La Ferme africaine, Karen Blixen, 1937

coquillage


Avant de commencer : Out of Africa, film de Sidney Pollack (1985) n'est pas l'adaptation de ce livre, même s'il porte le même titre. Le scénario repose, pour l'essentiel, sur le travail de Judith Thurman, Isak Denisen. The Life of a Storyteller, 1982 (traduit par Pascal Raciquot-Loubet pour Seghers, 1986) sous le titre de Karen Blixen qui, comme son titre l'indique, est bien la biographie d'un écrivain et, par ailleurs, un travail remarquable.
Dans son livre à elle, Karen Blixen reste plus que discrète sur ses relations amoureuses avec Denys Finch Hatton.
Cela n'empêche pas le film d'être très beau et poignant en même temps qu'un éloquent hommage à la personnalité exceptionnelle de son héroïne.
Out of Africa, le livre de Blixen, n'est pas une autobiographie. L'écrivain y réfléchit en racontant des histoires (vraies si l'on veut, au sens de : qui lui sont arrivées, pas tout à fait comme ça, mais quand même...) Les histoires, comme elle le fait dire à l'un de ses personnages, la dame du "Premier conte du cardinal" (Nouveaux contes d'hiver) organisent une cohérence dans les "détails sans liens entre eux, contradictoires, [...] douloureux", car conclut le cardinal, à la fin du conte, "On a raconté des histoires depuis que le langage existe et sans histoires, l'espèce humaine aurait péri comme elle aurait péri sans eau." et d'ajouter "Car, dans tout notre univers, l'histoire a seule autorité pour répondre à ce cri du coeur de ses personnages, à ce seul cri du coeur de chacun d'entre eux : "Qui suis-je?" (traduit de l'anglais par Solange de La Baume)
Les 17 années que Karen Blixen a vraiment passé au Kenya (1914-1931) ont été très difficiles, et la ferme au bord de la faillite quasiment dès le début. Peu en transparaît dans le livre, car il ne s'agit pas de raconter sa vie, mais d'en construire le sens, ou d'y trouver un sens, ou encore de s'y trouver, de construire la réponse au "Qui suis-je ?" qui préoccupent le cardinal comme la dame en noir dans le conte précité. On ne trouvera donc là ni détails sur la gestion d'une ferme, ni l'omniprésence de la famille (en visite ou qu'elle va voir dans de longs voyages au Danemark) qui est, pour partie actionnaire de l'entreprise, ni le frère qui a participé quelque peu à sa gestion, même son mari Bror y est évanescent, car ce ne sont pas ces détails qui comptent, plutôt ce que l'Afrique lui a fait découvrir du monde et d'elle-même.




Karen Blixe, vers 1940

Karen Blixen, vers 1940, dans la propriété familiale de Rungstedlund au Danemark.



Rédaction et édition

En vérité, il faudrait plutôt dire les éditions. Karen Blixen, après avoir publié, en 1934, Seven Gothic Tales (Sept contes gothiques) reprend des notes rédigées au cours de son séjour africain, en particulier celles de 1926 envisagées alors comme de courts articles destinés à un journal danois, projet qui n'avait pas abouti. En 1934, elle avait même pensé à les publier dans un journal étasunien.
Finalement, les fragments vont s'organiser en un texte structuré dont la rédaction l'occupe toute l'année 1936, d'abord dans la maison familiale de Rungstedlund, puis dans le village de Skagen, à l'extrême nord du Danemark où se rencontrent les eaux de la Baltique et de la mer du Nord. La luminosité y est si particulière qu'un groupe de peintres s'y était étabil à la fin du XIXe siècle.
Cette question de la lumière n'est pas si anecdotique car le récit de Karen Blixen baigne dans la lumière.
Le texte est rédigé d'abord en anglais. Cette fois-ci, elle n'a pas à chercher d'éditeur, ils sont là, y compris au Danemark, et attendent avec impatience. Son éditeur étatsunien, Robert Haas, ne discute que le titre. Karen Blixen voulait "Ex Africa" ; c'était le titre d'un poème écrit en 1915, alors qu'elle était soignée au Danemark et avait peur de ne pouvoir repartir en Afrique, publié ensuite en 1925, lequel titre était lui-même emprunté d'une formule de Pline l'ancien que lui-même disait tenir des Grecs. Nous sommes en plein Karen Blixen, tout y est toujours de l'ordre du palimpseste. On se souviendra que le titre a d'abord été celui d'un poème. Mais l'éditeur va proposer Out of Africa. Dont acte, le livre sort sous ce titre, sous la signature de Karen Blixen au Royaume Uni, en 1937, puis sous celle déjà connue et appréciée aux Etats-Unis d'Isak Denisen, en 1938.
Dès la version anglaise terminée, fin 1936, l'auteur s'est attaqué à la version danoise qui va changer de titre et devient La Ferme africaine. Le livre sort aussi à Copenhague en 1937 sous le nom de Karen Blixen puisque son pseudonyme avait très tôt été éventé.
La première traduction en français date de 1942. Mais tant de coupures et de transformations ont dénaturé le texte qu'il vaut mieux l'oublier, encore que l'on peut se demander si Karen Blixen, qui connaissait le français, n'en avait pas approuvé la version.
Gallimard a proposé une nouvelle traduction d'Alain Gnaedig, en 2005, à partir de la version danoise dont nous ne pouvons rien dire, ignorant le danois, mais la version anglaise est magnifique.



Le récit

Dans l'édition anglaise, il est distribué en cinq parties, de longueurs inégales, dont Robert Langbaum faisait déjà remarquer qu'il s'organise ainsi selon la structure de la tragédie classique (Et parmi ses écrivains préférés, Karen Blixen comptait Racine). Le titre, en effet, fait écho à la dernière partie "Farewell to the farm" (Adieux à la ferme), si bien que, comme dans la tragédie, la fin est déjà contenue dans le commencement, ce que ne dénie pas l'incipit "I had a farm in Africa, at the foot of the Ngong Hills." (J'avais une ferme en Afrique, au pied des Monts Ngong). A l'intérieur du "I had", le lecteur ne peut s'empêcher d'entendre résonner "Once upon a time", ouverture traditionnelle des contes populaires comme des contes de fées en anglais, équivalent de notre "Il était une fois".
L'édition anglaise contient en outre deux épigraphes. La première, en latin, ouvre le livre : "Equitare, arcum tendere, veritatem dicere". La formule sonne comme une devise, et place la vie sous le signe de l'action (trois verbes : "chevaucher, bander un arc, dire la vérité."), du mouvement, de la rectitude à tous les sens du terme, celle de la visée d'un objectif, celle de l'honnêteté dans le rapport à autrui, mais tout autant à soi-même. Il est à noter qu'au cours du récit, les chevauchées existent, et l'héroïne apprend à tirer à l'arc "I became skilfull as an archer" (Je suis devenue un archer habile).  Ces faits viennent corroborer la troisième action, "dire la vérité", toute la question est de savoir de quelle vérité il s'agit.
La seconde ouvre la première partie. C'est le début d'un poème de Shelley (1792-1822) "Hymn of Pan" (1820) : "From the forests and highlands / we come, we come." (Des forêts et des hautes terres / nous venons, nous venons). C'est placer le texte sous l'éclairage à la fois du romantisme et de l'exaltation de la nature, ce qu'il va être sous bien des aspects, mais c'est aussi rappeler les théories scientifiques qui en faisaient le berceau de l'être humain (Darwin, 1871). L'Afrique est le monde des origines, elle l'est dans le récit, à plus d'un titre.

Un hymne à la beauté du monde
Les premières pages de Out of Africa sont à la fois une déclaration d'amour à une terre précise (les Monts Ngong au Kenya et les terres qui l'environnent) et à ce qui ne peut être que le paradis terrestre, une splendeur harmonieuse de l'air, de la lumière et de la flore ; terres de contes et de légendes où le vent est le cheval favori du roi Salomon. La progression du premier chapitre est celle d'une création du monde : la terre, la flore, puis la faune et enfin l'exploitation agricole qui apparaît comme une mise en valeur (non pas au sens économique, mais au sens esthétique, c'est d'une certaine façon "le jardin") de la beauté du monde, avant que n'apparaissent les être humains.
Le même émerveillement se déploie dans les récits de chasse, les mutliples descriptions de la plantation de café, comme dans les souvenirs des expéditions aériennes avec Denys Fintch Hatton avec lequel l'auteur vit pendant une dizaine d'années, même s'il s'agit d'une vie commune à éclipse (les absences de son ami étant plus nombreuses que ses apparitions). Et même les inquiétudes, le souci de la météorologie (pas de pluie et c'est la mort), le regard sur les plantes ou les animaux (par exemple la danse des lucioles après les pluies), permettent des paragraphes qui relèvent souvent du poème en prose.


Karen Blixen, 1918

Karen Blixen dans sa ferme, photographiée par son frère, Thomas Dinesen, 1918

"[...] in the beginning of the long rains* a number of big, massive, heavy-scented lilies sprang out of the plains." (au début des longues pluies, nombre de grands, d'énormes lys à la lourde senteur jaillissaient des plaines)
* La première saison des pluies, de mars à mai.



Portraits en mouvement
Karen Blixen est une conteuse. Les critiques le disent et le répètent depuis longtemps. Elle-même ne s'est jamais définie autrement. Aussi, tout ce qu'elle désire partager avec le lecteur, lui faire découvrir, passe par des histoires. Et les histoires parlent les hommes pour dire l'humanité. Une grande partie des récits est consacrée à des individus : Kamante, le jeune garçon Kikuyu, personnalité complexe, génie culinaire, philosophe sceptique ; Knudsen, le vieux Danois aveugle venu finir ses jours à la ferme ; Farah, le Somali qui est son homme de confiance et dirige la maisonnée ; Pooran Singh, le forgeron indien de la ferme ; Kinanjui, le vieux chef des Kikuyus ; Denys Finch Hatton, le chasseur qu'elle aime ; Berkeley Cole, son ami et celui du narrateur ; etc. Tous ces personnages, autochtones ou non, sont traités avec la même attention, le même souci de justice à leur égard : ne pas simplifier, aiguiser le regard, rendre hommage à leur personnalité propre, quitte éventuellement à gommer certains traits estimés, sans doute,  accidentels, et non essentiels, ainsi du caractère de grand propriétaire et d'homme d'affaires de Denys. Mais ils sont aussi des miroirs, au double sens du mot, des reflets d'elle-même, des qualités et des valeurs qu'elle admire et défend, mais aussi des modèles, selon le vieux sens du terme, celui de traité de morale ; le plus ancien connu étant le Speculum regale, une oeuvre norvégienne, dont seul le titre est en latin, datant du début de la seconde moitié du XIIIe siècle.
Karen Blixen ne fait pas la morale pourtant, ne prêche pas contre le racisme, elle en invalide le sens, en montrant des gens, des personnes. Cela ne l'empêche pas, bien sûr, de brosser aussi des tableaux de groupes, par exemple celui des vieilles femmes attendant leur tabac à chiquer ; celui des "juges" devant statuer sur le cas difficile d'un meurtre par accident, d'autant plus difficile que le "criminel" comme les victimes sont des enfants ; celui des femmes somalies entourant et aidant la jeune épouse de Farah à apprendre son rôle d'épouse ; celui des danses traditionnelles (que les Britanniques interdisent).



Karen Blixen, jeune-fille Kikuyu

Karen Blixen, Jeune-fille Kikuyu, Ndito.


Dans tous les cas, c'est le même regard attentif qui détecte les différences, qui s'efforce de les comprendre, qui ne juge jamais sinon pour admirer. Karen Blixen n'était pas du tout aveugle sur les problèmes qui se posaient dans ces groupes (et elle rapporte les haines tribales des Somalis, les tensions entre Masaï et Kikuyu, les jalousies), pas davantage que sur la réalité de la colonisation : les autochtones sont appelés "squatters" parce qu'ils vivent sur des terres vendues par le gouvernement britannique mais écrit-elle "My squatters, I think, saw the relationship in a different light, for many of them were born on the farm, and their fathers before them, and they very likely regarded me as a sort of superior squatter on their estates." (Mes squatters, je pense, voyaient cette relation sous un angle différent, car beaucoup d'entre eux étaient nés sur la ferme, et leurs pères avant eux, et ils me considéraient très probablement comme une sorte de squatter supérieur sur leurs terres.)
Blixen n'appuie pas, c'est juste une remarque en passant, mais de remarques en remarques discrètes, elle finit, comme dit la conteuse de "La page blanche" (Nouveaux contes d'hiver) par faire que "le silence se met à parler".
Out of Africa paie une dette, une dette à une terre, une dette à des hommes et des femmes qui ont permis au narrateur d'être qui elle est. Que la souffrance y ait eu sa part a son importance, mais ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de voir "the roads of life" (les routes de la vie) et le dessin (qui est aussi dessein) qu'elles construisent, comme le conte de la cigogne le rappelle.
Au commencement était l'histoire...
En 1956, interrogée par Eugène Walter, à Rome, pour The Paris Review, Isak Denisen niait que son aventure d'écrivain eût commencé en Afrique, toutefois elle jugeait qu'elle y avait appris à raconter des histoires. Toutefois, ce n'est pas ce que dit le texte (et les histoires, souvenons-nous, disent toujours la vérité quand on leur est fidèle, autrement dit quand on les laisse décider). L'anecdote de la conversation avec Kamante qui débute par cette question "do you believe yourself that you can write a book ?" (tu crois vraiment que tu peux écrire un livre ?) à quoi la narratrice répond qu'elle ne sait pas (I answered that I did not know), cette conversation se poursuit à un double niveau, celui des remarques qui ne portent, en apparence, que sur des faits matériels, cohésion, poids, solidité, et celui de l'interprétation puisque ces mots résonnent aussi en termes de rédaction, cohérence, importance, longévité, sans oublier que le livre choisi est l'Odyssée. Et qu'est Out of Africa, sinon une forme de voyage à la rencontre des autres, et par là de soi-même ? Il est construit, comme Kamante le voyait, de son point de vue "Ce que tu écris [...] c'est un peu ici et un peu là" et ça ne tient pas ensemble puisque le moindre coup de vent éparpille le tout et que ça la met en colère (chez Blixen tous les détails signifient bien au-delà des apparences), qui devient, du point de vue du lecteur, de diverses histoires, sans aucune continuité, de fait, puisque le temps en est gommé. De ces 17 années, n'a été "sauvé" que ce qui permet de célébrer le monde et la joie de vivre, ce que le narrateur de "Saison à Copenhague" (Nouveaux contes d'hiver) écrira des années plus tard des jeunes gens de la famille Angel "[...] un grand et sauvage bonheur d'être vivant, ce qui en français s'appelle la joie de vivre. N'importe quel acte de la vie de tous les jours, respirer, s'éveiller, s'endormir, courir, danser, siffler, la nourriture et le vin, et les animaux et même les quatre éléments provoquaient chez eux  une allégresse comparable à celle d'un très jeune animal, le ravissement du poulain lâché dans le pré." La leçon africaine, sans nul doute.
Et raconter des histoires, c'est célébrer le monde, les vivants, et le célébrer doublement dans le récit qui retient ce qui, sans lui, s'oublierait, et dans la présence conjointe du conteur et de ses auditeurs, en l'occurence, la communauté des lecteurs.
Mais la célébration de la vie ne va pas sans quelque nécessaire nostalgie.

Une élégie
De sa construction (ses cinq parties, la résonnance entre le titre qui dit l'exil et la cinquième partie intitulée "Farewell to the farm") aux analepses qui y sont glissées, le récit est une élégie, en même temps célébration et adieu. Adieux à l'Afrique certes, mais aussi adieux à la jeunesse. Karen Blixen a attendu 5 ans pour reprendre les notes qu'elle avait rédigées à l'époque de son séjour, dans les années 1920. Elle s'en expliquait en disant qu'elle avait besoin de distance, besoin de laisser l'expérience se décanter comme un vin pour que s'en exhalent les véritables qualités. Car l'Afrique lui a appris d'abord la patience, la lenteur des mouvements, la nécessité de l'attente. Leçon des safaris, ces expéditions de chasse qu'elle a tant aimées, et dont Hemingway dans Les Vertes collines d'Afrique, publié deux ans auparavant, en 1935, raconte si précisément ce qu'elles sont : les marches, l'attente, et puis, le plus souvent, le chasseur revient bredouille.
Le pays qu'elle a aimé s'est transformé sous ses yeux en un autre pays, comme elle s'est transformée de jeune femme en femme âgée. D'abord, le pays s'est transformé en colonie, après la première guerre mondiale et l'Etat britannique a distribué des terres en dépouillant de plus en plus les autochtones ; les villes, comme Nairobi, ont cru, se sont développées repoussant, détruisant la nature et chassant par le fait autant les populations que les animaux. Le Kenya (qui ne porte pas encore ce nom) de 1931 n'a plus rien à voir avec celui de 1914, et la jeune femme enthousiaste de 29 ans est aussi bien différente de la femme de 46 ans qui quitte l'Afrique et encore moins avec celle de 51 ans qui dit adieu à tout ce qu'elle a aimé, terre, forêt, animaux, hommes, tout en les éternisant.
Walter Benjamin dans son étude sur Leskov, l'écrivain russe, affirme que le conteur est celui qui parle d'expérience, qui partage cette expérience afin que lecteur en prenne conseil. En lisant Out of Africa, le lecteur ne peut que se réjouir de tant de beauté, les mettre en balance avec la souffrance et la perte, la mort est toujours là (Benjamin le fait aussi remarquer), mais tout comme l'un des personnages de Cendrars à la fin de L'Homme foudroyé le proclame, le dernier mot (que le conteur, lui, se garde bien de prononcer) ne peut-être qu' Amen. La vie est un privilège.



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