17 avril 1885 : Karen Blixen

coquillage



A propos de Karen Blixen, ce site propose
: 1. une présentation de La Ferme africaine (Out of Africa, 1937) - 2. Une présentation des Sept contes gothiques (Seven Gothic Tales, 1934) - 3. Une présentation du Dîner de Babette (Anecdotes of Destiny, 1958) -






Depuis qu'en 1935* elle publia sous le nom d'Isak Dinesen Seven Gothic Tales, Karen Blixen a traversé la littérature comme la reine de Saba. Rivalisant avec son compatriote Andersen pour le titre de plus génial conteur nordique, elle incarne la grandeur de la noblesse et l'esprit de chevalerie. Cette dame prestigieuse, oiseau fabuleux et animal héraldique, est entrée toute vivante dans la légende. Légère comme une plume et tranchante comme une épée, elle possédait cette curiosité d'esprit, cet esprit d'aventure et cette fantaisie sans limite qui forgent les personnes d'exception.

Marcel Schneider, "La baronne Blixen", Magazine littéraire, novembre 1985
* 1934, en fait.







Karen Blixen

Karen Blixen, vers 1941

Quel que soit le texte par lequel on entre dans l'univers littéraire de Karen Blixen, nul n'échappe à la fascination qu'exerce l'auteur. En vérité ses récits sont si étonnants, si prenants, si riches de contradictions, voire de paradoxes, si ailleurs, que le lecteur en tombe amoureux, et un lecteur amoureux cède toujours à la tentation biographique. Et voilà qu'entre les photographies et les bribes d'éléments biographiques, l'énigme redouble. Car quels points communs trouver entre le Danemark et l'Afrique ? Entre le propriétaire-exploitant d'une plantation de café et l'écrivain atypique dont la langue maternelle est le danois mais qui écrit en anglais d'abord, avant de réécrire en danois ? Entre la jeune femme rieuse posant près de ses proies (de préférence des lions) et la femme âgée enturbannée ou enchapeautée, si faible que ses jambes ne la portent presque plus mais qui n'en continue pas moins ses voyages, aux USA en 1959, en France en 1961, pour les plus notables d'entre eux ?
Sans compter que si les Etasuniens connaissent Isak Dinesen, les Danois et les Français ne connaissent, eux, que Karen Blixen, mais les Allemands, pour leur part, avaient découvert une Tania Blixen. Qui est qui ?
Romanesque le personnage, romanesque sa vie si irrégulière, et pourtant elle meurt dans la maison même où elle est née, la ferme-manoir de Rungstedlund, située entre Copenhague (et l'on pense aussitôt à la petite sirène d'Andersen installée en 1904 dans le port de la ville) et Elseneur, où Shakespeare place le drame de Hamlet, la quête inquiète du sens "To be or not to be" — Etre ou ne pas être). Tellement romanesque d'ailleurs que récemment deux écrivains en ont fait leur personnage, Nathalie Skowronek dans Karen et moi (Arléa 2011) et Dominique de Saint-Pern dans Baronne Blixen (Stock, 2015) mêlant roman et enquête biographique.
Laissons le romanesque au roman et essayons de placer quelques repères.

Jeunesse

Le 17 avril 1885, naît dans la propriété de son père, Wilhelm Dinesen, ancien officier puis député au Parlement danois, Karen Christentze. Elle est le deuxième enfant de la famille. Sa soeur aînée, Inger, est née en 1883. Trois autres enfants viendront après Karen, Ellen (1886), Thomas (1892), qui comptera beaucoup dans sa vie, et Anders (1894).


Du côté maternel, on trouve une famille bourgeoise de négociants extrêmement fortunés, mais d'une raideur toute protestante. Une des soeurs de la mère, la tante Bess (Mary Bess Westenholz, 1857-1947) était un membre important de l'Eglise unitarienne du Danemark.
Militaire, le père, avant de se marier, a eu une vie mouvementée. Combattant en 1864 dans la guerre qui oppose la Prusse et le Danemark ; engagé en France durant la guerre franco-prussiens, témoin horrifié de la semaine sanglante achevant, à tous les sens du terme, la Commune de Paris, en mai 1871. Ensuite deux ans de séjour aux Etats-Unis, dans le Wisconsin, où il s'intéresse de très près aux Indiens ; de ce séjour, il rapporte son nom de plume, Boganis, car il écrit aussi. Un retour en Europe qui le voit partir vers les rivages turcs, avant de se ranger en épousant une fort riche héritière.
Mais il se suicide en 1895, sans que l'on sache exactement pourquoi. L'une des hypothèses (émise par Thomas Dinesen, frère de l'écrivain) voudraient qu'apprenant être atteint d'une syphilis et sachant l'évolution catastrophique de cette maladie alors incurable (il suffit de penser à Maupassant ou à Baudelaire pour savoir que c'était réellement épouvantable), il ait choisi cette fin plus propre.
Mais pour les enfants, la disparition de leur père a dû être un événement terrible.
Karen reçoit l'éducation qui convient aux jeunes filles de sa classe sociale dont l'horizon s'appelle le mariage, ce qui paraît assez contradictoire dans une famille où les femmes ont des positions féministes fortement affirmées. Cette éducation inclut divers séjours à l'étranger, la Suisse, l'Angleterre pour parfaire l'apprentissage des langues, français et anglais. La décision de Karen d'étudier la peinture ne fut pas très facile à imposer, mais comme le reste de sa vie le prouva, elle était singulièrement opiniâtre quand elle s'y mettait, et elle entre en 1903 à l'Académie royale des Beaux-Arts de Copenhague. Ces études seront aussi le prétexte d'un séjour à Paris, puis à Rome ; mais ce fut aussi une formation qui lui apprit à regarder, regarder vraiment, comme elle-même le dira plus tard. Néanmoins, là n'est pas sa voie, décide-t-elle. Elle a 22 ans lorsqu'elle publie ses premiers contes sous le pseudonyme d'Osceola (le premier en 1907), pour renoncer presque aussitôt à l'écriture. Bien plus tard (en 1961), elle confiera à Roger Grenier qu'elle ne voulait pas devenir une "printed matter" (de l'imprimé). Elle voulait vivre.
Mais jusqu'à 27 ans, elle semble surtout attendre autre chose. Une histoire d'amour non réciproque avec un cousin, Hans von Blixen-Finecke, certes, mais ce n'est pas encore cela.
Arrivent alors des récits d'Afrique qu'un oncle, parti chasser, rapporte. Fascination. Le frère jumeau de Hans, Bror, est aussi fasciné et elle accepte sa demande en mariage. Bror s'embarque, en 1913, pour l'Afrique orientale britannique (aujourd'hui le Kenya) où il est supposé acheter une ferme laitière avec l'argent de la famille de sa fiancée.
Karen s'embarque, elle, quelques mois plus tard, le 16 décembre 1913, après avoir constitué un trousseau, en emportant avec elle cristaux et porcelaines, tapis et bibliothèque (celle qu'elle a hérité de son grand père maternel), bien décidée, semble-t-il, à s'installer vraiment et définitivement en Afrique.






lion, réserve Masai-Mara (Kénya)

"Hic sunt Leones" écrivaient les cartographes médiévaux sur ces grands espaces vides qu'était l'est de l'Afrique. Et les lions sont d'indéniables seigneurs.

Afrique

En janvier 1914 commence pour Karen Dinesen une toute nouvelle vie, la vraie vie à ses yeux. Elle épouse Bror en débarquant à Mombasa, en Afrique orientale britannique devenue depuis le Kenya, après son indépendance en 1963, ce qui fait d'elle la baronne von Blixen-Finecke, statut qui lui convient particulièrement bien, car elle a indéniablement un petit côté snob; titre et nom incarnant et rendant visible une certaine conception de l'être humain comme devant vivre en accord avec ce qu'il a reconnu être lui-même et qu'elle nomme "aristocratie". Blixen parle souvent de Racine, jamais de Corneille et pourtant sa vision de l'aristocratie, le nom, l'honneur ("la gloire" au féminin), toutes valeurs qui se déploient dans Le Cid, est bien proche de ce dernier.
La plantation achetée (d'abord 1125 hectares, auxquels s'ajoutent 375 hectares acquis en 1917) par Bror se situe au pied des monts Ngong, à 2000 mètres d'altitude comme le savent tous les lecteurs de Out of Africa (La Ferme africaine) et plus largement tous les spectateurs du film de Pollack qui reprend l'incipit du récit "I had a farm in Africa" (J'avais un ferme en Afrique). Mais n'anticipons pas.
Alors que la famille qui investissait dans l'entrerprise avait vivement conseillé l'élevage, Bror se décide pour une plantation de café.
A l'encontre de ce que le récit, publié en 1937 (en anglais et sous le pseudonyme d'Isak Dinesen), raconte, rien ne fut facile dans ce séjour qui va durer non toute sa vie comme elle l'espérait, mais juste 17 ans, entrecoupés de longs voyages au Danemark (pour soigner une syphilis généreusement offerte par son mari mais aussi pour rendre visite à sa famille) ou ailleurs en Europe (Paris, Londres) pour se délasser.
Cela commence à peu près bien, mais cela ne dure pas... En 1917, les Blixen déménagent et s'installent dans la maison qui est, aujourd'hui, un musée et que les Africains appelaient Mbogani. L'année précédente, certains membres de la famille de Karen s'étaient constitués en société, la Compagnie des cafés Karen, afin de pallier les multiples difficultés rencontrées et renforcer le capital, l'affaire semblant prometteuse compte tenu de la hausse du café due à la guerre.
Mais c'était compter sans le climat (les sécheresses), sans la nature des sols, sans tous les autres aléas que comporte une exploitation agricole. C'était compter sans la désinvolture de Bror (davantage porté sur les expéditions de chasse que sur la gestion), ni l'entêtement de la jeune femme à dénier les problèmes réels. Une de ses amies confie, en 1976, à sa biographe, Judith Thurman: "Elle adorait cette saleté de café : elle ne voulait pas comprendre que c'était sans espoir, bien que ses amis aient tenté de lui dire."


Dès 1918, la situation est plus que précaire. Bror et elle se séparent de fait, une procédure de divorce sera entamée en 1922, et le divorce prononcé en 1925. Thomas, son jeune frère, vient la rejoindre et lui apporte son aide. Mais cela ne suffit pas à redresser la situation.
Sur le plan sentimental, la situation est aussi confuse. Elle a fait la connaissance de Denys Fintch Hatton en 1917. Il est, selon ses dires, dans une lettre à Thomas, le deuxième homme qu'elle a aimé vraiment dans sa vie. Le premier ayant été Hans Blixen. Mais s'il correspond à son idéal masculin, beau, aristocratique, intelligent, extrêmement cultivé, grand chasseur, il semble aussi avoir eu un grand souci de sa liberté (cela aussi faisait partie, sans doute, de ce même idéal) et tout autant le sens des affaires (exploitations agricoles, entreprises diverses). Bref, un marginal de luxe et un homme à éclipse, plus souvent absent que présent. Ils se sépareront quelques temps avant que Denys se tue dans un accident d'avion et que Karen quitte l'Afrique, sa ruine définitivement consommée, en 1931.
La propriété a été vendue à un promoteur pour être lotie et devenir une zone résidentielle, lequel baptisera "Karen" ce nouveau quartier de Nairobi et Karen Blixen rentrera au Danemark, dans la maison de son enfance où habite sa mère.
Mais l'Afrique où elle s'est tant battue pour rester l'avait touchée au coeur. Sa terre, ses couleurs, ses habitants (les vrais, naturellement, Kikuyus, Maasaï, Somalis, pas les colons qu'en règle générale elle méprisait fort), leur mode de vie ; l'harmonie qu'elle y voyait (ou projetait) entre la terre, la nature (flore et faune) et les hommes lui faisait l'effet d'un paradis. Et comme tous les paradis, destiné à être perdu. C'est ce qui émeut singulièrement dans Out of Africa. Même si le récit compte son lot de souffrances, ce qui submerge, c'est un chant d'allégresse pour la splendeur d'une terre perdue, sans retour. Karen Blixen ne retournera jamais en Afrique, bien qu'elle en ait manifesté le désir à plusieurs reprises, mais il est probable qu'en réalité, ce désir n'en était pas vraiment un, car elle savait mieux que quiconque (toute son oeuvre en témoigne) qu'il n'est pas de retour en arrière possible.



"Printed matter"

Revenue au Danemark, Karen Blixen s'installe chez sa mère, dans la maison de son enfance, à Rungstedlund. Elle est en très mauvaise santé, et ses maux vont se multiplier au cours des années à venir. Elle ne sait pas exactement que faire de sa vie, bien qu'en réalité elle n'ait jamais vraiment cessé d'écrire au cours de ses années africaines et pas seulement des lettres. Elle a même fait publier en 1926 un conte, La Vengeance de la vérité, une histoire rédigée sur un canevas datant de son adolescence, qui sera montée au théâtre, à Copenhague, dix ans après.
Thomas, son frère, l'encourage vivement à écrire. Les Sept contes gothiques (Seven Gothic Tales) vont l'occuper jusqu'en 1933, date à laquelle le manuscrit est prêt. Il est écrit en anglais et, par l'intermédiaire de Thomas qui la connaît, il est transmis à un écrivain américain, Dorothy Canfield Fisher (1879-1958). Le livre la séduit et elle trouve un éditeur. Le recueil est publié en 1934 sous le pseudonyme d'Isak Dinesen. Et c'est un succès de librairie, ce que prouve par ailleurs le fait qu'il est acheté par le club de livres "Book of the month", ce qui n'est certes pas un signe de qualité, mais indubitablement celui de la popularité. Le recueil ne sera traduit en français qu'en 1980.
Karen Blixen le réécrit en danois en lui adjoignant une préface et le livre est publié en 1935. La réception danoise est loin d'être aussi chaleureuse que celle des Etasuniens. Nombre de critiques sont choqués de "l'immoralité" des contes. Mais enfin, le plus clair de l'histoire,  est qu'elle est remarquée, que l'on enquête pour dévoiler le pseudonyme, ce qui est assez vite obtenu. Karen Blixen est devenue ce qu'elle ne voulait pas être avant son départ en Afrique, une "Printed matter". Mais ce qui pour la jeune femme pouvait se percevoir comme un enfermement, une limitation, devient pour la femme de cinquante ans, une expansion majeure, d'autant sans doute qu'elle va s'employer (et réussir) à se transformer quasiment en icône, en "reine" de la littérature, pas seulement danoise.
Dès ses années africaines, elle avait rédigé de brefs textes, envisagés comme des articles pour un journal danois, mais qui de fait étaient restés dans les tiroirs. Elle va les reprendre, les réécrire, les étoffer, les réagencer. Cela va donner "Ex Africa" que son éditeur étasunien propose de changer en Out of Africa. Le livre est publié en 1938 aux USA, toujours sous le nom d'Isak Dinesen. Et comme le premier, c'est un succès de librairie. La version anglaise à peine terminée, elle s'attaque à la version danoise qu'elle intitulera "La Ferme africaine", et publiera sous le nom de Karen Blixen puisqu'aussi bien, au Danemark, le pseudonyme n'a plus lieu d'être. Le livre est traduit en français en 1942, et retraduit en 2006.




Karen Blixen


Reprendre son nom de jeune fille était sans doute un tribu au père disparu (comme le pseudonyme indien d'Osceola l'avait été dans sa jeunesse), lui-même auteur de livres. Et Isak ("Celui qui rit" en hébreu) se justifie sans doute sur deux plans, le plan symbolique (le regard ironique sur le monde des humains "pareils à des mites, dans un pli de l'éternité" comme écrit le narrateur de La Vouivre (Marcel Aymé) et le plan éditorial. Un prénom masculin est comme une sorte de "neutre" alors qu'un prénom féminin portait encore des connotations négatives (mièvrerie, intérêt limité). Il en est encore pour Karen Blixen comme pour celles qui l'ont précédé, George Eliot ou George Sand par exemple.
Ainsi continue la vie de Karen Blixen, écriture, maladie (et celle-ci est particulièrement handicapante), quelques voyages à Londres pour y revoir nombre de ses amis. Puis arrive la guerre, l'occupation du Danemark par les nazis, l'enfermement dans Rungstedlund, les difficultés économiques, mais aussi la présence de nombreux proches et amis. A partir de 1943, entre dans sa vie, celle qui l'accompagnera jusqu'à la fin, Clara Svendsen, femme à tout faire autant que secrétaire et confidente.
C'est pendant les années d'occupation qu'elle écrit les Contes d'hiver, en danois d'abord, cette fois-ci. Ils sont publiés en 1942, à la fois au Danemark et aux USA (traduits en français en 1970) Puis pour s'amuser, a-t-elle dit, elle écrit un roman "de gare" (intrigue simplette et personnages à l'avenant), Les Voies de la vengeance, publié, en 1944, sous le pseudonyme français de Pierre Andrézel. Succès public, éreintement de la critique. Les grands écrivains ne sont pas autorisés à jouer. Mais traduit en anglais, il rencontre le même succès que les autres livres quoiqu'elle se refuse énergiquement à l'associer aux oeuvres d'Isak Dinesen.





peinture de Karen Blixen, vers 1920

Peinture de Karen Blixen, Great Black Hornill, musée de Rungstedlund, Danemark.

Karen la grande

Au sortir de la guerre, elle poursuit son écriture de contes. Elle est très entourée, en particulier par un groupe de jeunes gens qui veulent changer l'état de la littérature danoise, parmi lesquels se trouve le jeune poète, Thorkild Bjørnvig. Il a 29 ans, elle a 62 ans, mais la fascination est mutuelle. Pendant 7 ans, ils vont vivre une amitié passionnelle qu'il racontera plus tard (en 1974) dans un récit, Le Pacte (dont il n'existe pas de traduction française). Karen Blixen ne raconte rien. Elle écrit des contes dont certains sont publiés dans des magazines étasuniens. Elle passe aussi de plus en plus de temps dans les hôpitaux, sa maladie s'aggravant avec les années.
Mais cela n'empêche nullement ses interventions à la radio, nombreuses et écoutées ; la multiplication des visites. Il semble qu'au Danemark, comme en France, les jeunes écrivains s'adonnent aussi à ce rituel. A partir de 1954, on commence à parler d'elle pour le prix Nobel, mais elle ne l'aura ni cette année-là, ni les années suivantes.
On a beaucoup glosé la déclaration d'Hemingway affirmant, en 1954, qu'elle l'aurait mérité plus que lui. Le fait est qu'elle lui a écrit pour l'en remercier. La vérité étant qu'il a en effet dit que cet honneur aurait dû revenir à trois autres écrivains, Carl Sandburg (écrivain et poète étasunien, 1878-1967), Bernard Berenson (idée assez curieuse puisqu'il s'agit d'un historien de l'art, spécialiste de la Renaissance, 1865-1959) et "la merveilleuse Isak Dinesen." Dans une lettre à son ami, le général Charles T. Lanham, Hemingway commentait ainsi son choix : "La femme de Blickie [Bror Blixen] est sacrément meilleure que tous les Suédois à qui ils l'ont déjà donné, et puis Blickie est en enfer [Bror a été tué dans un accident automobile en 1946] et ça lui plairait que je dise du bien de sa femme." (cité par Judith Thurman)
Au début de l'année 1956, elle subit plusieurs opérations. Le résultat, s'il permet de diminuer un peu ses souffrances, l'empêche de se nourrir convenablement, et en s'amaigrissant (elle pèse 35 kilos) elle perd aussi ses forces, même si son énergie rebondit souvent de manière étonnante.
Ainsi, en 1957, sont publiés Last Tales (traduits en français sous le titre Nouveaux contes d'hiver en 1977) qui ne sont pas vraiment les derniers puisque l'année suivante sortent Anecdotes of Destiny (traduit en français sous le titre de l'une des nouvelles du recueil, Le Dîner de Babette, en 1961) dont certains textes remontent à la fin des années 1940, qu'elle ne prenait guère au sérieux, les destinant à des magazines et qui, pourtant, font partie de ses plus belles réussites.


En 1959, elle accomplit un vieux rêve, aller aux Etats-Unis, rencontrer enfin ces lecteurs qui depuis 1934 l'accompagnent fidèlement. De conférences en discours, de dîners en interviews, de rencontres très désirées (Carson Mac Cullers, Marylin Monroë, par exemple) en séances de photographies, elle terrorise son entourage et d'ailleurs il faut finalement interrompre le séjour et la rapatrier. Mais Karen Blixen a toujours accepté de payer le haut prix pour ce qu'elle jugeait être "la vie".
En 1958, les frères et soeurs Dinesen avaient trouvé un accord pour établir une Fondation à laquelle ils léguaient la maison et le parc de Rungstedlund, pour que ce dernier devienne une réserve ornithologique. Karen Blixen léguait ses droits d'auteur à la Fondation pour son entretien. Cette décision allégea la vie de l'écrivain, sans doute pour plusieurs raisons : cela apaisait les tensions familiales, elle était sûre de pouvoir vivre jusqu'à la fin chez elle, et elle assurait la continuité d'une terre, d'une histoire, ce qui est bien dans le droit fil d'une vision du monde aristocratique, très "ancien régime" en somme.
A son retour des Etats-Unis, elle s'attelle à ce qui va être Ombres sur la prairie, l'épilogue en quelque sorte de La Ferme africaine. Certains épisodes en étaient déjà écrits depuis le début des années 1950. Le livre va être publié en danois en 1960, en anglais en 1961 et traduit en français en 1963.
En 1961, un séjour à Paris pour rendre visite à ses vieux amis, dont Parmenia Migel qui écrit sa biographie (une décision que les deux amies avaient prise en 1956), ressemble aussi à une tournée triomphale. Radio et télévision s'emparent d'elle. C'est son dernier bonheur. Elle rentre épuisée.
Elle meurt le 7 septembre 1962. Et les oiseaux veillent sur sa tombe dans le parc.
Il reste une oeuvre.
Les contes de Blixen possèdent un "charme", au sens étymologique du terme, véritable. Plus elle parle loin, plus elle parle de nous, de notre rapport au monde, de l'essentiel et du secondaire. Tous ses contes, y compris La Ferme Africaine, même si le texte obéit à quelques autres lois, s'inscrivent magnifiquement dans ce que Walter Benjamin développait à propos de Leskov dans son essai "Le narrateur. Réflexions sur l'oeuvre de Nicolaï Leskov" (première publication en allemand, 1936) : voyageur et/ou sédentaire, le conteur est homme de "bon conseil", "Porter conseil, en effet, c'est moins répondre à une question que proposer une manière de poursuivre une histoire (en train de se dérouler)" rappelle Benjamin ; quant aux contes de Blixen, ils ont aussi cette caractéristique que note Benjamin "L'extraordinaire, le merveilleux est raconté avec la plus grande précision, mais le contexte psychologique de l'action n'est pas imposé au lecteur. Celui-ci est libre de s'expliquer la chose comme il l'entend, et le récit acquiert de la sorte une amplitude que n'a pas l'information" (traduction Maurice de Gandillac).
Dans le discours qu'elle prononce à l'Académie américaine des Arts et Lettres (dont elle avait été nommée membre en 1957) en janvier 1959, elle racontait sa vie en la divisant selon les devises qu'elle avait élues pour la guider. "Sicut aquila juvenescam" (comme l'aigle je grandirai) à l'âge de 12-13 ans. Etudiante, elle s'approprie "Navigare necesse est vivere non necesse" (Naviguer est nécessaire, vivre n'est pas nécessaire", formule attribuée à Pompée). Plus tard, en abordant l'Afrique, ce fut "Vita Nuova", d'un titre emprunté à Dante, puis elle adopta celle de la famille de Denys Finch Hatton "je responderay" à entendre comme "j'en assumerai la responsabilité". Après son retour au Danemark, ce fut "Pourquoi pas ?", et elle y ajoute, dit-elle, au moment de son voyage aux Etats-Unis "Sois hardi / ne soit point trop hardi" dont elle affirme qu'elle a l'a vue sur les trois portes d'une ville anglaise, celle de la 3e porte semblant contredire celles de deux premières. Au fond, cela fait un joli résumé d'une vie qui a été à la fois facile (la famille a toujours amorti les chocs les plus durs, au moins sur le plan matériel) et très difficile (perte du père adoré, perte de la ferme, perte de Denys, maladie invalidante) ; les cartes que la vie lui a données n'étaient pas souvent des atouts, mais elle a su les jouer avec une force et une énergie que l'on ne peut dire qu'admirables.
Eudora Welty disait d'elle (citée par Hannah Arendt dans Men in Dark Times, traduit sous le titre Vies politiques, Tel Gallimard, 1974, traduit de l'anglais par Barbara Cassin) :




D'une histoire elle faisait une essence ; de l'essence elle faisait un élixir, et avec l'élixir, elle se mettait derechef à composer l'histoire.





Quel lecteur pourrait ne pas être d'accord avec elle ?





A lire
: la biographie de Judith Truman, Isak Denisen. The Life of a Storyteller (1982) traduite en français pour Seghers par Pascal Raciquot-Loubet, sous le titre Karen Blixen (1986). Nous lui sommes redevable de toutes les informations factuelles dont nous nous sommes servie.
Toute l'oeuvre de Blixen accessible en français en livres de poche.
Pour en savoir un peu plus sur le Danemark, un article de Marc Auchet sur le site Clio.
A regarder : un petit film de l'ambassade de France au Danemark consacré à madame Catherine Lefebvre, directrice du Musée Karen Blixen et qui permet de visiter un peu le manoir de Rungstedlund.
A voir : le film de Sidney Pollack, Out of Africa (1985) pour y découvrir les paysages, la ferme (du moins la maison) qui ont enchanté l'écrivain, et aussi, bien sûr, parce que c'est un beau film.



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