Le Grand Sommeil, Raymond Chandler, 1939

coquillage



Le dossier "roman policier" de ce site contient
: 1. Un essai de définition - 2. Une présentation de Et on tuera tous les affreux, Vian, 1948 - 3. Une biographie de Georges Simenon - 4. Une lecture de L'Affaire Saint-Fiacre, Simenon, 1932 -










Eaymond Chandler

Raymond Chandler dans les années 1940

L'auteur

Raymond Thornton Chandler est né à Chicago (Illinois, USA) le 23 juillet 1888.
Il a huit ans quand ses parents divorcent. Sa mère, Irlandaise, rejoint sa famille à Londres, en emmenant son fils. Grâce à un oncle relativement fortuné, il y fait de solides études, au Dulwich College, école alors réputée, complétées par des séjours en France, à Paris, et en Allemagne, à Munich (1905-1907). 
De retour en Angleterre, il devient citoyen britannique, en 1907, pour postuler dans les concours publics. Il passe un concours et devient employé au ministère de la Marine. En 1909, il démissionne et se tourne vers le journalisme. Il publie aussi quelques poèmes, fait des traductions, mais finalement, le succès se faisant désirer, il retourne aux USA en 1912 et, après quelques tribulations, s'installe en Californie, à Los Angeles. L'année suivante sa mère le rejoint. Il gagne sa vie comme il peut, en passant de boulot en boulot avant de s'engager, en 1917, dans l'armée canadienne.
Envoyé en Angleterre, il rejoint le front en France avant d'être transféré dans la Royal Air Force, en juin 1918.  Démobilisé en 1919, il retourne à Los Angeles, fait divers petits boulots avant d'être embauché comme comptable, en 1922, par le Dabney Oil Syndicate, grâce à l'aide de ses amis, les Lloyd, connus sur le bateau, à son retour d'Angleterre. Il devient assez rapidement vice-président de la société. Il s'est marié en 1924, après le décès de sa mère fortement opposée à cette union, avec une femme déjà divorcée deux fois et de 18 ans son aînée.
Mais il perd son travail en 1932, dépression économique et alcool aidant. En effet, à la fin des années vingt, il semble que Chandler boive de plus en plus, se désintéresse de ses fonctions, dans le même temps où sa femme est souvent malade. C'est une période difficile. Si durant toutes ces années, Chandler a continué à écrire, il n'a rien publié. Peut-être se décide-t-il à tenter le "roman policier" comme à la fois un exercice d'écriture et le moyen de gagner un peu d'argent. Il propose au plus célèbre des "pulps" de récits policiers, le Black Mask, une nouvelle,  Blackmailer's Don't Shoot (Les Maîtres chanteurs ne tirent pas) que le magazine publie en décembre 1933. Au total, 24 nouvelles seront publiées entre 1933 et 1951, pour l'essentiel dans Black Mask puis dans Dime Detective Magazine, à partir de novembre 1937.
Chandler publie son premier roman en 1939, The Big sleep (Le Grand sommeil, traduit en français par Boris Vian, 1948). Il n'en écrit que sept au cours de sa carrière : Adieu ma jolie (1940, traduction française, 1948) ; La Grande fenêtre (1942, traduction française, 1949) ; La Dame du lac (1943, traduit en français par Michèle et Boris Vian, 1948) ; La Petite soeur (1949, traduit en français sous le titre Fais pas ta rosière, 1950, puis retraduit en 2013) ; The Long Goodbye (1953, traduit en français, mais tronqué, sous le titre Sur un air de navaja, 1954, puis retraduit intégralement, sous son titre anglais, en 1972)
Il est engagé à Hollywood, par Paramount, comme scénariste, en 1943, et écrit lui-même quelques scénarios, dont l'un aboutit à un roman, Play back, 1958. Mais en 1946, Chandler affirme "J'en eus assez et j'allais m'installer à la Jolla" (Lettre à Hamish Hamilton, son éditeur londonien, 10/11/1950)
Sa femme, Cissy, meurt en décembre 1954, et Chandler entre dans une période dépressive dont il ne sortira plus vraiment. Après la mort de Cissy, il écrit à son éditeur londonien : "Pendant trente ans, dix mois et quatre jours, elle a été la lumière de ma vie, et toute mon ambition. Tout ce que j'ai fait d'autre n'était qu'un feu pour réchauffer ses mains." (Lettre à Hamish Hamilton, 5 janvier 1955). Il boit plus que jamais et meurt en 1959, "de fatigue, de vieillesse, de pneumonie, d'alcoolisme, de solitude et d'abandon." comme l'écrit Philippe Labro dans sa préface aux Lettres de Chandler (Christian Bourgois, 1970).




série noire

première édition française, 1948,  Gallimard, Série noire, édition cartonnée.

Le roman

C'est le premier roman de Chandler qui jusque là s'en était tenu aux nouvelles et il affirme l'avoir écrit en trois mois (lettre à Hamish Hamilton, 10/11/1950).
L'intrigue en est complexe (mais, contrairement à ce qu'il est souvent dit, extrêmement bien concertée), puisque Chandler (à l'instar d'Hammet) ne suit pas la configuration du roman de détection, s'il y a bien morts et enquête, s'il y a bien un détective, leur imbrication n'est pas linéaire. Le détective est plutôt comme le caillou jeté dans l'eau qui déclenche des ondes au bout desquelles quelque chose de nouveau apparaîtra qui révèlera des réalités destinées à être cachées, le QUI et le POURQUOI des événements l'emportent largement sur le COMMENT. La trajectoire du détective, Philip Marlowe, démarre ici par la recommandation d'un policier qui l'envoie chez un vieux général, doté de deux filles dans la "dangereuse vingtaine" ("in the dangerous twenties") et que quelqu'un cherche à faire chanter.
A partir de là, les actions s'enchaînent avec rapidité (toute l'intrigue se déroule en cinq jours, le sixième fournissant les derniers éclaircissements) dans différents endroits de Los Angeles, apportant leur lot de morts violentes, obligeant le détective à un déplacement constant ce qui produit un double effet, d'abord celui d'accentuer la rapidité avec laquelle se succèdent les événements, puis de faire de la ville elle-même un personnage : les noms de lieux, de rues, de bâtiments dessinent à la fois la ville dans sa matérialité et dans ses dimensions sociologiques.
Le roman est construit en 31 chapitres et réutilise des éléments venus de plusieurs nouvelles antérieures, L'Indic (1934), Un tueur sous la pluie (1935), Le Rideau (1936). Chandler parlait de "cannibalized stories" à propos de ses reprises de nouvelles. De la première provient le détective, Philip Marlowe, et le personnage de la rousse, Miss Glenn, qui prètera une partie de ses caractéristiques au personnage de Vivian Reagan, la fille aînée du général. La deuxième (dont le détective est implicitement Marlowe puisqu'il a les mêmes liens avec le policier Bernie Ohls que dans la première)  fournit l'histoire du chantage exercé à l'encontre du père (adoptif, ici, sorte d'Arnolphe pathétique tombé amoureux de sa pupille) d'une jeune écervelée, nommée Carmen, par un soi-disant marchand de livres rares (et ils le sont quoique dans un domaine qui n'a rien à voir avec la bibliophilie).  La troisième, la disparition d'un certain O'Mara qui se serait enfui avec la femme d'un truand, laquelle est introuvable. Le beau-père d'O'Mara, le général de Winslow, veut savoir ce qui lui est arrivé.


Le roman est traduit en français, pour la Série noire de Marcel Duhamel, par Boris Vian, et publié pour la première fois, en 1948. Il a les caractéristiques des traductions de l'époque pour une collection qui visait à la fois le divertissement et le dépaysement. Dans son "manifeste" de 1948, Duhamel ne promettait-il pas que ses livres offriraient "[...] tous les sentiments qui, dans une société policée, ne sont censés avoir cours que tout à fait exceptionnellement, mais qui sont parfois exprimés dans une langue fort peu académique mais où domine toujours, rose ou noir, l'humour." La "langue peu académique" oblige, il s'y trouve plus d'argot que dans le texte originel ("flics" au lieu de "policemen", "larbin" au lieu de "butler", etc.) ; parfois, le lecteur est bien davantage en présence d'une adaptation que d'une traduction, en particulier les phrases souvent brèves de Chandler ont tendance à se faire lyriques avec Vian, toutefois il a retransmis, avec une certaine virtuosité, l'atmosphère générale du roman un rien mélancolique, désabusée, pas seulement en raison de l'intrigue, tordue comme il se doit (si tout allait bien ni la police ni les détectives ne seraient nécessaires), ou du personnage de Marlowe, bien davantage parce que la plus grande partie des actions se déroulent la nuit, en octobre, dans le brouillard et sous la pluie, ce qui, pour un lecteur français, s'agissant de la Californie et de Los Angeles, est pour le moins dépaysant.



Philip Marlowe

Le personnage est, pour Chandler, l'élément essentiel du roman, comme il l'écrit dans la conclusion de son essai The Simple Art of Murder (Simple comme le crime) : "Le roman tel que je le conçois, c'est l'aventure de cet homme cherchant une vérité cachée."
"Cet homme" a eu plusieurs silhouettes et plusieurs noms (Mallory, Dalmas, Carmady, Steve Grayce...), dans des récits assumés par des narrateurs, avant que Chandler ne s'en tienne à Philip Marlowe, dont les aventures, dès les nouvelles, se racontent à la première personne et qui rassemble sous son nom toutes leurs caractéristiques que définit l'écrivain dans le même essai :
"[...] un homme qui n'est pas sordide lui-même, qui n'est ni véreux, ni apeuré. [...] Il doit être un homme complet, à la fois banal et exceptionnel." et d'ajouter "Mon héros est relativement pauvre, sinon il ne serait pas détective. C'est un homme ordinaire, sinon il ne pourrait pas fréquenter les gens ordinaires. En matière de psychologie, il est perspicace, sinon il ne connaîtrait pas son boulot. [...] Il parle comme un homme de son époque, c'est-à-dire avec un humour caustique, un sens aiguisé du ridicule, un profond dégoût pour le factice et un grand mépris pour la mesquinerie." (traduction Jean Bailhache).
Dans Le Grand sommeil, il se présente ainsi, à la demande de son client : "J'ai trente-trois ans ; je suis allé au collège jadis et je peux encore parler correctement si c'est nécessaire. On n'en pas beaucoup besoin dans ma partie. [...] je ne suis pas marié parce que je n'aime pas les femmes de flics.", à quoi son interlocuteur ajoute "et légèrement cynique." Ce qui est moins du cynisme qu'un humour acide permettant de mettre à distance les noirceurs tant sociales que psychologiques que son métier le conduit à rencontrer ou à découvrir.
Un des personnages nous fait savoir qu'il est grand, séduisant ("Handsome"), et lui même fournit incidemment son poids en se gaussant de lui-même: "Si on peut jouer les libellules quand on pèse quatre-vingt-cinq kilos, je crois que je faisais de mon mieux." (adaptation de "If you can weigh a hundred and ninety pounds and look like a fairy, I was doing my best.")
Marlowe est un personnage dont Chandler a dosé les composantes d'une intéressante manière. Il lui a donné la froideur, la dureté nécessaire pour affronter et dominer des situations propres au roman policier, armes, individus plus prompts à cogner et tuer qu'à négocier, psychopathes en tous genres, l'humour et l'insolence qui lui permettent de se faire respecter tant des truands que des policiers, voire des gens de justice (ici Taggard White, l'équivalent américain d'un juge d'instruction), mais aussi une curieuse "âme de poète", car s'il a l'oeil clinique capable de noter au vol le signalement détaillé d'un personnage, il note tout autant l'état du ciel, celui des rues, des parcs, de l'océan la nuit ou des dunes, le jour, le long de l'autoroute, et sa vision du monde se traduit en images révélatrices de la réalité, par ex. les yeux vides de la jeune Carmen la première fois qu'il la voit mais "Elle avait des petites dents aiguës de bête de proie, blanches comme l'intérieur d'une écorce d'orange fraîche et luisantes comme de la porcelaine." ("She had little sharp predatory teeth, as white as a fresh orange pits and as shiny as a porcelan.")




illustration

illustration d'une édition de Chandler, dont le dessinateur, inconnu,  a su donner à son portrait de Marlowe exactement les traits que le roman fait imaginer avec la tristesse qui lui sied.


S'il résoud l'imbroglio qu'est l'intrigue du Grand sommeil, il évite d'ajouter à la souffrance du monde en offrant une solution négociée (à base quand même d'un petit chantage, mais il faut ce qu'il faut) avant de méditer sur le "grand sommeil", la mort qui, dans le fond, invalide toute l'agitation produite par les humains.
Les images qui viennent à l'esprit de Marlowe sont souvent surprenantes soit parce qu'elles sont décalées dans le sens de l'humour, la serre dans laquelle le vieux général reçoit Marlowe l'incite à voir sur le crâne chauve de son hôte "quelques boucles sèches de cheveux blancs [qui] s'accrochaient à son crâne, comme des fleurs sauvages qui luttent pour la vie sur un rocher nu." ("A few locks of dry white hair clung to his scalp, like wild flowers fighting for life on a bare rock.") soit parce qu'elles traduisent une sensibilité, bien cachée par ailleurs, ainsi au retour de Las Olinas "Une odeur de varech venait de la mer et traînait dans le brouillard. Les pneus chantaient sur le béton humide du boulevard. Le monde était un néant spongieux." ("The world was a wet emptiness.")




A découvrir
: Le Los Angeles de Philip Marlowe, à travers des photographies des années trente.
sur une carte, les divers lieux de la ville décrits par Chandler dans ses textes.



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