs des animaux voulant mettre fin à leur dressage à des fins de divertissement. D'ailleurs, nombre de romans de London ont connu ce sort, entrer dans le débat public à titre d'argument ou de témoignage, comme Le Cabaret de la dernière chance (John Barleycorn, 1913) brandi par les ligues anti-alcooliques.
      L'Appel de la forêt, raconte l'histoire de Buck, né du croisement d'un Saint-bernard et d'une chienne Colley, vivant dans une grande propriété de Californie. C'est un chien imposant qui pèse plus de 60 kg, possède une épaisse fourrure et, par là, est susceptible d'être vendu aux chercheurs d'or en quête de chiens puissants. Il est donc volé à son propriétaire et, à 4 ans, va changer totalement d'univers. L'histoire commence ainsi, en 1897, quand se déclenche la ruée vers l'or du Klondike. Elle se déroule sur sept chapitres, ce qui est dire qu'elle a aussi le caractère d'un récit initiatique, à la fois progression vers la liberté et régression vers ce que la zoologie ignorait encore quand London écrivait, l'origine, le loup ; le chien est issu du loup domestiqué. Mais l'écrivain London avait de profondes intuitions et un sens aigu de l'observation, et pendant l'année de son séjour au Klondike, il avait pu voir de nombreux chiens de traîneaux, comme les Malamutes ou les Huskies (dont Buck trouve qu'ils sont plus durs à tuer que les hommes), dont l'apparence rappelle celle du loup, les yeux, la démarche, l'endurance, comme aussi le hurlement.
D'autres animaux apparaissent aussi dans le récit ; d'autres chiens, puisqu'une partie de cette nouvelle existence va consister pour Buck à tirer des traîneaux, à découvrir sa place parmi eux, à s'imposer pour se faire respecter, puis les loups, auxquels il se joint d'abord occasionnellement, puis définitivement.




page de titre

page de titre de l'édition originale, qui rappelle que Buck est un chien et non un loup.


Le romancier décrit avec beaucoup de précision, et beaucoup d'empathie, les comportements des diverses bêtes, donnant à chacune d'entre elle des personnalités différentes, Spitz dont la volonté de domination va conduire au combat entre Buck et lui, Buck ne lui ayant pas pardonné d'avoir été amusé par la mort de Frisée "au bon caractère" (hélas !), Dave "sombre et morose", pour les chiens, par exemple. Buck va apprendre d'eux, en les observant, en se confrontant avec certains. Ce qu'il découvre c'est le loi de la jungle, la loi du plus fort, la loi "du gourdin et des crocs" et celle des hommes ne vaut guère mieux que celle des animaux. La moindre faiblesse entraîne la mort. Il faut donc apprendre à ruser, se protéger, à se battre aussi.
La vie "au grand air" comme le racontait plaisamment Reiser dans ses dessins n'est pas un conte de fée. Le monde de la forêt, plus encore sans doute dans le grand nord, est un monde impitoyable, c'est celui du froid, celui de la faim qui atteint tout le monde, les hommes, comme les animaux domestiques ou les animaux sauvages, mais c'est aussi celui des dangers intérieurs, du glissement possible dans la folie, folie qui prend parfois les hommes, mais aussi les animaux (la chienne Dolly, par exemple). Curieusement, London retrouve là une perception de la forêt qui a hanté les romans du Moyen-Age, la forêt comme territoire de la folie, celle de Tristan ou celle d'Yvain.
Mais la première nécessité est celle de la nourriture, et tout vaut pour s'alimenter, le vol aussi bien que la chasse ; la faim se manifeste, dès le troisième chapitre, dans l'attaque du camp par des chiens errants. Les chasses de Buck, en particulier celle de l'orignal, son combat contre les loups avant de rejoindre le groupe, sont des évocations à la fois réalistes et poétiques dans lesquelles l'écrivain conduit son lecteur à sentir (ou imaginer sentir) exactement comme l'animal que le récit magnifie de plus en plus, ainsi lorsque Buck a affirmé ses qualités de prédateur en tuant un ours :


[...] he became possessed of a great pride in himself, which communicated itself like a contagion to his physical being. It advertised itself in all his movements, was apparent in the play of every muscle, spoke plainly as speech in the way he carried himself, and made his glorious furry coat if anything more glorious. But for the stray brown on his muzzle and above his eyes, and for the splash of white hair that ran midmost down his chest, he might well have been mistaken for a gigantic wolf, larger than the largest of the breed. From his St. Bernard father he had inherited size and weight, but it was his shepherd mother who had given shape to that size and weight. His muzzle was the long wolf muzzle, save that it was larger than the muzzle of any wolf; and his head, somewhat broader, was the wolf head on a massive scale.
     His cunning was wolf cunning, and wild cunning; his intelligence, shepherd intelligence and St. Bernard intelligence; and all this, plus an experience gained in the fiercest of schools, made him as formidable a creature as any that roamed the wild. A carnivorous animal, living on a straight meat diet, he was in full flower, at the high tide of his life, overspilling with vigor and virility.

[...] un grand orgueil s'empara de lui, qui se propagea comme une maladie contagieuse à son être physique. Il se manifestait dans ses moindres mouvements, apparaissait dans le jeu de ses muscles, se montrait au grand jour dans son allure et son port, et rendait son superbe pelage plus superbe encore. S'il n'avait pas eu quelques poils bruns sur le museau et le front, ni cette gerbe de fourrure blanche lui zébrant le poitrail, on aurait pu le prendre pour un loup géant, plus grand que les plus grands spécimens de l'espèce. De son père le saint-bernard, il avait hérité la taille et le poids, mais c'était sa mère qui les avait modelés. Son museau était allongé comme celui des loups, sauf qu'il était plus large que chez n'importe lequel d'entre eux ; et sa tête, plus épaisse, était celle du loup en bien plus massif.
     Il avait la ruse du loup, la ruse du monde sauvage ; l'intelligence du chien de berger et l'intelligence du saint-bernard ; et tout cela, allié à l'expérience acquise à la plus rude des écoles, faisait de lui une créature aussi redoutable que toutes celles qui rôdent dans le monde sauvage. Animal carnivore, se nourrissant uniquement de chair fraîche, il était à la fleur de l'âge, en pleine possession de ses moyens, débordant de vigueur et de virilité.

chap. VII, Pléiade I, traduction Marc Amfreville et Antoine Cazé


Le parcours du personnage principal va du sud au nord, sur le plan spatial, de la Californie au Klondike, de la lumière et de la chaleur à l'obscurité et au froid, obscurité des forêts, briéveté des journées; il va aussi de l'oisiveté, de la souveraineté, sans risques et sans périls, sur le petit monde de la propriété du juge Miller, son premier maître, au travail, à l'exploitation, même lorsque les maîtres sont justes, comme les courriers du gouvernement canadien (François et Perrault), bien pire encore lorsqu'ils sont incompétents et stupides, et la bêtise tue hommes et bêtes. La lecture de L'Appel de la forêt et de l'aventure de Buck pourrait se lire comme l'illustration de la fameuse formule de Nietzsche "Deviens ce que tu es" (empruntée à Pindare), une illustration en acte, puisque chacune des expériences de Buck lui permet de découvrir en lui de nouvelles ressources, de nouvelles forces, de nouvelles réactions face à son environnement : il découvre ce qu'il est vraiment, ce qu'il est au tréfonds de lui par-delà sa domestication, l'animal de l'origine, et ses rêveries auprès du feu plongent dans le paléolithique (Cf. Avant Adam, 1907) Il reconnaît le loup de l'origine en lui et devient loup au terme de son parcours, en même temps qu'il devient "légende", "mythe", qui fascine et terrorise les hommes qu'il a quitté définitivement. Le Grand nord et ses conditions extrêmes agissent comme une sorte de psychanalyse conduisant Buck à se trouver par-delà les conditionnements, par-delà (ou en-deçà) ce que les hommes ont fait ou voulu faire de lui.






forêt du Klondike

paysage du Klondike

Personnages

     Après Buck, le héros de l'histoire, le premier des personnages du roman est le paysage. En effet, alors que les chiens, les humains, les animaux sauvages passent tour à tour dans la vie de Buck, le paysage, lui, demeure. Et le plus étonnant, donc le plus remarquable, est que ce paysage s'impose alors que l'écrivain ne le décrit que par des notations brèves et éparses. Mais il en rend sensible la présence à travers ses effets sur les hommes et les animaux. La saison qui semble, plus qu'une autre, le définir est l'hiver : le froid, la neige ; le caractérise aussi sa vastitude, mise en évidence par les parcours des hommes et des chiens, comme dans le premier chapitre : "C'était une rude journée sur la piste : remonter le canyon, atteindre Sheep Camp, dépasser la station de pesage, puis la limite des arbres, traverser des congères et des glaciers épais de plusieurs centaines de pieds, franchir enfin le col Chilkoot, ligne de partage entre les eaux salées et les eaux douces." Durant les cinq premiers mois de son existence de chien de traîneau, Buck et ses compagnons parcourent 4000 km. Plus tard, lorsqu'il accompagne son dernier maître et ses associés en quête d'un gisement aurifère, et qu'ils s'enfoncent dans l'est du Klondike, deux années s'écoulent entre le départ et la fin de l'aventure, sans qu'ils aient rencontré d'établissement humain. Et si les hommes s'installent dans un campement, le chien, lui, continue ses explorations dans la forêt, de l'autre côté de la montagne. En hiver le silence s'impose, le paysage est comme gommé par la neige, mais il se manifeste dans les dangers qu'il présente. Rivières et lacs, mal gelés par endroits, où la glace menace de s'effondrer, bien davantage encore au printemps lorsque s'amorce le dégel ou quand il 'agit de franchir des rapides. Le danger est aussi constant pour les animaux, comme pour les hommes. Il faut résister au froid, à la faim, à la fatigue.




loups

Mais la beauté des grands espaces est aussi sensible et quelques mots suffisent à l'évoquer, par exemple "[...] les aurores boréales qui flambaient froidement dans le ciel, avec la danse des étoiles dans l'air glacé, avec la terre engourdie et givrée..." ou plus tard, au printemps, lorsque s'élève "le grand murmure" du renouveau.
Enfin, ce qui caractérise aussi ce paysage est la démesure, arbres, rivières, montagnes, tout est trop grand, d'une certaine manière écrasant pour l'homme. La vie paisible dans la propriété Miller avait fait de Buck un chien plutôt orgueilleux et égoïste, maître du monde "Tout le royaume lui appartenait." Confronté à la réalité du froid, de la faim, du travail épuisant, il découvre que rien n'est donné, que tout doit se conquérir. Ainsi l'homme découvre dans la nature sauvage, dans la forêt, son inadaptation, sa faiblesse, qu'il est loin d'être le maître du monde comme il prétend l'être ; un faux pas et la rivière l'engloutit.
Font partie du paysage, parce qu'ils en sont l'âme, les loups. De fait, ils apparaissent aussitôt que Buck pose la patte sur la grève de Dyea, à travers le premier combat auquel il assiste, celui d'un huski attaquant Frisée ; les huskies sont définis comme "ces créatures aux allures de loup". Ils se caractérisent par leur agressivité, leur manière de combattre, "Ainsi se battaient les loups, assaut et retrait fulgurant", et de conclure le combat par le dépeçage du vaincu par ceux qui y ont assisté.
Ils manifestent ainsi le caractère impitoyable du monde dans lequel entre Buck. Les besoins y sont ramenès à l'élémentaire : survivre. Pour survivre, Buck va renouer avec ce qu'il possède en lui de plus primitif : "Aucun effort ne lui était nécessaire pour apprendre à se battre à coups de crocs acérés, vifs comme ceux du loup. C'était ainsi que se battaient ses ancêtres disparus." (chapitre 2)
Il en va de même pour le hurlement nocturne qui est d'abord celui des chiens (chapitre III) ; "C'était une très vieille plainte, aussi ancienne que la race elle-même, l'un des tout premiers chants du monde dans sa jeunesse, lorsque tous les chants étaient tristes.", avant d'être celui des loups eux-mêmes (chapitre VII) : "dans la forêt retentissait l'appel (ou une note de l'appel, car celui-ci en comprenait de très nombreuses), [...] et là il le vit, assis, le corps tendu, le museau pointé vers le ciel, efflanqué, longiligne, un loup."
Cette association des loups et de la nature encore abandonnée à elle-même (sauvage versus cultivée, champs ou jardins) appartient à un imaginaire largement partagé dans l'hémisphère nord et témoigne d'une peur très ancienne, celle qui faisait voir dans les forêts, justement, un monde dangereux et hostile à l'homme, puisqu'il y perd ses repères. Celui qui pénètre dans une forêt a le sentiment (faux certes, mais éprouvé) qu'il va du même au même.


Les hommes :
Les hommes, en dehors du dernier, Thornton, ne font que passer dans la vie de Buck, lequel est le sujet et le moteur du récit. Ils sont donc peu caractérisés. Ils sont justes ou injustes, compétents ou incompétents au sens d'adaptés ou inadaptés aux conditions de vie du grand nord.
Manuel : jardinier de la propriété du juge Miller, en Californie. Il vole le chien Buck.
L'homme au chandail rouge : le dresseur au gourdin qui va soumettre le chien.
Perrault : "un petit bonhomme rabougri", Canadien français, messager du gouvernement.
François : "un géant basané", Canadien français. Avec ces deux personnages qu'il juge "droits, calmes et impartiaux", le chien apprend son métier de chien de traîneau.
Hal : "un jeune homme de dix-neuf à vingt ans", prétentieux et inexpérimenté. Prétend chercher de l'or avec son beau-frère et sa soeur.
Charles : beau-frère de Hal, la quarantaine, tout aussi inexpérimenté que lui.
Mercédès : soeur de Hal, épouse de Charles.
John Thornton : sauve Buck de la brutalité de Hal. Devient l'amour de Buck. Prospecteur. Un homme qui sait vivre dans le monde sauvage.
Conclusion provisoire
      L'Appel de la forêt est un roman prenant pour diverses raisons. Il conduit à réfléchir à nos relations avec les animaux, domestiques et sauvages ; de penser aussi à ce qu'est la domestication ; à nous interroger sur ce que nous appelons "civilisation" (une domestication de l'homme ?), sur ce qu'est l'humanité, sur ses liens avec l'animalité en elle, sur la part de "primitif" en nous, sur nos aspirations contradictoires, le besoin et la peur de la nature car elle nous rappelle constamment que la mort et la vie ne sont qu'avers et revers d'une même réalité : là où il y a vie, il y a mort. Les hommes comme les loups sont des prédateurs qui ne vivent qu'aux dépens d'autres vies. Même si les connaissances de London étaient tributaires des sciences de son époque, si sa lecture de Darwin ou Spencer, voire de Samuel Butler peuvent nous sembler trop simpifiées, il reste ses questionnements. Si "la lutte pour la vie" et la "sélection naturelle" font que seuls les plus aptes survivent, cette aptitude n'est ni la violence brute (le gourdin du dresseur), ni la domination pure et simple ; certes la faiblesse n'est pas de mise, mais l'intelligence (perçue comme capacité d'apprendre de son environnement et d'interpréter), l'amour, la solidarité, entre les hommes, entre les hommes et les bêtes, entre les bêtes (les "leçons" se transmettent, et elle permet de faire face à ce qu'un seul ne peut résoudre), sont une garantie plus sûre de survie que la force seule. En témoignent les trois "aventuriers" mal adaptés que sont Hal, Charles, et Mercédès, incapables de comprendre un conseil, qui se disputent perpétuellement au lieu de s'entraider, incapables de percevoir que leur vie dépend de leurs chiens.
Les récits de London ont ceci de particulier qu'ils incitent leurs lecteurs à réfléchir aux différentes postulations des personnages, au sens qu'il est loisible de dégager des péripéties rapportées. Ce qui paraît, au premier abord, un pur roman d'aventures auquel le plaisir et le divertissement sert de fin, prend forme de l'iceberg. Nous n'avons vu que la surface, une infime portion de ce que soulève dans l'esprit notre projection dans le froid, la neige, la solitude, l'immensité et le silence, la mesure de notre humanité.




A découvrir
: l'édition originale avec ses illustrations sur Wikisource.
A écouter : l'émission de Guillaume Galienne, "Ça peut pas faire de mal" du 11 février 2017 : lectures de passages du roman.



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