Le  Feu, Henri Barbusse, 1916

coquillage





Henri Barbusse en uniforme

Photographie d'Henri Barbusse en uniforme, anonyme, non datée, entre 1914 et 1917 (Barbusse est démobilisé en juin 1917)

L'auteur

Il est né le 17 mai 1873, à Asnières, dans la banlieue de Paris. Son père, Adrien Barbusse, est d'origine cévenole ; protestant désireux de devenir pasteur, il était parti étudier la théologie à Genève, mais en était revenu "athée, républicain et homme de lettres" dit le biographe de Barbusse, Jean Relinger. Il est journaliste au Siècle. Sa mère est anglaise et meurt en mettant au monde son troisième enfant, Annie, lorsque le petit Henri a trois ans. Les trois enfants, Hélène, l'aînée, Henri et Annie grandissent dans une atmosphère "républicaine radicale" et lettrée. Après un échec au concours d'entrée à l'Ecole normale, et son service militaire en 1893, le jeune homme trouve du travail au bureau de presse du ministère de l'Intérieur.
Il s'essaye très tôt au journalisme et fréquente les milieux symbolistes. Il a eu pour professeur d'anglais, Mallarmé, et pour professeur de philosophie, Bergson, ce qui laisse des traces dans la formation d'un jeune homme. Comme les jeunes gens de sa génération (Valéry, Pierre Louÿs et tant d'autres), il commence par la poésie. Ses textes sont accueillis dans la revue de Catulle-Mendès, L'Echo de Paris littéraire, dont il devient d'abord l'ami, ensuite le gendre en épousant, en 1898, Hélyonne (1879-1955), la plus jeune des filles de l'homme de lettres et de sa compagne, la compositrice Augusta Holmès.
En 1894, il publie un premier recueil de poèmes , Le Mystère d'Adam qui, dit-on (Antoine Compagnon, Dictionnaire de la littérature française du XXe siècle), a été salué par Mallarmé et Barrès, mais qui s'est bien fait oublier, puis en 1895,  Pleureuses.
En 1903, il publie Les Suppliants, son premier roman ; puis en 1908, L'Enfer, un récit dans la veine naturaliste, qui produit un certain scandale par la brutalité de son sujet. Mais, comme toujours, qui dit scandale et littérature, dit aussi succès de librairie, et avec ses droits d'auteur, Barbusse achète une maison à Aumont-en-Halatte (60 km au nord de Paris, près de Senlis et de Chantilly).
Entre temps, il a pris en charge Je sais tout, magazine encyclopédique, lancé par Pierre Lafitte en 1905 qui va publier les premiers romans de Maurice Leblanc dont le héros devient une célébrité : Arsène Lupin.
Barbusse est de santé fragile avec des problèmes pulmonaires ; en 1912, il séjourne en Suisse au sanatorium de Leysin (pleurésie). Lorsque la guerre éclate en août 1914, il n'est pas mobilisé, il a 41 ans, et son état de santé le ferait plutôt verser dans les services auxiliaires, comme Jules Romains qui avait pourtant dix ans de moins que lui. Néanmoins, il se porte volontaire et s'engage, lui le pacifiste. Comment ne pas être concerné ? Comment ne pas être solidaire ?


Dans une brève lettre du 9 août 1914,  adressée à Pierre Renaudel, directeur de L'Humanité, il déclare partir pour "une guerre sociale [...] dirigée[s] contre nos vieux ennemis infâmes de toujours: le militarisme et l'impérialisme, le Sabre, la Botte et j'ajouterai la Couronne". Idées que l'on retrouve dans sa correspondance, et en particulier dans les lettres à sa femme, par exemple, le 25 juin 1915, il écrit : "Le métier que je fais ici est en effet terrible et le spectacle journalier plus épouvantable encore qu'on ne pourrait l'imaginer. Mais cette guerre est une guerre d'idées et de libération et j'y ai pris part parce qu'elle aboutira à la défaite de notre vieil ennemi, le militarisme."
Il est sur le front de décembre 1914 au début de 1916 où il est évacué, malade, avec deux citations et la Croix de guerre. Son séjour dans les hôpitaux lui permet d'écrire Le Feu (Journal d'une escouade). Démobilisé en juin 1917, il fonde alors, avec plusieurs de ses amis, l'Association Républicaine des Anciens Combattants dont il devient le premier président.
Le succès du Feu a fait de lui une voix particulièrement écoutée. En 1919, il publie un deuxième récit relatif à la guerre, Clarté. Il fonde alors avec Romain Rolland, et ceux qui, déjà, avaient participé à l'organisation de l'ARAC, le groupe auquel il donne le nom de cette oeuvre. L'objectif était de constituer une manière d'internationale des intellectuels et dans les premiers temps, nombreux sont ceux qui se sentent proches de ce projet, en France et ailleurs. Le groupe publie un journal qui en 1920 a 20.000 lecteurs. Barbusse voit dans la Russie révolutionnaire devenue URSS, le début de ce qu'il appelle de ses voeux, la prise en main de son destin par le peuple. Il adhère d'ailleurs au Parti communiste français en 1923. Clarté est devenu une revue qui ne va jamais vraiment "décoller" (3.500 abonnés en 1923) et qui finira par disparaître en 1927, mais Barbusse s'en est séparé à la fin de 1924, la revue ayant attaqué Anatole France.
En 1928, il fonde Monde. C'est aussi en 1928 qu'il fait son premier voyage en URSS.
Des années 1920 jusqu'à sa mort, en 1935, des suites d'une pneumonie, à Moscou, sa vie se partage entre l'écriture de son oeuvre et ses activités de militant en faveur de la justice sociale et de la paix. Dans les années 1930, ce combat rejoint celui de l'antifascisme. Son oeuvre, au cours de ces annes-là, témoigne de la quête d'une littérature politique au plus haut sens du terme, d'une littérature qui pose les bonnes questions en préparant l'avenir, (rien à voir avec la propagande), par exemple, Trois films : Force - L'au-delà - Le crieur (1926), Faits divers (1928).



publicité

placard publicitaire annonçant la publication du roman en feuilleton dans L'Oeuvre, journal de Gustave Téry, défini comme le "récit d'un combattant".

Le Feu : un livre essentiel

Lorsqu'en janvier 1916, Barbusse est évacué et hospitalisé, il quitte le front non seulement avec ses souvenirs, mais avec les notes journalières prises dans ses carnets, avec la documentation que représentent aussi les lettres quotidiennes à sa femme. Journaliste, il a observé, écouté, enregistré, et cette expérience, à la fois traumatisante et fondatrice (elle est le fondement de son engagement politique), il désire la transmettre, la faire partager.
Le livre est écrit rapidement puisqu'en août 1916, L'Oeuvre commence à en publier le texte (93 feuilletons entre le 3 août et le 9 novembre 1916), puis Flammarion édite le volume avec pour sous-titre "(Journal d'une escouade)", et la précision "roman". juste à temps pour le prix Goncourt qui lui est attribué. Le récit est dédié "A la mémoire des camarades tombés à côté de moi à Crouy et sur la cote 119" (La cote 119 se situe à environ un kilomètre de Souchez). Cette dédicace rappelle les combats auxquels l'auteur a participé, ceux de janvier 1915 (Crouy) et de septembre (la cote 119).
Le colophon clôturant le récit donne la date de "décembre 1915" qui ne correspond pas à son écriture, à l'encontre de son rôle habituel. Il est vrai que Carnets et lettres témoignent du mûrissement du projet au cours de l'année 1915, mais la rédaction, nous l'avons dit, date de 1916. En fait, la date joue sa partie dans la garantie d'authenticité que promettait déjà L'Oeuvre en annonçant "le récit d'un combattant". Ayant quitté le front en décembre 1915, ce qu'il en raconte ne va pas au-delà.


Le succès du livre est très grand malgré les réticences auxquelles devait s'attendre un récit qui donnait de la guerre une image brutale et cruelle. 200.000 exemplaires sont vendus entre 1916 et 1918. Il est traduit dans diverses langues et va rester comme le roman de référence sur la Grande Guerre parmi les quelques 300 que recense Jean Norton Cru dans son livre Témoins, 1929, bien que ce dernier lui dénie toute valeur de témoignage.
Après 1917 (La révolution russe), encore plus après 1921 (création du Parti communiste français), les attaques seront plus virulentes, sans pour autant diminuer le succès du livre. Elles fustigeront et accuseront son auteur d'être un "bolchevik", dixit Fernand Vandérem dans La Revue de Paris (15 avril 1919). Sans aller jusque là (ce qui en 1916 n'a pas beaucoup de sens), il faut reconnaître que le texte raconte aussi la prise de conscience progressive de ce qu'il faut bien appeler la lutte de classes (cf. chapitre XXII "la virée") :



Le spectacle de ce monde nous a enfin donné, sans que nous puissions nous en défendre, la révélation de la grande réalité : une Différence qui se dessine entre les êtres, une Différence bien plus profonde et avec des fossés plus infranchissables que celle des races : la division nette, tranchée — et vraiment irrémissible, celle-là — qu'il y a parmi la foule d'un pays, entre ceux qui profitent et ceux qui peinent...., ceux à qui on a demandé de tout sacrifier, tout, qui apportent jusqu'au bout leur nombre, leur force, et leur martyre, et sur lesquels marchent, avancent, sourient et réusssissent les autres.



Et avant cette découverte, le caporal Bertrand, après la prise de la tranchée ennemie, exprimant la dualité des sentiments qui l'habitent, honte de la guerre, et pourtant certitude de sa nécessité ("il le fallait" répète-t-il à plusieurs reprises ) avait constaté qu'une figure s'était élevée au-dessus de tous "Liebknecht". Fondateur avec Rosa Luxembourg du groupe des Spartkistes (du nom de Spartacus, l'esclave révolté), il n'avait cessé de s'élever contre la guerre et avait été arrêté en mai 1916.
Ce modèle est bien celui qui montre la voie : pour éradiquer les guerres, il faut en mener une autre dans la paix, la guerre sociale (chapitre XXIV, "L'aube").



première de couverture, 1916

édition originale, Flammarion, 1916
En 1918, l'éditeur Gaston Boutitie publie le texte illustré de 86 compositions de Renefer, lui-même alors au Front.

Témoignage ? document ? Journal ? roman ?

La première de couverture spécifie donc deux inscriptions génériques quelques peu contradictoires. "Journal" dit le sous titre, "roman" inscrit l'éditeur. Qu'est-ce donc? En apparence, distribution en chapitre titrés, absence de dates, le récit ne semble guère conforme aux règles d'écriture d'un journal malgré l'emploi de la première personne. Mais il se rapproche assez du journal de bord d'un navire enregistrant les conditions de la navigation.
Chaque chapitre propose, en effet, une chronique centrée sur un aspect de la vie quotidienne des combattants. Ainsi le chapitre II, intitulé "Dans la terre" déploie-t-il le récit d'une journée dans une tranchée, de l'aube à la nuit, où ceux de "l'escouade de Bertrand" (nom du caporal) attendent la nuit pour se livrer aux travaux de terrassement qui leur sont impartis ; ou le chapitre VIII, "La permission", récit d'un soldat racontant sa permission ratée (il n'a pu voir sa femme qu'un soir, et encore ont-ils été condamnés à une nuit blanche en compagnie de quatre malheureux autres soldats recueillis, en raison des intempéries, dans leur unique chambre) ou encore le chapitre XIX décrivant un bombardement.
Petit à petit, de chapitres en chapitres, le lecteur découvre à la fois les soldats (les 17 membres de l'escouade) et leur vie quotidienne qui oscille entre le règne de la peur, justifiée car si le nombre des soldats de l'escouade est constant ce n'est qu'en raison des subsitutions (à la fin du récit, la moitié des soldats du premier chapitre sont morts),  et celui de l'ennui des attentes qui se succèdent, attente de la soupe, attente du courrier, attente de la montée en ligne, attente de la relève, attente du retour en ligne ; où la souffrance physique (le froid, la faim, la saleté, les poux et toujours la fatigue, l'épuisement) s'allie à la souffrance psychologique (incompréhension, violence subie et violence perpétrée : "Nous étions tous comme des bêtes quand nous sommes arrivés là" — à entendre "bêtes sauvages", "fauves" — dit un combattant, après la prise d'une tranchée ennemie, au chapitre XX "Le feu")
Cette relation du quotidien au Front, en première ligne aussi bien que dans les divers cantonnements où l'escouade se "repose" dans des conditions guère différentes (hormis la menace de mort quelque peu mise à distance alors) de celles des tranchées, avec les mêmes difficultés dans l'approvisonnement, la même rudesse pour les corps soumis à toutes les intempéries, le froid, la pluie ou la chaleur, toujours excessives ; les granges ou les hangars dans lesquels on les installe ne valant guère mieux que les trous de boue des tranchées ; cette relation du quotidien en accumulant les détails qu'en bon journaliste Barbusse choisit emblématiques, constitue l'un des premiers "enregistrements" du monde réel de la guerre, en contradiction avec l'imagerie héroïque dont se bercent les non combattants. Y passent fugitivement les exécutions pour l'exemple, au chapitre X (dont les historiens rappellent qu'elles ont été nombreuses au début de la guerre, 500 en 1914-15), la fraternisation avec les soldats ennemis éventuellement (chapitre XII), les marches interminables dans le labyrinthe des tranchées où l'on se perd, au point parfois de se retrouver dans les lignes allemandes (chapitre XVIII), et le meurtre (chapitre XX) puisque la guerre c'est aussi, c'est surtout ça, "tuer ou être tué", comme l'écrivait Cendrars dans J'ai tué.



Ce "journal " est aussi un témoignage,  aspect que la publicité de L'Oeuvre soulignait en indiquant "notes d'un combattant", mais aspect plus complexe qu'il n'y paraît. Si le récit est bien raconté à la première personne, "Je", c'est un "je" qui appartient à un "nous", dont il se fait le scribe. Il y a bien, pour une très grande partie, ce que l'auteur, Henri Barbusse, a lui-même vécu, ce dont il a été témoin, ce qui lui a été confié, et dont la véracité est confirmée par ses carnets et ses lettres personnelles, mais il n'y a pas que cela.
Par ailleurs, les réactions des soldats qui ont plébicité le roman parce qu'ils s'y sont reconnus confirment aussi ce caractère de choses vues et entendues. "Incontestablement, il est un ouvrage qui surclasse tous les autres par sa popularité : Le Feu de Barbusse, publié en feuilleton dans la presse puis rassemblé dans un volume en 1916. On le lit, on le commente, et on n’en revient pas car, pour la première fois, un roman décrit la réalité des souffrances des soldats au lieu des mièvreries précédentes écrites par des auteurs de l’arrière qui ignoraient tout de la guerre." (Jean-Yves Le Naour, 3 octobre 2014)
Mais il y a aussi le talent d'un écrivain qui a un projet en construisant son livre. il ne s'agira pas d'un témoignage "objectif", d'un document brut.
C'est un témoignage à faire frémir. Le Front y apparaît comme cet improbable désert, le paysage a cessé d'être un paysage (arbres détruits, routes défoncées, villages détruits, ruines, couleurs éteintes), improbable et pourtant réel, où l'humanité s'effondre, où les morts et les vivants s'entassent, se mélangent, cadavres pourrissants dans et hors les tranchées, un quelque chose qui n'a pas de nom, sinon celui que déjà Voltaire disait dans Candide : une "boucherie héroïque".
Images qui ont profondément choqué les nationalistes de l'arrière et, encore en 1929, Jean Norton Cru reproche à Barbusse "d'en faire trop", et donc de ne pas jouer son rôle de témoin. Il ne lui pardonne pas, entre autres, de faire découvrir (chapitre XVII, "La sape") à l'un de ses soldats, Lemuse, le cadavre de la jeune femme qu'il avait vainement courtisée et qui, dans l'étroitesse d'une sape, paraît vouloir maintenant l'enlacer.



Georges Bertin Scott

Georges Bertin Scott dit Scott de Plagnolles (1873-1942), La Brèche, avril 1915.


Erotisme morbide, disent-ils ! Image poétique de la danse macabre qui plonge dans l'imaginaire d'un Moyen Age toujours vivace, la morte amoureuse, c'est la guerre elle-même, destruction de la beauté, de la jeunesse, de la vie, de l'avenir, illustrant, certes de manière spectaculaire, mais par là même profondément marquante, le non sens de la guerre, sa véritable nature, non pas action positive tournée vers un avenir, mais régression, dénégation de tout ce pour quoi les hommes vivent. L'unique vainqueur de la guerre, c'est toujours la mort.
De fait ce n'est pas exactement un témoignage destiné à alimenter les futurs livres d'histoire en faits, en événements. C'est le témoignage de celui qui se présente à la barre du tribunal de l'avenir, et c'est un témoin à charge. Ainsi le dit le caporal Bertrand,  pourtant peu disert, lors de l'attaque (chapitre XX "Le Feu") où il va mourir :



De quels yeux ceux qui vivront après nous et dont le progrès —qui vient comme la fatalité— aura enfin équilibré les consciences, regarderont-ils ces tueries et ces exploits dont nous savons pas même, nous qui les commettons, s'il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d'apaches* !
* apaches : terme d'époque désignant les bandits, les malfaiteurs, les mauvais garçons agressant les passants dans l'ombre de la nuit.



C'est aussi le témoignage de celui qui tente de dresser les mots contre l'oubli, contre ce que constatent les soldats perdus après le déluge du chapitre XXIV :



On est des machines à oublier. Les hommes, c'est des choses qui pensent un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu'on est.
[...]
— Ah! si on se rappelait ! s'écria l'un.
— Si on s' rappelait, dit l'autre, y aurait plus d'guerre !



Mémoire de papier, le livre est là pour rappeler ce que demain, tous, y compris ceux qui l'ont vécu, oublieront. Ce qu'il faut transmettre pour qu'il n'y ait plus de guerre, ce n'est pas la "gloire", c'est la mémoire noire du bétail conduit à l'abattoir : "C'est tout à fait comme si une vache disait : «Ça doit être beau à voir, à la Villette, ces multitudes de boeufs qu'on pousse en avant !" (chapitre XXIV). La guerre c'est "la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l'eau jusqu'au ventre, et la boue et l'ordure et l'infâme saleté. C'est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C'est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c'est cela..." (chapitre XXIV)
Le Feu est un témoignage qui prend parti contre.







Grommaire, La Guerre, 1925

Marcel Gromaire (1892-1971), La Guerre, 1925, huile sur toile, 127,6 x 97,8 cm, Musée d'art moderne de la Ville de Paris.

Alors un roman ?

Indubitablement. Un roman pour mémoire. Un récit construit, dont le premier chapitre se présente davantage comme un prologue à ce qui va suivre, que comme le début du récit, isolement qui tient au double statut de son titre "La Vision" et de son impression en italiques. Le récit proprement dit commence, lui, au  chapitre II "Dans la terre", contrastant violemment avec le premier : le lecteur est projeté des hauteurs de la pensée (la montagne) au monde du souterrain, de la matière. Mais un lien existe entre ce premier chapitre et le dernier, les hommes de la montagne baissaient les yeux sur le grouillement terrestre : "Dans leur vision , des formes sortent de la plaine qui est faite de boue et d'eau, et se cramponnent à la surface du sol, aveuglées et écrasées de fange comme des naufragés monstrueux.", les créatures fangeuses du dernier chapitre lèvent les yeux au ciel pour y voir, dans une autre vision, "la cavalcade des batailleurs, caracolants, éblouissants" qui sont identifés à tous les  faiseurs de guerre, les conscients et les inconscients.
Et la même phrase se retrouve dans l'un et l'autre, les reliant plus étroitement encore : "Deux armées qui se battent, c'est une grande armée qui se suicide." avec pour différence celle du verbe, "se battent", concret, in fine, "aux prises", plus abstrait et plus élégant dans le premier chapitre.
Les chapitres II et III, comme les deux derniers (XXIII et XXIV) s'enchaînent, en offrant une continuité du jour à la nuit, pour le II et le III, de la nuit au jour, pour le XXIII et le XXIV. Ils encadrent dix neuf chapitres dont nous avons vu qu'ils offrent des tableaux de la vie quotidienne des soldats, une vie quotidienne ramenée à l'élémentaire à tous les sens du terme. Elémentaire, parce qu'elle est tributaire des éléments, la terre qui prend le plus souvent le mode de la boue (engluement), les hommes y pataugent, en sont recouverts, s'y engloutissent aussi ; le feu, celui, bénéfique qui réchauffe et permet de s'alimenter, difficile à trouver et celui, maléfique, de la guerre elle-même, bombardements et combats, qui vient, lui, chercher les hommes jusque dans les abris, jusque dans le poste de secours ; l'air sous forme de vent, glacial le plus souvent, ou du manque aussi, lorsque la respiration devient impossible et qu'il se charge de toutes les pestilences, celle des excréments, des corps non lavés, des cadavres en décomposition, des blessures, du sang ; et enfin l'eau, celle qui sourd de terre, celle de la pluie interminable, celle de l'inondation finale qui retrouve les dimensions mythiques du déluge. Elémentaire aussi parce que pour l'essentiel consacrée à la survie : manger, dormir, échapper à la mort. Un grand nombre de chapitres commencent ainsi par des considérations météorologiques, aussi poétiques que tragiques le plus souvent.
Ces tableaux sont intemporels, le temps est lui aussi reconduit à l'élémentaire, les jours et les nuits se succèdent dans une manière d'éternité ou de présent perpétuel puisque le passé est aboli, inatteignable, reconduit "aux époques abolies" (II), au "jadis quand il était un homme" (XII)  et que l'avenir "n'est à personne" comme disait déjà un poète (Hugo, "Napoléon II", Les Chants du crépuscule, 1837). L'avenir est de l'ordre du rêve (comme celui de Poterloo avant qu'il ne soit tué, au chapitre XII) ou dans la prise de conscience progressive des combattants d'un devoir de "guerre à la guerre." que dévoile une discrète transformation du nom de l'ennemi, le "boche" des premiers chapitres devient "Allemand" au dernier, et c'est, dans le lendemain du déluge, un homme auquel on tente de parler sa langue, "Deutsch ?" interroge un combattant.


Cette prise de conscience lente et difficile passe par les multiples dialogues qui représentent une part importante et essentielle du récit. Barbusse s'est efforcé de donner à chacun des personnages une personnalité "langagière", transcrivant des accents, incorporant des argots et/ou des régionalismes, les tics de langage, ainsi de Marthereau qui utilise systématiquement deux synonymes pour s'exprimer:  "Il est fou et loufoque" (I), des erreurs de prononciation, parfois corrigées, parfois non. Ce sont ces dialogues qui donnent au récit sa plus grande force. Ce sont eux aussi qui ont scandalisé. Théry, lui-même, pour l'édition en feuilleton, a "censuré" son auteur en remplaçant certains mots par des synonymes, par des points de suspension (pratique longtemps en usage dans l'édition), pourquoi Barbusse insère le bref chapitre (XIII) intitulé "Les gros mots" où dans un dialogue avec l'un de ses compagnons, le grand Barque, il s'engage à restituer "la vérité" des gros mots, ce que l'autre approuve tout en émettant quelques doutes : "Quoique je ne m'y connais pas en livres, c'est courageux, ça, parce que ça s'fait pas, et ce sera chic si tu l'oses, mais t'auras de la peine au dernier moment, t'es trop poli!..."
L'écrivain a tenu parole. Ces paroles entrecroisées, constats, réclamations, récits de tous ordres depuis les vantardises jusqu'à l'expression de la peur, du chagrin, de la fatigue, tentatives de comprendre les diverses expériences, celles du Front, celles de l'arrière (le retour de convalescence de Volpatte plein de colère, la virée en ville), cherchent en tâtonnant à la fois les mots pour le dire et le sens que l'on pourrait trouver à "cette monotonie infinie de misères". Alors qu'au début du roman, la tentation est souvent grande de renoncer à comprendre, de se laisser glisser, la parole, sa circulation permettent aux hommes de rester des hommes, d'échapper à leur inévitable "bestialisation", de la surmonter.
A travers ses personnages et leurs voix, l'écrivain construit un livre d'espoir au plus noir du désespoir et sans doute est-ce la raison la plus importante pour laquelle, au milieu de tant d'autres, il continue à parler un siècle après. Plus proche de l'expérience vécue par le plus grand nombre que celui de Genevoix, Sous Verdun, publié la même année (1916), mais qui relate l'expérience et le témoignage d'un officier, encore fortement marqué d'une idéologie militariste, le roman de Barbusse paraissait bien leur voix aux sans voix qu'on envoyait (avec ou sans remords) au casse-pipes, image venue de la fête foraine et qui disait bien l'épouvantable certitude de n'être que des cibles vivantes.
Quelques années après, le livre de Dorgelès, Les Croix de bois, 1919, se propose comme un exorcisme, celui de Cendrars, La Main coupée, écrit bien longtemps après (il est publié en 1946) sera, lui, un tombeau pour tous ces soldats "inconnus", "des pauvres bougres qui sont tombés sans savoir ni pourquoi ni comment", Le Feu de Barbusse, en 1916, proposait un avenir pour lequel il n'a eu de cesse de lutter ensuite.




A découvrir
: une recension du roman dans Le Figaro du 3 janvier 1917.
A lire : un article de Philippe Baudorre sur la langue populaire dans le roman de Barbusse
A consulter : Gaston Esnault, Le Poilu tel qu'il se parle, éd. Bossard, 1919 ; Albert Dauzat, L'Argot de la guerre, librairie Armand Colin, 1918.
un site consacré aux témoignages sur la Grande guerre.



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