12 février 1903 : Georges Simenon

coquillage



Le dossier "roman policier" de ce site contient
: 1. Un essai de définition - 2. Une présentation de Chandler et du Grand sommeil, 1939 (traduit par Boris Vian, 1948) - 3. Une présentation de Et on tuera tous les affreux, Vian, 1948 - 4. Une lecture de L'Affaire Saint-Fiacre, Simenon, 1932 -







portrait par Raymond Moretti

Georges Simenon,
portrait de Raymond Moretti (1931-2005)

Une jeunesse liégeoise

Le futur écrivain d'une série policière au héros récurrent, le commissaire Maigret, devenu célébrité mondiale (l'UNESCO, en 2009, le définit comme l'écrivain le plus lu au monde), naît à Liège. Selon la légende, non pas le 12 mais le 13 qui, étant un vendredi, parut une date de mauvais augure à la maman qui préféra faire déclarer le 12 aux autorités. La famille appartient à la très petite bourgeoisie, le père est comptable dans une compagnie d'assurances, la mère travaillait comme vendeuse avant son mariage. Un autre garçon vient agrandir la famille en 1906.
L'enfance de Georges Simenon est celle de tout le monde, si l'on peut dire, dans une famille modeste (de "petites gens" comme il dit) et catholique (il sera enfant de choeur), avec l'école, religieuse aussi, entre 1908 et 1918. C'est aussi un temps de lectures boulimiques, si l'on croit l'écrivain, la littérature russe qu'il découvre grâce aux étudiants, pensionnaires de sa mère, et tous les autres, grâce à la bibliothèque du quartier. Il abandonne pourtant l'école, sans avoir terminé son cursus secondaire, en 1918. Il explique cet abandon par l'avis, donné par le médecin, de la maladie de son père et la nécessité pour lui de trouver du travail. Mais, il se pourrait aussi que le cadre contraignant de l'école ait joué sa partie dans la décision de "vivre ailleurs". L'écrivain n'affirme-t-il pas que, dès l'âge de 12 ans, il avait compris quil ne voulait pas se plier à l'avenir qu'on (entendons sa mère) lui prévoyait, et que, déjà, il voulait écrire.
En 1919, après avoir tenté divers métiers (pâtissier, commis de librairie) il entre à la Gazette de Liège, en commençant par les chiens écrasés comme il était alors d'usage. Il va y travailler jusqu'en 1922.
Simenon a maintes fois raconté cette embauche assez insolite, surtout par le culot de ce gamin de 16 ans qui se propose comme reporter, mais il en a tout aussi souvent changé les détails ; le plus clair de l'histoire étant quand même qu'il fut engagé "Revenez demain et faites moi la chronique locale, les petits faits divers, les crimes, les vols." lui aurait dit Joseph Demarteau, le directeur (Rapporté dans l'Album pléiade, 2003). Lui-même avouera, bien plus tard encore, qu'il se prenait incontestablement pour Rouletabille.



J'avais lu Le Mystère de la chambre jaune, mais Rouletabille m'avait impressionné. C'était mon modèle : je portais un imperméable, un chapeau bien rabattu sur le front, et je fumais une courte pipe pour lui ressembler."

(Entretien avec Francis Lacassin, Magazine Littéraire, décembre 1975)



Parallèlemement, il publie aussi dans des revues non conformistes et fréquente un groupe de jeunes artistes qui se réunissent dans un endroit appelé La Caque et dont fait partie Robert Denoël qui, en 1928, ouvre une maison d'édition à Paris.
Simenon, outre ses articles, écrit divers textes et fait paraître un premier roman en 1921, Au pont des Arches. A la fin de l'année, son père meurt de l'angine de poitrine dont il souffrait depuis longtemps.
Le jeune homme devance l'appel pour faire son service militaire et, celui-ci terminé, décide avec sa fiancée, rencontrée l'année précédente, d'aller tenter leur chance à Paris, lui dans la littérature, elle, Régine Renchon qu'il baptise Tigy, dans la peinture.



La vie parisienne

rêvée, elle se présente comme fascinante, vécue, c'est un peu plus compliqué. Et les premières lettres à Régine Renchon disent les difficultés à trouver de quoi vivre : "au lieu de la lutte pour la gloire que nous escomptions, c'est d'abord la lutte pour le pain" (Lettre du mardi 31 octobre 1922). Grâce, sans doute, à des recommandations de Demarteau, Simenon devient le secrétaire d'un écrivain, Binet-Valmer, aujourd'hui oublié et dont les orientations étaient aussi à droite que celles de la Gazette de Liège ; puis, c'est au tour de Binet-Valmer de le recommander, et il devient le secrétaire du marquis de Tracy, ce qui le conduira à vivre et se déplacer entre Nevers et Moulins. En 1924, il commence à publier, sous divers pseudonymes, dans de petites revues, Froufrou, Paris-Plaisirs, etc., dont les titres sont des programmes. Contes légers, sagement coquins comme il était alors acceptable. Il décide alors de tenter l'aventure de vivre de ses écrits et quitte son poste de secrétaire.
Puis il se lance dans la littérature populaire avec Le Roman d'une dactylo signé Jean du Perry, en 1924 et, ensuite, fournit à une cadence  industrielle, les trois éditeurs qui se partagent le marché du roman "à quat'sous": Ferenczi (les romans roses), Fayard et Tallandier. Simenon explore tous les genres, de l'aventure exotique au roman sentimental en passant par le roman policier qu'il signe de divers pseudonymes, sans compter la production des nouvelles pour les journaux et les revues qui ne ralentit pas pour autant. Il arrive qu'une certaine littérature nourrisse son homme, et les conditions de vie des Simenon (il a épousé Tigy en 1923) s'améliorent grandement, leur permettant d'engager une domestique et de participer aux fêtes et à la vie nocturne des années folles dont la très ravissante Joséphine Baker reste l'emblème.
En 1928, Simenon, épouse, servante, chien, s'embarquent sur une barque à moteur pour un périple de six mois sur les canaux et rivières de France. Il continue d'écrire ses romans et fournit aussi des récits-reportages aux journaux sur ce voyage. L'expérience est si savoureuse que l'écrivain fait aménager un cotre baptisé l'Ostrogoth qui lui sert de logement à Paris et avec lequel il navigue.
En 1929, sous le pseudonyme de Georges Sim (qu'il utilise souvent) il fournit des histoires policières à Détective, le magazine créé par Gallimard en 1928 et dirigé par Georges Kessel.
L'année suivante, il signe un contrat avec Fayard pour une série de romans policiers dont le héros est le commissaire Maigret. Bien que Fayard soit quelque peu dubitatif quant aux chances de succès, il s'engage dans l'aventure qu'il n'aura pas à regretter. Les romans trouvent aussitôt leur public. La collection dans laquelle ils sont publiés se fait aussi remarquer par ses couvertures photographiées, ce qui était une première alors. Celle du Relais d'Alsace, 1931, était due, par exemple, au jeune Robert Doisneau.



Joséphine Baker, 1927

Joséphine Baker, dans La Revue des revues, 1927. Photo Walery.



Dans ses entretiens avec André Parinaud, pour la radio, en 1955, il raconte sa discussion avec Fayard, de manière assez humoristique :



Lorsque j'ai eu fini les trois premiers Maigret, je suis allé les donner au père Fayard qui était alors mon éditeur de romans populaires. Alors, il les a lus, il m'a fait venir dans son bureau. Le père Fayard était un grand bel homme, beaux cheveux argentés, le Parisien type de cette époque, grand cordon de la Légion d'honneur, enfin tout... Alors il me dit d'un air très, très protecteur :
— Mon p'tit Sim, voilà, c'est pas mal, c'est pas mal, c'est pas mal !
Je dis — Ah! Bon
—Oui, seulement, seulement c'est impubliable.
Je dis — Ah! Bon. Il dit
— Aucun succès possible. D'abord, ce ne sont pas des romans policiers, primo parce que l'intrigue n'est pas du tout scientifique, ça ne se suit pas comme une partie d'échecs, vous ne donnez pas au public exactement les éléments, il n'y a pas de devinette, il n'y a pas le vrai jeu du roman policier. Deuxièment, vous prenez un policier tout simplement comme tous les policiers, c'est-à-dire un personnage qui n'a aucune allure, qui n'a aucune, comment dirai-je, en américain on dirait glamour [Parinaud suggère personnalité, panache], donc personne ne s'intéresse à ce petit fonctionnaire. Troisièmement, la plupart de vos drames sont des drames sordides, il n'y a pas de personnages sympathiques et de personnages antipathiques, de héros et de vilains, donc pas d'intérêt. Cinquièmement [sic] il n'y a pas d'amour et sixièmement, ça finit presque toujours mal. Eh! Bien, dit-il, aucun succès possible.
Alors, comme je tendais la main pour reprendre mes manuscrits, il dit : "Nous allons essayer quand même. Nous perdrons de l'argent mais nous allons essayer quand même."



C'est Jean Renoir qui, le premier, adapte (scénario, dialogue et mise en scène), pour le cinéma, une oeuvre de Simenon, La Nuit du carrefour, présentée en 1932. De très nombreuses autres suivront, du cinéma jusqu'aux téléfilms.
Simenon ne séjourne que dix ans à Paris, mais la ville marque de son empreinte 112 des 192 oeuvres signées Simenon, "C'est la cité la plus présente de ses fictions" (Michel Carly).



Provincial ?

En 1933, Simenon s'installe à Marsilly (à 10 km au nord de La Rochelle), en Charente maritime. Puis, lui et Tigy font un voyage en Afrique pour le compte du magazine Voilà (crée par Gallimard en 1931 et dirigé par les frères Kessel, Joseph et Georges). C'est aussi l'année où Simenon passe un contrat avec Gallimard, celui avec Fayard arrivant à son terme. Autre voyage, toujours pour Voilà, en Allemagne, d'autres pays européens, jusqu'en URSS et en Turquie où il obtient une interview de Léon Trosky.
En 1935, le couple fait tour du monde ; Simenon fait la connaissance d'André Gide, qui le lit depuis 1934, avec lequel se noue un dialogue qui se poursuit de rencontres en correspondance. Gide admire profondément l'oeuvre de Simenon, même s'il conserve un esprit critique à son égard. Et sans doute Simenon éprouve-t-il du bonheur a être ainsi reconnu par celui que d'aucuns appelaient, en reprenant la formule d'André Rouveyre, "le contemporain capital". Il n'est cependant pas sûr que Simenon ait lu Gide et il prétendra même ne pas l'avoir fait mais peut-être s'agit-il d'une coquetterie. Malgré la chaleur de cette correspondance, devenu vieux, Simenon jugera leur relation, comme faussée, parce qu'il était pour Gide "un cas", produisant des romans comme un pommier des pommes.
Naturellement, Simenon écrit et publie aux mêmes cadences, impressionnantes : 12 livres en 1931, 9 plus trois recueils des nouvelles d'abord parues dans Détective en 1932, des reportages et 8 livres en 1933, etc.
En 1939 , nouvelle aventure, il devient père d'un garçon, né en Belgique où ils se retrouvent, lui et Tigy, en raison des rumeurs de guerre.
De retour en Charente en 1940, il s'occupe activement des personnes déplacées même si le titre dont il se pare plus tard, Haut commissaire aux réfugiés belges, sort peut-être de son imagination. C'est la guerre, mais Simenon ne change ni ses habitudes, ni ses occupations : voyages à Paris, rencontres diverses — pas nécessairement très bien choisies —, publications de récits dans la presse officielle, forcément collaboratrice, mode de vie ostentatoire qui lui garantira une bien mauvaise réputation dans l'entourage de Fontenay-au-Comte, où il vit pendant l'occupation. Plusieurs films, adaptés de ses romans, sont alors réalisés par la Continental, société française certes, mais financée par des capitaux allemands, et surtout il lui vend l'exclusivité du personnage de Maigret. Ceci peut permettre de comprendre qu'à la Libération, Simenon ne soit pas exactement en odeur de sainteté. Sans compter que, si lui n'est pas impliqué dans des situations vraiment scabreuses, son frère Christian l'est qui est condamné à mort par contumace en Belgique, et pour lequel Simenon, chez qui il s'est réfugié, ne voit d'autre solution que la Légion étrangère. Christian s'engage et, en 1947, est tué en Indochine.
Pendant ces années, en 1941, un médecin diagnostique, de manière erronée, une angine de poitrine (maladie dont est mort son père) et Simenon pour quelques jours (lui dira plus tard "quelques mois") se croit condamné. Il entreprend alors une autobiographique, Je me souviens..., destinée à son fils. Ce texte, qui va passer de l'autobiographie au roman autobiographique (le personnage s'y nomme Roger Mamelin), dont la gestation, à l'encontre de ses autres écrits, va être longue, n'est publié qu'en 1948, sous le titre de Pedigree, aux Presses de la cité. Il va provoquer bien des remous, des procès de personnes s' y étant reconnues  et portant plainte pour diffamation, procès qu'elles vont gagner et qui conduiront à une édition expurgée des passages incrimés en 1952 (mais laissés en blanc dans le livre), et enfin à une édition définitive, revue et corrigée par l'auteur en 1958.






couverture de Pedigree

première de couverture, Pedigree, Presses de la Cité, 1948


Les Etats-Unis et retour

Il y a chez Simenon une propension à la "fuite" depuis toujours, l'impression qu'il faut aller voir ailleurs, aussi la situation qui est la sienne à la Libération associée à ce désir d'ailleurs le poussent-ils vers les Etats-Unis. Il va y vivre pendant dix ans, d'abord au Canada puis aux Etats-Unis mêmes. La seule chose qui ne change pas alors dans sa vie, c'est l'écriture, l'écriture quotidienne, nécessaire. Pour le reste, sa vie prend une autre voie avec la rencontre de Denyse Ouimet, jeune canadienne de 25 ans qu'il engage d'abord comme secrétaire, dont il tombe amoureux, dont il a un fils en 1949, et qu'il épouse en 1950, après avoir divorcé de Tigy. Le couple aura encore deux enfants, une fille en 1953, et un second fils en 1959. Simenon et Denyse se séparent en 1964, après de longues années de difficile vie commune.
En 1952, un voyage en France et en Belgique fait mesurer à Simenon l'état de sa renommée. Il reçoit, à Paris, le prix Quai des Orfèvres, créé en 1946 et une plaque de commissaire au nom de Jules Maigret. A Bruxelles, il est reçu membre de l'Académie royale de langue et littérature française de Belgique.
En 1955, la famille "élargie", Simenon, Denyse, les deux enfants d'un côté et de l'autre Tigy avec son fils et "Boule" (la domestique engagée en 1924 et qui n'a jamais quitté la famille) rentrent en Europe, s'installent d'abord sur les hauteurs de Cannes avant de se fixer défintivement en Suisse où l'écrivain changera plusieurs fois de domicile. La "manie" errante se réduisant à un espace relativement étroit autour de Lausanne.
Simenon écrit toujours autant, autour de 80 romans entre 1955 et 1972. En 1960, il commence à rédiger de "petits cahiers" qui aboutiront à sa deuxième oeuvre autobiographique, Quand j'étais vieux, publiée en 1970. En 1961, une Vénitienne, Teresa Sburelin, est engagée comme femme de chambre de Denyse ; ce sera la dernière compagne de sa vie.
1972 est la date butoir. Cette anné-là, au moment de commencer un nouveau roman, Simenon s'en découvre incapable.



Créer des personnages, les porter à bras tendu, exige de se mettre dans la peau des autres. Le jour où j'ai compris que c'était devenu trop fatigant pour moi de me mettre dans la peau des autres, de créer encore des personnages, j'ai décidé d'arrêter. [...] Et comme je voulais quand même faire quelque chose, je me suis mis à être mon propre personnage.
(Entretien avec Francis Lacassin, Magazine Littéraire, décembre 1975)



Comme il devient son propre personnage, il change sa manière de travailler et utilise un dictaphone. Les textes ainsi produits, entre 1972 et 1979, monologues qu'il intitule "dictées", sont publiés par les Pesses de la Cité au cours des années suivantes. En 1980, il s'attaque sa dernière oeuvre, Mémoires Intimes, publiés en 1981.
Les dernières années de la vie de l'écrivain sont marquées par la maladie. Il meurt le 4 septembre 1989 "diminué intellectuellement et condamné au fauteuil roulant depuis plusieurs mois." (Benoît Denis).



Paris Match, 1989

Couverture de Paris-Match, hebdomadaire, daté du 21 septembre 1989.

En quête de "l'homme nu"

Deux semaines après sa mort, l'hebdomadaire Paris-Match lui consacre sa couverture avec un titre choc "L'Enigme Simenon". Paris-Match est un hebdomadaire à succès, alors, sous la direction de Filipacchi, et un slogan connu de tous les Français, "le poids des mots, le choc des photos".  Aussi accrocheur que soit le titre, il n'en est pas moins judicieux, car Simenon est bel et bien une énigme, en dépit de ses réactions : "Je ne suis ni un phénomène, ni une énigme, je suis tout simplement un artisan qui a fait son métier pendant 65 ans." (interview radiophonique)
Voilà, en effet, un homme qui est tout entier écriture. Aucun moment de sa vie n'échappe à la nécessité de devenir "mots", ses voyages, ses résidences diverses, de l'enfance à la vieillesse, sa vie privée, tout se transforme en récit, et pour tous on pourrait dire ce qu'il disait lui-même de Pedigree "Tout est vrai mais rien n'est exact." Simenon laisse 192 romans signés de son nom, et infiniment plus d'articles, nouvelles, romans publiés sous des pseudonymes.  Ses contemporains, hommes de lettres avec "pignon sur rue", ont dénigré à la fois la facilité de l'écrivain (Simenon écrit très vite), le "mauvais genre" d'un polygraphe qui se servait de manière éhontée, selon eux, de la publicité (le lancement des premiers Maigret lors d'une fête dite "bal anthropométrique", dans une boîte de nuit martiniquaise, 20 février 1931 ; le projet de performance concocté avec Eugène Merle : écrire un roman devant le public enfermé dans une cage de verre, le projet n'aboutit pas mais fit beaucoup parler ; les affichages pour le lancement d'autres romans) ; qui n'hésitait jamais à faire parler de lui, qui n'a jamais refusé interviews ni entretiens quoique fort peu prolixe sur son travail de romancier lui-même ou sur la littérature. Et pourtant, il est difficile de nier que Simenon n'a vécu que pour la littérature, ou n'a vécu que dans la littérature. Il est difficile de nier aussi l'intérêt de ses romans qu'il classait en deux catégories : les romans policiers (Maigret) et les romans durs (les autres).
Ce n'est pas, comme chez Flaubert, tout autant homme de papier et de mots que lui, la quête obstinée de la perfection, mais, semble-t-il, le besoin presque obsessionnel de tisser la réalité dans des mots, de lui donner une fermeté de contours qui s'évanouit perpétuellement et l'on a bien remarqué que l'atmosphère romanesque propre à Simenon est celle du brouillard, rien de sûr, rien de solide, des apparences toujours déceptives et trompeuses, pourquoi, d'ailleurs, il est logique que le roman policier ait été pour lui un territoire de choix. Que fait un policier sinon chercher à mettre à jour ce qu'on essaie de lui cacher, par principe, puisqu'il s'agit d'actes délictueux ?


Mais les romans "durs" ne sont guère différents en cela, une même atmosphère les habite, une même humanité douloureuse, écrasée le plus souvent soit par la société toute entière, soit par la famille (microcosme révélateur du macrocosme), êtres à la dérive, le plus souvent "gens de peu" comme on disait dans les années cinquante du XXe siècle encore (formule récemment reprise par la sociologue Pierre Sansot), mais ceux que la fortune comble ne sont guère mieux lotis sur ce plan-là. Les personnages de Simenon sont toujours des êtres prisonniers d'une solitude quasi métaphysique, comme si l'essence de l'humain n'était que solitude, dérive, illustration de la "misère" de l'homme telle que Pascal la faisait découler de la condition humaine elle-même, sans qu'aucune "grandeur" ne vienne la rédimer. Il confiait à Francis Lacassin, pour le Magazine littéraire, en 1975:




Dès mes quinze ou seize ans, j'ai été curieux de l'homme et de la différence entre l'homme habillé et l'homme nu. L'homme tel qu'il est lui-même et l'homme tel qu'il se montre en public, et même tel qu'il se regarde dans la glace. Tous mes romans, toute ma vie, n'ont été qu'une recherche de l'homme nu.




L'expression lui venait peut-être du livre publié en 1967, Le Singe nu, par Desmond Morris, zoologiste anglais qui désignait l'homme par cette formule et dont le retentissement (malgré les critiques) fut alors très grand.
Ce qui, sans doute, étonnait, et peut-être étonne encore les lecteurs, dans l'oeuvre prolifique de Simenon c'est qu'elle va à l'encontre de la conception que, dans le fond, tous les Français se font de la littérature et qu'ils ont apprise à l'école : la littérature ne saurait être un métier, juste une vocation, et il est mieux que cette vocation soit à la fois irrépressible et douloureuse sur tous les plans, celui de la gestation de l'oeuvre (Flaubert restant le modèle indépassable), celui de la vie quotidienne où le "bon" écrivain est celui qui se nourrit de "vache enragée" et non celui qui bâtit sa fortune avec ses écrits, toujours suspecté de faire dans la facilité, surtout de ne pas accorder aux mots le poids qui doit être le leur (le slogan de Paris Match s'enracine dans ce "lieu commun"). Et Simenon paraît entretenir avec le champ littéréraire un rapport plus américain que français, quoique disait, déjà, La Bruyère au XVIIe siècle, "C'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule", et un métier ça s'apprend, ce que dira et redira Simenon à propos de tous ses romans et récits des années vingt. Ecrire est vital, pour lui, "J'écris parce que j'en ai besoin" dit-il, sur tous les plans, psychologique (le seul que nous voulons bien reconnaître) et matériel, un "bon écrivain" est celui qui "réussit", c'est-à-dire celui qui est lu, et foin de la postérité.
Ce qui complique sans doute encore le rapport que l'on peut entretenir avec cette production, c'est qu'elle n'en reste pas moins une oeuvre qui interroge et qui souvent, bouleverse.




Pour tout savoir (ou presque) sur Simenon
: le Fonds Simenon de l'université de Liège.
A lire : un article sur le rapport de Simenon et le français de Belgique, sur Persée
un article sur sa façon de travailler par M. Brumagne, écrit pour L'Illustré en 1957



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